Editorial

Un test pour l'Algérie

Pierre Rousselin, Le Figaro, 30 mai 2002

Depuis l'annulation du second tour des législatives de 1992, au lendemain du raz-de-marée électoral du Front islamique du salut, tout scrutin parlementaire en Algérie a valeur de test.
Ce n'est pas que le régime puisse changer. Les militaires qui sont derrière le président Bouteflika ont plutôt renforcé leur pouvoir. Ils n'ont de cesse d'habiller leur emprise sur la société sous des dehors institutionnels acceptables dans le monde d'aujourd'hui. Ce qui était impossible dans l'improvisation de 1992 est devenu plus aisé. Le renouvellement de l'Assemblée nationale s'accomplit donc dans les délais impartis et dans un calme relatif, en dépit d'une dissidence kabyle plus ou moins contrôlée.

Les intégristes n'ont pas disparu comme par enchantement. Ils n'ont plus le langage extrême qui fut le leur lorsqu'ils revenaient d'Afghanistan poursuivre leur djihad au pays. Certains continuent de massacrer et de terroriser les campagnes, mais les Groupes islamistes armés n'ont plus le vent en poupe. Depuis le 11 septembre, les choses ont changé. Même en Algérie. Les fondamentalistes sont devenus présentables. Ils portent des costumes-cravates, ce qui ne les empêche pas d'être toujours prêts à se glisser dans les ouvertures les plus étroites que le régime veut bien entrebâiller.

C'est en partie pour cela qu'il ne faut pas se faire d'illusion : dans toute élection algérienne, les dés restent pipés. Mais, par rapport aux dernières législatives de 1997, il faut espérer un peu moins de fraude et un peu plus de transparence.

Si cette condition essentielle n'est pas remplie aujourd'hui dans les bureaux de vote, les Algériens seront à nouveau privés de tout espoir. Après avoir survécu à dix ans d'une guerre civile atroce, après avoir résisté - au prix de 100 000 morts - aux assauts furieux des fous d'Allah, ils ont acquis le droit d'exiger le respect de leurs dirigeants. Qu'ils ne soient pas payés de retour suffit à expliquer leur désenchantement.

On peut comprendre les appels au boycottage des urnes par les partis d'opposition, qui recrutent surtout en Kabylie. Là aussi, ce sera un test. La région en sécession, qui fournit une grande part des élites, va-t-elle dériver dans l'anarchie ? L'abstention réelle - et celle que les autorités voudront bien admettre - donnera la mesure du fossé qui se creuse dans le pays.
La France est aux premières loges. Toute intervention officielle, tout commentaire déplacé seraient interprétés comme une intrusion. Mais, si l'on veut que cesse le gâchis et que l'Algérie retrouve une ambition égale à ses propres ressources, il nous faut imaginer le moyen de favoriser la normalisation démocratique de l'autre côté de la Méditerranée.


Appels au boycott, soupçons de fraude

Algérie : un scrutin contesté

Quelque dix-huit millions d'électeurs algériens sont invités aujourd'hui à voter pour renouveler l'Assemblée populaire nationale, dans un climat sans passion. Il s'agit des troisièmes législatives pluralistes de l'histoire de l'Algérie indépendante. Les premières, dont le premier tour avait eu lieu en décembre 1991, avaient été annulées sous la pression de l'armée, après le triomphe des islamistes.

Cette décision avait privé le Front islamique du salut (FIS) d'une victoire électorale, mais avait poussé ses partisans à prendre le maquis, déclenchant un sanglant conflit, qui a fait de 100 000 à 150 000 morts, et dont les effets se font encore sentir aujourd'hui.

En 1997, de nouvelles élections avaient été organisées, mais elles avaient été marquées par des irrégularités massives, selon une bonne partie de la classe politique, qui exprime également son scepticisme quant au scrutin d'aujourd'hui. Celui-ci est boycotté par quatre partis d'opposition, dont les deux principaux, le Front des forces socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui recrutent surtout dans la région insoumise de Kabylie, où l'agitation persiste après les émeutes qui ont fait une centaine de morts l'an dernier.

Le président Abdelaziz Bouteflika a invité les Algériens à se rendre aux urnes "en masse", mais un sondage d'opinion publié la semaine dernière par le quotidien El Watan montre qu'un tiers des électeurs n'entend pas se déplacer.

"Ce vote est inutile. Il confortera évidemment le système en place et balaiera en outre le peu de crédibilité qui reste aux institutions", estime l'écrivain et journaliste Abed Charef.

Les partis de la coalition sortante devraient sortir à leur avantage de ce scrutin. Mais le Front de libération nationale (FLN), l'ancien parti unique, sous la houlette du premier ministre, Ali Benflis, pourrait arriver cette fois en tête. Il devancerait le Rassemblement national démocratique (RND), l'ancien parti "présidentiel" de Liamine Zéroual, prédécesseur de Bouteflika, qui dispose de 156 élus sur les 381 sortants.

Dans la nouvelle Assemblée, qui comptera huit sièges de plus, le Mouvement pour une société pacifique (MSP) et Ennahda, deux partis islamistes considérés comme "modérés" devraient obtenir un petit nombre de députés, mais sans doute pas assez pour influer sur le pouvoir.

Les Kabyles boycottent les législatives

Dix-huit millions d'électeurs sont invités aujourd'hui à voter pour renouveler leur Assemblée populaire nationale. Ces législatives sont boycottées par les deux principaux partis d'opposition qui recrutent surtout en Kabylie, où l'agitation persiste après les émeutes qui ont fait une centaine de morts l'an dernier.

Alger : de notre envoyé spécial Thierry Oberlé

À l'issue d'une campagne monotone, les électeurs algériens sont conviés aujourd'hui à un scrutin dénué de vrais enjeux. Faute de participation des principaux mouvements laïcs d'opposition, les partis membres de la coalition gouvernementale mise en place par Abdelaziz Bouteflika, le président élu il y a trois ans, sont assurés de rafler la mise.
Les électeurs placent, quelle que soit la redistribution des cartes entre les protagonistes, peu d'espoir de changement dans ces troisièmes législatives pluralistes de l'histoire de l'Algérie indépendante. Ils ont le choix entre des islamistes ne lançant jamais en public de " allahou Akbar ", un Front de libération nationale (FLN) islamo-conservateur se présentant désormais en champion du politiquement correct à l'occidentale et le Rassemblement national démocratique (RND), un parti attrape-tout au langage stéréotypé composé de notables discrédités par la corruption.
Tenant compte des leçons du passé, la population a perdu ses illusions. Elle se souvient qu'en décembre 1991, la première élection libre avait été annulée en raison de la victoire des islamistes du Front islamique du salut (FIS). Puis qu'en juin 1997, la deuxième tentative avait été la bonne, mais qu'une fraude massive orchestrée par l'appareil d'Etat avait décrédibilisé le scrutin.
Le FIS - dissous - dont les activistes avaient pris le maquis n'avait d'ailleurs pas été invité à retenter sa chance. Le Parlement était alors apparu comme une rassurante façade démocratique présentée à des Occidentaux effarés par la violence de l'affrontement entre l'armée et les islamistes (100 000 à 150 000 morts depuis 1992) et réclamant quelques gages en échange de l'achat de pétrole et de gaz.

Durant la législature, l'assemblée nationale a été surtout perçue dans le pays comme une caisse d'enregistrement rapportant gros à ses heureux élus via des indemnités et divers avantages matériels. L'image du Parlement ne devrait guère s'améliorer. " On a l'impression qu'on veille un mort ", commentait hier un député kabyle dont le parti à appelé au boycottage du scrutin.
" À quoi bon voter si les conditions de vie continuent de se dégrader. Avant au moins, du temps du parti unique, on avait la paix ", assurait une fonctionnaire arabophone. Terne et sans relief, la campagne a été marquée par des réunions annulées pour manque d'assistance. Et il est probable qu'aujourd'hui le parti des abstentionnistes ratissera large. À condition qu'à la sortie des urnes les chiffres de participation ne soient pas revus " magiquement " à la hausse.
Pour le pouvoir en place depuis l'Indépendance, les législatives doivent entériner une stabilité institutionnelle récente et donc fragile. L'Algérie doit voter à la date prévue et dans un calme relatif en dépit du défi lancé par la Kabylie.

Secouée par des émeutes récurrentes depuis plus d'un an, la région est en ébullition. Les coordinations de citoyens qui attisent une révolte plus sociale qu'identitaire ont prévu d'empêcher le scrutin. Elles ont entraîné dans leur sillage les partis laïcs à dominante kabyle, le Front des forces socialistes (FFS) et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) qui ne présentent pas de candidats. Le pouvoir a réagi en établissant un " cordon sanitaire " autour de cette partie rebelle du territoire national. Les journalistes étrangers sont interdits de Kabylie.

Reste que cette journée de vote devrait mettre en évidence les fractures algériennes. Il est ainsi prévisible qu'en dehors de la Kabylie en effervescence et de la région d'Alger où l'indifférence règne, l'Est et l'Ouest, c'est-à-dire la majorité silencieuse du pays, votent " normalement ".
Malgré les coups de colère et les désillusions, les réflexes tribaux et le poids d'une administration toute-puissante devraient pousser les électeurs jusqu'aux urnes. Ils devraient faire pencher la balance du côté de ce bon vieux FLN, le grand favori du scrutin. Treize ans après l'instauration du multipartisme, l'ancien parti unique pourrait redevenir, par un tête-à-queue de l'histoire, la force politique centrale de l'Algérie.

Les difficultés quotidiennes estompent les enjeux politiques

" Bouteflika casse-toi ", " Généraux assassins ". Massés sur l'esplanade de la faculté de la Bouzaréah à Alger, des centaines d'étudiants huent Abdelaziz Bouteflika. Le chef de l'Etat est venu dans cette université aux larges allées bordées de palmiers pour commémorer la journée du 19 mai 1956, une date marquant le début du soulèvement estudiantin contre la France. Le chahut vire à l'outrage. Contraint d'abréger sa visite, le cortège présidentiel quitte les lieux à la hâte sous une pluie de pierres. Une voiture officielle est lapidée.

Depuis l'incident, des cars de CRS stationnent en permanence devant la faculté aux abords surveillés par des escouades de policiers en civil. Les autorités, qui ont procédé à une vingtaine d'arrestations, craignent une descente en ville des contestataires. Pour faire un exemple, la justice condamne six étudiants à deux ans de prison ferme. Ceux-ci sont graciés par le président. " Le pouvoir a peur d'une révolte dans la capitale, affirme Karim, un meneur estudiantin. Notre mouvement est social. Nous voulons des meilleures conditions d'enseignement, nous sommes des enfants du peuple qui défendent leur droit aux études. "

Pendant ce temps, à Oued el-Abtal, près de Mascara, dans l'Ouest, un tribunal juge des émeutiers. Les prévenus ont mis à sac la localité en décembre 2001 après la mort, dans des conditions suspectes, de sept nourrissons dans un centre de santé. Ils se sont rebellés car " on ne sanctionne jamais les vrais responsables " en Algérie.

Plus au sud, Aïn Salah est en ébullition depuis plusieurs jours pour cause de " malvie ". La foule en colère brûle des pneus dans la rue. Elle a aussi incendié l'hôtel de ville et le centre de perception des impôts. Bien au-delà de la Kabylie irrédentiste, l'Algérie s'enflamme à la moindre étincelle.

" L'émeute est devenue l'unique moyen d'expression. Les gens sont pleins de désespoir, leur discours décousu est à l'image du pays, ils cassent pour obtenir un statut d'interlocuteur et ont le sentiment que tout changement ne peut venir que de la violence ", constate Abdelaziz Rahabi, ex-ministre de la Communication d'Abdelaziz Bouteflika qui a quitté le gouvernement en septembre 1999. Même l'oasis de Djanet, où les Touaregs cultivent siècle après siècle l'art de la patience, n'est pas épargnée par les accès de fièvre. Manque de logements, chômage, coût de la vie et arbitraire forment un cocktail explosif.

À la " hogra " - cette forme d'injustice dont la population s'estime victime de la part des autorités -, les Algériens répondent par un mépris grandissant pour l'Etat et ses représentants. " Le ras-le-bol est général. Des crises comme celle de la Kabylie s'éternisent alors qu'elles pourraient être réglées en une semaine avec un vrai président à la tête de l'Etat, et pas un incompétent notoire ", peste le général à la retraite Rachid Benyellès, ex-chef des armées du président Chadli Bendjedid.

Élu en 1999, Abdelaziz Bouteflika doit affronter un déluge de critiques venant de tous les côtés. Jamais un président algérien n'aura été autant traîné dans la boue. Les journaux privés, souvent sous influence des militaires, le détestent. Ils ont fait de celui qui a osé comparer un jour les journalistes à des " savonneuses de hammam " leur tête de Turc. À force d'attaques emphatiques, les éditorialistes des quotidiens francophones ont épuisé les richesses de la langue française pour désigner - sous des noms d'oiseau - le chef de l'Etat.

Dilem, le caricaturiste de Liberté, représente Abdelaziz Bouteflika en nain ayant toujours à ses côtés une écuelle avec un os à ronger pour le peuple. Directeur du Matin, un titre phare, Mohamed Benchicou reproche au président sa " bêtise crasse qui consiste à chercher une issue à l'intérieur du système " alors que l'" Algérie exige la fin du système ".

Le divorce avec la Kabylie, une région qui a toujours fourni une partie des élites algériennes, est consommé depuis le " printemps noir " d'avril 2001. Président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), un parti moderniste à dominante kabyle, le docteur Said Saadi a soutenu Abdelaziz Bouteflika avant de retourner sa veste sous la pression des événements. Mais il refuse aujourd'hui de réduire l'affrontement à une querelle de personnes. " C'est le régime dans son ensemble qui a joué du croquemitaine kabyle pour monter une population contre une autre ", jure-t-il. Selon lui, le temps des ruptures est arrivé. " Ce régime n'est pas amendable de l'intérieur. Il s'est forgé dans la violence, l'intrigue et l'adversité et ne connaît que le rapport de force, estime Said Saadi. La fin d'un cycle a commencé. Les hommes qui dirigent le pays depuis quarante ans puisaient leur légitimité dans le combat de libération nationale, mais aujourd'hui les trois quarts de la population ne savent plus qui a fait la guerre. Il y a une déconnexion entre un groupe de dirigeants interchangeables et une société qui a changé. "

Abdelaziz Bouteflika doit aussi essuyer les tirs sourds provenant du camp des militaires. Le président irrite l'oligarchie en uniforme ainsi que les généraux à la retraite qui l'ont pourtant désigné pour diriger le pays. Bien sûr, la petite phrase de Bouteflika selon laquelle " les généraux ont besoin du président et le président a besoin de l'armée " est toujours d'actualité. Mais les querelles sur le partage des compétences et la défense des intérêts des affairistes liés à l'armée minent les réformes.

Les grands chantiers annoncés sont en déshérence. La refonte de l'école, de la justice et du système bancaire est en panne, alors que la lutte contre la corruption est inexistante.

La question du terrorisme est loin d'être réglée. Les internationalistes du groupe de Hassan Hattab continuent de tendre des traquenards meurtriers à l'armée. Et les faux barrages des maquisards dressés parfois en plein jour sur les routes secondaires entretiennent l'insécurité et la peur. Cette violence oubliée a causé plus de six cents morts depuis le début de l'année.

" Un jeu malsain se déroule. Les militaires ainsi que les " services " souhaitent pulvériser Bouteflika, mais ils veulent que ça ne vienne pas d'eux. Ils considèrent qu'une explosion sociale, un mouvement venant de la rue, pourrait le faire partir ", estime Sid-Ahmed Ghozali, ex-premier ministre et fin connaisseur du sérail.

" L'armée a pris le pouvoir en 1992 après l'annulation de la victoire des islamistes aux élections. Elle l'a ensuite remis sous contrôle à des civils. Elle supervise de loin, décide du choix du président et demande à être consultée sur les grandes options ", rappelle le général Rachid Benyelles. " Cette situation ambiguë ne peut plus durer. Si ces messieurs considèrent que le peuple algérien est immature, qu'ils assument directement le pouvoir ", tranche l'ancien chef d'état-major de la marine connu pour son indépendance d'esprit.

En attendant les changements, la société s'effiloche. Les certitudes se sont effondrées au cours de la dernière décennie sous le poids de la violence entre l'armée et les islamistes. " La brutalité n'était pas seulement physique, elle était verbale, économique, sociale. Depuis, les repères ont disparu ", note un professeur de la faculté de sciences sociales de la Bouzaréah à Alger. Et, comme si les fléaux n'étaient pas assez nombreux, la météo s'en mêle.

La sécheresse sévit à Alger depuis trois ans, privant la capitale d'eau. L'eau coule des robinets quelques heures, un jour sur trois. Manque de pluie, vétusté du réseau d'alimentation, envasement des barrages ont créé la pénurie. " La prochaine explosion sera peut-être une révolte de l'eau ", prédit l'universitaire. Sauf si, in cha'Allah, il devait pleuvoir cet été.

L'interminable révolte de la Kabylie

T. O.

Le feu qui repart en Kabylie fut allumé le 18 avril 2001. Ce jour-là, Guermah Massinissa, un lycéen, est tué d'une rafale de fusil d'assaut par un gendarme de Beni Douala, près de Tizi Ouzou. La bavure déclenche une vague de colère.
L'ampleur de la révolte surprend le pouvoir et les partis politiques kabyles, le Front des forces socialistes (FFS), du vieil opposant Hocine Aït Ahmed, et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), du docteur Said Saadi, un laïc soutenant, à l'époque, le président Abdelaziz Bouteflika. Durant plusieurs semaines, les forces de l'ordre exercent une répression sans merci.
Plus d'une centaine de jeunes tombent sous les balles de la gendarmerie. Chaque mort alimente l'insurrection. Les habitants coupent les routes, prennent d'assaut les fortins des gendarmes, brûlent les bâtiments publics. Incapable de maintenir l'ordre, le pouvoir est tétanisé. Une frontière de sang sépare la Petite et la Grande Kabylie du reste du territoire algérien. Abdelaziz Bouteflika sort de son silence au bout de 24 jours et annonce des mesures d'apaisement. Il est trop tard. La culture de l'émeute s'est installée à la ville comme dans les villages de montagne.
Depuis treize mois la région est livrée à elle-même. L'État a pratiquement disparu et le pouvoir appartient aux âarchs, les coordinations de citoyen. Les aârchs régentent, en principe démocratiquement, la vie publique sur le modèle de la Tajmaât, l'assemblée traditionnelle qui représentait l'autorité avant la pénétration coloniale, en 1830. Au cours de leurs interminables congrès où la présidence est tournante, les délégués des aârchs citent en français Rousseau et Voltaire. Ils rêvent à haute voix d'un soulèvement général en Algérie qui renverserait les généraux.
Avant d'être identitaire, la rébellion est sociale. Les dresseurs de barricades réclament la justice, du travail et la dignité. Ils refusent les humiliations infligées par les représentants de l'État. Face à la déferlante, Alger s'est employée à empêcher le mouvement de s'étendre à l'ensemble du pays et à essayer de jouer sur les antagonismes entre Kabyles et Arabes.
Les milieux conservateurs arabophones pétris de religiosité musulmane ont pris en grippe leurs compatriotes d'origine berbère. Ils les accusent d'être le Hezb farança, le parti de la France, et de bénéficier d'un traitement de faveur. Le pays profond paraît pour sa part indifférent. " On se bat pourtant pour eux ", lâche avec amertume un délégué des aârchs.
Soucieux de désamorcer la crise à l'approche des législatives, le président Bouteflika a annoncé en mars la reconnaissance du tamazight, la langue berbère, en tant que langue nationale et la fermeture de certaines brigades de gendarmerie. Mais les aârchs ont maintenu leur consigne de rejet des élections. La pression des militants a entraîné le RCD et le FFS dans le boycottage. De leur côté, les candidats des autres partis sont menacés.
Ces dernières semaines, le mouvement de contestation est apparu essoufflé, affaibli et divisé par des querelles kabylo-kabyles. La lassitude et l'instauration d'un climat d'anarchie voulu par le pouvoir ont semé le trouble.
À en croire, le ministre de l'Intérieur, Yazid Zerhouni, la population kabyle souhaite voter et la non-participation de la Kabylie au scrutin ne concerne que 6 % du corps électoral. Cette approche purement statistique d'un dossier éminemment politique a le don d'énerver les intéressés.
La crise va vraisemblablement connaître aujourd'hui l'un de ses sommets. Son issue est à nouveau entre les mains d'Alger. Le pouvoir fera-t-il preuve d'habilité ou optera-t-il par calcul pour la brutalité et la provocation ?


   
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