La victoire d’Ali Benflis

Un cadeau empoisonné

Le Quotidien d'Oran, 1 juin 2002

Ali Benflis, grand vainqueur des législatives avec son parti, le FLN, se trouve paradoxalement l’homme le plus exposé dans la nouvelle donne politique née des élections. Sa victoire confortable, lui offrant une majorité absolue au prochain parlement, constitue en effet un cadeau empoisonné s’il ne réussit pas à en gérer les conséquences les plus difficiles.

En premier lieu, la situation en Kabylie qui offre un véritable casse-tête. Pour le patron du FLN, il s’agit, soit de réussir et de se mettre en orbite pour de nouvelles échéances, dans deux ans, soit d’échouer et confirmer ce qui apparaît de plus en plus comme une évidence: le système actuel n’est pas en mesure de trouver de solutions aux problèmes du pays. Benflis dispose de quelques atouts théoriques. Sa majorité à l’Assemblée nationale lui permet de ne pas s’encombrer de coalitions lourdes et difficiles à entraîner dans des initiatives nouvelles. Il peut mettre en oeuvre sa propre politique. Il peut même faire prévaloir l’ampleur de sa victoire pour prendre ses distances envers ses alliés encombrants du pouvoir. Mais à y regarder de plus près, il semble bien qu’il faille tempérer aussi bien les capacités de Benflis à élaborer sa propre politique qu’à l’appliquer, en dehors des différents appareils qui l’ont accompagné depuis quatre ans. Chef de gouvernement, il n’a pas été en mesure de régler la crise qui dure en Kabylie depuis un an. Il n’a pas tiré profit non plus de l’embellie du marché pétrolier pour relancer l’économie, ni pour la restructurer. Rien ne laisse envisager un changement.

A moins qu’un autre Benflis émerge à partir des législatives. Jusque-là, le chef du gouvernement s’est laissé entraîner par les évènements plus qu’il ne les aprovoqués. Sera-t-il, désormais, en mesure de prendre l’initiative et d’imposer sa logique? Il lui faudra pour cela réunir une série de conditions qui paraissent difficiles à réaliser. D’abord, définir une ligne de conduite envers la Kabylie, une démarche qui soit acceptable pour les contestataires. Cela suppose qu’il sera contraint de sacrifier certains alliés et de convaincre les autres détenteurs de pouvoir pour qu’ils avalisent sa démarche et le suivent dans son application. Enfin, il devra disposer d’équipes capables de mettre à exécution cette politique, alors que le personnel à sa disposition paraît largement disqualifié. Dans l’immédiat, que faut-il faire? Faudra-t-il faire valider le vote en Kabylie, avec ce que cela représente d’absurdité avec le un pour cent de participation à Tizi Ouzou? Faudra-t-il organiser despartielles? S’il opte pour ce choix, Benflis devra au préalable résoudre la crise en Kabylie, car les mêmes causes produisant les mêmes effets, il sera difficile d’envisager un scrutin sans des mesures sérieuses d’apaisement.

Sa victoire aux législatives est-elle, en elle-même, un élément de changement suffisant pour lui permettre d’aller aussi loin? Pendant la campagne électorale, Benflis n’a pasdéveloppé un discours particulièrement élaboré ni sur la sortie de crise ni sur la Kabylie. Par le passé, il n’a pas fait preuve de hardiesse, ni osé aller sur des pistes nouvelles. Il s’est laissé engloutir par un système paralysant, ce qui a donné de lui une image qui tranche nettement avec celle qu’il avait révélée à la fin des années 80. Y aura-t-il un nouveau Benflis, né des élections? On pourra le savoir rapidement. Dès la formation du gouvernement, par exemple. S’il reconduit une coalition encombrante, alors qu’il dispose d’une majorité lui permettant d’aller vite, il a de fortes chances de s’embourber et d’échouer.

A contrario, s’il ose aller à des mesures hardies, en définissant rapidement un cap politique clair et en cherchant des alliances en dehors des appareils, il peut réussir. Sa première déclaration après le vote a laissé quelques ouvertures. A côté des phrases aussi inévitables que contestables sur le «bon déroulement» du scrutin, ainsi que l’hommage rendu à la coalition gouvernementale sortante, il a lancé un «appel à la sagesse et à la raison» pour «trouver ensemble des solutions» en Kabylie. Affichant une certaine modestie, il a déclaré que, malgré la victoire de son parti, il n’y a «pas de place au triomphalisme». «Aucun parti n’est en mesure de régler seul la crise» dans laquelle se débat le pays, a-t-il dit. Il a «regretté» que le vote n’ait pu se dérouler normalement en Kabylie, évitant de condamner les contestataires et les partisans du boycott comme l’avait fait auparavant le ministre de l’Intérieur, Yazid Zerhouni, et comme le répétaient dans les coulisses de nombreux dirigeants du FLN.

C’est peut-être le signe que le leader du FLN prend déjà la mesure des difficultés à venir. Mais il s’est tout de suite enfermé, en affirmant que le FLN reste attaché à une forme de coalition pour gérer le pays. Pour une fois, Ali Benflis assume réellement une très lourde responsabilité, celle d’offrir une issue à l’Algérie. Il a une chance, certes très mince, d’influer positivement sur les évènements, mais cette chance existe. S’il ne la saisit pas, sa victoire sera un cadeau empoisonné. Pour lui et pour l’Algérie.

Abed Charef

   
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