Abdelaziz Bouteflika, portrait express

Par Baudouin Loos, Le Soir de Bruxelles, 1 juin 2002

Le parti du président de la république algérienne, l'historique Front de libération nationale (FLN), a gagné les élections de jeudi. Mais les Algériens n'en ont cure, tout accaparés qu'ils sont par les mille et une difficultés de la vie quotidienne. Abdelaziz Bouteflika, le président en question, n'a-t-il pas lui-même apporté la preuve de l'immense impuissance de la classe politique locale ? Et pourtant, il avait fait illusion...

Car l'homme qui prête serment le 27 avril 1999 pour présider aux destinées de la république algérienne charrie avec lui des ambitions à la mesure de ses frustrations et... de son ego : énormes ! Dame, n'avait-on tenté de le jeter aux oubliettes de l'histoire, en 1978, après le décès de son mentor, le président Houari Boumediene, dont beaucoup pensaient qu'il serait l'héritier ? Vingt ans de galère suivront. Ma traversée du désert, dit-il lui-même non sans humour, puisqu'il passe l'essentiel de ce purgatoire en Arabie Saoudite et dans les Emirats...

Sa mère, modeste gérante d'un bain maure dans l'ouest algérien, a sans doute noté très tôt les dispositions intellectuelles de son rejeton, la finesse et la vivacité d'esprit. La même femme a peut-être aussi dû subir les défauts qu'on lui prête : mégalomanie et suffisance. Qui ne l'ont pas empêché de devenir ministre des Affaires étrangères de la toute jeune Algérie à... vingt-six ans à peine. De l'avantage d'avoir fréquenté, dès les maquis de la frontière marocaine, un certain Boumediene. Ce poste, il l'occupe avec talent seize ans durant. Les années de gloire de l'Algérie phare du tiers-monde. L'occasion de travailler beaucoup, mais aussi de parader, de discourir, de courir les femmes, de fumer des havanes. Puis le désert, donc. Jusqu'en 1999.

Là, les " décideurs " décident. C'est leur job. Ils le rappellent de sa retraite forcée. Une première tentative de conciliation avait échoué en 1994, pendant les pires années de la sale guerre entre le régime militaire et les islamistes. Maintenant, il se sent plus fort. Il croit qu'on le croit indispensable. Qu'" ils " ont besoin de lui. En tout cas, " ils " le font élire - ses cinq adversaires se retirent avant le scrutin, en avril 1999, flairant la fraude, une coutume locale. Une élection au goût amer, finalement.

C'est à partir de là, pourtant, que naît l'espoir. Par le verbe. Car le nouveau " Raïs " parle. En arabe classique d'abord, que peu comprennent. En arabe dialectal ensuite, et même en français ! Pour dénoncer toutes sortes de choses dont l'armée porte la responsabilité. Comme le coup d'Etat de 1992 qui déclenche les hostilités, qu'il qualifie de " violence ". Comme la corruption, comme l'économie aux mains de quinze personnes. Il agit. Il fait passer par référendum une loi sur la " concorde civile ", qui recycle quelques milliers de maquisards au bout du rouleau mais ne résout rien.

Bouteflika, depuis trois ans, ne cesse de crier qu'il n'est pas un président au rabais, que l'armée lui obéit. Je ne suis pas un fruit confit que l'on dépose sur un gâteau... Mais la population a compris : les militaires, eux, ricanent pendant ses discours enflammés et continuent leurs petites et grandes affaires. Ils lui ont même flanqué l'ex-général Larbi Belkheir comme chef de cabinet. Celui-là même qui incarne le pouvoir occulte des généraux ! C'est d'ailleurs ledit Belkheir qui avait suggéré à ses pairs de ressusciter " Boutef " au motif qu'il serait à même de rétablir l'image de l'Algérie à l'étranger. Bien vu !

Populisme et démagogie ne suffisent pas, sur la durée. Qui croit encore ses promesses ? Il avait menacé à plusieurs reprises de " rentrer chez lui " si on ne lui laissait pas les coudées franches. Maintenant, il doit savoir qu'il ne les aura jamais. Et il reste.

© Rossel et Cie SA, Le Soir en ligne, Bruxelles, 1er juin 2002

   
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