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Vitrine
Par
Jacques Almaric, Libération, 30 octobre 2002
Si Rafik
Khalifa n'était qu'un play-boy de la jet-set, surtout avide de
figurer dans les pages "people" des organes spécialisés
en compagnie de quelques stars du cinéma ou du mannequinariat,
nous en aurions bien volontiers souri. Mais il clair, depuis quelques
mois, que ce fils de la nomenklatura historique algérienne n'est
pas que cela. Restait à savoir s'il est réellement ce qu'il
prétend être : un jeune entrepreneur dynamique, généreux,
particulièrement doué pour les affaires, qui a su bâtir
grâce aux seuls revenus d'une modeste pharmacie et à son
savoir-faire un imposant empire dont les principaux fleurons de la couronne
sont constitués par une compagnie aérienne, une banque,
une entreprise de location de voitures et une chaîne de télévision.
La réalité, en fait, n'a rien à voir avec cette image
d'Epinal : le fameux empire est bâti sur du sable, et les murs de
la forteresse sont en carton-pâte. L'édifice, plus que branlant,
ne tient debout que grâce à la volonté de certains
acteurs déterminants du système algérien qui, bien
sûr, restent soigneusement dans l'ombre.
Est-ce
à dire que le rôle principal attribué à Rafik
Khalifa est de recycler en la blanchissant une partie de la colossale
"rente" pétrolière et gazière que se partagent
en toute illégalité les vrais maîtres de l'Algérie
? Même pas, sinon de manière marginale. Voilà près
de quarante ans que ce processus d'appauvrissement de l'Algérie
fonctionne, et on ne voit pas pourquoi ceux qui s'y abreuvent auraient
soudain besoin d'un jeune homme de 36 ans, bien trop hâbleur et
bien trop "visible" pour poursuivre leurs détournements.
Ce dont ils ont besoin, en revanche, et qu'ils ne savent pas faire, c'est
de masquer leur vraie nature sous les oripeaux de la fausse modernité
et de l'ouverture. Car tout régime, surtout s'il appartient à
la catégorie "paramilitaire", a besoin de donner le change.
Ainsi le veut la période de globalisation accélérée
que nous vivons. C'est une ardente obligation pour des raisons bien sûr
d'élémentaire diplomatie mais aussi pour présenter
un visage avenant aux investisseurs étrangers potentiels. Tel est,
à n'en pas douter, le rôle attribué à Rafik
Khalifa. Gageons que quelques clones sont déjà prêts
à le suppléer sinon à lui succéder.
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"Libération"
a enquêté sur la réussite éclair de celui qui
règne sur le premier groupe privé d'Algérie.
La
face cachée de l'"empire" Khalifa
Le groupe,
dont les pertes sont colossales, viserait surtout à moderniser
l'image du régime d'Alger.
Par
Florence AUBENAS et Jose GARÇON et Renaud LECADRE et Cédric
MATHIOT
Depuis
plusieurs semaines, Rafik Abdelmoumène Khalifa défie la
chronique en France. En moins de cinq ans, cet homme d'affaires algérien
de 36 ans a construit ce qu'il aime à appeler "le premier
empire privé d'Algérie". Une success story qu'il jure
"partie de rien" et affiche aujourd'hui banque, compagnie aérienne,
sponsoring avec son nom sur les maillots de l'OM, virées à
Alger avec les Depardieu et Deneuve, et bientôt une chaîne
de télévision pour laquelle son groupe distribue déjà
des antennes paraboliques en kit dans les quartiers populaires de la capitale
algérienne...
Les démêlés de son "ami" Gérard Depardieu
avec le député vert Noël Mamère sur son ascension
fulgurante et l'origine de sa fortune ont toutefois quelque peu écorné
l'image de celui qu'Alger présente comme l'icône d'une nouvelle
génération d'entrepreneurs qui veulent réussir. Et
qui réussissent. Mais qui n'aiment pas répondre aux enquêtes
des journalistes et notamment à ceux de Libération.
Qui se cache en effet derrière cet "empire" qui, curieusement,
perd beaucoup plus d'argent qu'il en gagne ? Pour la rue algérienne,
la réponse ne fait pas de doute et entraîne dans les ténèbres
du pouvoir militaire : là où se "blanchissent"
les milliards de dollars de la rente pétrolière et gazière.
Si Rafik Khalifa semble surtout être lié au "clan"
du président Abdelaziz Bouteflika, la réalité pourrait
être plus proche d'une tentative de redorer le blason d'un régime
militaire mis à mal par dix ans de "sale guerre". Quitte
à utiliser aussi le groupe pour quelques opérations financières
rentables liées aux futures privatisations en Algérie.
Ce serait un groupe "immense, puissant, comme celui de Bill Gates",
avec une compagnie d'aviation, une banque, une chaîne de télé,
explique à Washington un diplomate algérien. A sa tête,
il y aurait "un type formidable, un jeune qui fait rêver, qui
prouve qu'en Algérie tout est possible pour qui veut réussir.
Un peu comme Bernard Tapie", raconte en France un homme d'affaires
d'Oran. Ce serait beau comme le Festival de Cannes, avec des stars partout,
des Patrick Bruel, des Gérard Depardieu ou des Claudia Schiffer.
Ce serait enthousiasmant comme un Mondial de football, avec le sponsoring
de grands clubs, comme l'Olympique de Marseille. Ce serait féerique
comme Disneyland, avec une ville, Sidi Abdallah, surgie de la pierre et
des broussailles à 130 kilomètres d'Alger et qui deviendrait,
d'ici à 2005, la nouvelle capitale. Ce serait "l'icône
de l'Algérie nouvelle", ouverte sur le monde. Et comme par
magie, dans ce pays à genoux après dix ans de guerre et
près de 200 000 morts, où plus rien ne fonctionne pas même
le réseau d'eau potable, là où trouver une place
d'avion nécessite des relations de ministre, "un jeune entrepreneur
de 36 ans, Rafik Abdelmoumène Khalifa, a réussi à
créer en moins de dix ans le premier empire privé diversifié
du pays", explique son dossier de presse. Rideau.
Maire de Bègles, le député vert Noël Mamère
a été le premier à écorner publiquement le
conte de fées, le 27 septembre, refusant d'assister "pour
des raisons politiques" à un match de l'équipe de rugby
de Bègles, dont Khalifa vient de devenir un des sponsors. "Il
est allié des généraux algériens avec lesquels
il a fait sa fortune, allié de ce pouvoir algérien qui contribue
à la barbarie, qui assassine et torture". Il a demandé
une enquête parlementaire sur le groupe Khalifa.
Selon une note confidentielle du gouvernement français, rédigée
depuis que le groupe cherche à s'implanter dans l'Hexagone, ce
serait surtout le montant des pertes de l'"empire" Khalifa qui
serait exceptionnel : 500 millions d'euros par an. Chiffre toutefois "invérifiable",
précise le texte. A la DGSE, les services de renseignements extérieurs,
même étonnement. "Les financements et passe-droits dont
profite Khalifa pour asseoir sa stratégie de croissance, alors
même que les avis répétés d'experts du transport
aérien lui prédisent une faillite prochaine, laissent perplexes.
(...). Le maintien en vie et même la bonne santé apparente
du groupe ne peuvent donc s'expliquer que par un soutien financier extérieur
et/ou par des activités autres que celles officiellement mentionnées.
(...). Le groupe ne compte que sept actionnaires, tous issus de la famille
Khalifa. Ces derniers ne disposent cependant pas de la réalité
du pouvoir et ne servent que de prête-noms", détaille
un document interne.
"Nous sommes arrivés au moment où sonne le douzième
coup de minuit, estime un policier des renseignements généraux
(RG). Juste avant de savoir si le carrosse va se transformer en citrouille."
1
Khalifa Airways "La Compagnie des fils et des filles de..."
Dès le départ, le carrosse a pourtant étrange allure.
En 1999, un an après sa création en Algérie, Khalifa
Airways débarque en France, sollicitant un agrément pour
desservir l'aéroport Charles-de-Gaulle auprès du ministère
français des Transports. Tous ceux qui approchent le groupe racontent
le même choc. "Quand quelqu'un se présente pour une
société avec une telle surface, on s'attend à une
équipe costaud", raconte ce consultant français à
qui Khalifa demande ses services. Rendez-vous dans l'un des restaurants
les plus chers de Paris. "Ils sont arrivés à six. Le
plus âgé n'avait pas 30 ans. Aucun n'a parlé affaires.
La seule chose qui les intéressait, c'était un carnet d'adresses,
décrocher des appuis. Une question revenait sans cesse : "Et
au ministère de l'Intérieur ou à la présidence,
vous avez une touche ?" Ils m'ont raconté avoir payé
un intermédiaire 50 000 francs pour un rendez-vous avec Gayssot
(le ministre des Transports de l'époque, ndlr). J'étais
soufflé par leur méconnaissance totale de l'aérien
: quand on démarche pour un agrément, on obtient de toute
façon un rendez-vous."
Plusieurs fournisseurs français se lancent dans l'aventure. Tout
fonctionne dans l'urgence, sans facture, sans bon de commande. L'un d'eux
relève : "Ces jeunes gens semblent savoir mieux dépenser
de l'argent qu'en gagner." Des hôtesses jusqu'aux directeurs,
toutes les grandes familles algériennes ont casé là
leur descendance. Du coup, on surnomme Khalifa "la Compagnie des
fils et des filles de...". Mais dès qu'il s'agit de se faire
payer, plus personne. Au bord de la faillite, un créditeur proteste.
"Je vais appeler "Moumène" (le surnom du patron,
ndlr)", lui répond un des jeunes gens. Il revient quelques
jours plus tard. "Vous me devez 2 000 francs pour le coup de fil."
Au-delà de ce premier cercle, ceux du second "se reconnaissent
au même manteau de cachemire", poursuit un autre. "Des
cadres compétents mais le turn-over est vertigineux." Un chef
de service algérien relève : "Dans cette entreprise,
aucune hiérarchie n'est possible. Dès qu'on signale un manquement,
on est cassé."
En 1998, à bord d'un jet privé pour Alger, un entrepreneur
français se souvient d'avoir remarqué "un jeune type,
vêtu de la marque GAP du pantalon à la casquette. Pas mondain,
il ne s'exprimait pas facilement". Il lui est présenté
: "le président" Rafik Abdelmoumène Khalifa. A
l'époque, son passeport, plein de visas des pays du Golfe et du
Maroc, le domicilie à Vitrolles (Var).
Quand on arrive à l'aéroport Houari-Boumediene, à
Alger, "le plus frappant, ce sont les avions Khalifa "bétonnés",
c'est-à-dire rangés au sol. Or un long courrier doit voler
de quinze à dix-huit heures par jour pour être amorti. Là,
ils en sont très loin", explique un spécialiste. Pour
les lignes intérieures et européennes, le coefficient moyen
de remplissage est inférieur à 65 %, sous le seuil critique
des 70 %. Là encore, l'argent fonctionne comme un étrange
alliage. Parfois, il semble couler à flots. Plusieurs petits avions
de courrier domestique viennent ainsi d'être achetés à
Eads. Cash, ce qui n'est pas commun. Parfois, il sert juste de paravent.
En 2000, Khalifa claironne une commande de 18 Airbus pour 1,6 milliard
d'euros. Mais l'avionneur affirme que, depuis la lettre d'intention, "aucune
commande ferme n'a été passée".
Un policier français des RG poursuit : "Chaque fois que Khalifa
doit fournir des informations sur une de ses sociétés, il
montre un contrat de location de bureau, le nom de dix directeurs et des
autorisations ou plutôt des demandes d'autorisation. Bref, des dossiers
de 3 tonnes mais jamais aucun chiffre. Comme un décor de théâtre."
2
Khalifa Bank Une coquille vide... mais très "protégée"
Dans la banque, même fonctionnement. En France, Khalifa Bank n'a
pas déposé de demande d'agrément auprès de
la Banque de France, se contentant d'ouvrir un "bureau de représentation"
à Paris, non soumis à autorisation. Simple structure de
liaison, il n'a pas le droit d'exercer une activité bancaire :
sa seule obligation est de se déclarer à la tutelle. Ce
qui n'a toujours pas été fait. En Algérie, Khalifa
Bank revendique 700 000 clients et 74 agences, un record quand la Banque
nationale d'Algérie (BNA) n'en compte qu'une centaine. Mais aucun
nom d'actionnaire, aucun bilan en cinq ans : "fonctionnement absolument
opaque", souligne la DGSE.
"En Algérie, l'inefficacité économique est remarquablement
organisée : l'Etat ne contrôle rien, sauf lorsqu'il s'agit
de sanctionner ou de couler quelqu'un. Dans ce cas, le fisc et les lois
sont utilisés dans un rôle inquisitorial de nuisance, explique
un expert. Notre pays est aussi le meilleur des paradis fiscaux, même
si les étrangers l'utilisent peu faute de confiance dans le système.
On peut déposer 10 millions sans en déclarer la provenance."
Dans ce paysage, Khalifa Bank concède, à la tête du
client, des prêts à court terme à des taux exorbitants
. Là aussi, "sans les perfusions de la Banque centrale, Khalifa
Bank aurait explosé depuis longtemps", poursuit l'économiste,
tandis que le rapport de la DGSE avance : "Ce soutien pourrait en
expliquer le financement mystérieux."
En Algérie, la rue ne parle évidemment que de ça.
Mais avec 40 % de chômeurs, qui a les moyens d'être regardant
? Une phrase revient sans cesse : "Peu importe d'où vient
l'argent, lui au moins n'oublie pas son pays." Depuis son apparition,
le groupe fait figure de loterie nationale. "Quand on le voit arriver,
c'est le gros lot. L'espoir fait vivre, non ?", rigole un garagiste.
En moyenne, les salaires y sont trois fois plus élevés qu'à
Air Algérie ou dans les banques nationales. Le mythe est entretenu
avec soin. Quelques opérations ciblées, largement diffusées
sur la chaîne publique, le confortent. En juin 2001, l'"empire"
offre, "un bus à l'équipe nationale de football, un
avion spécial et prospecte à travers son réseau relationnel
pour conclure des matchs amicaux", se félicite El-Watan. Dix
millions de dinars sont distribués après les inondations
de Bab el-Oued, il y a un an. Et pour le prochain ramadan, des restaurants
ont été loués pour l'opération "F'tour
(repas de rupture du jeûne, ndlr) pour tous".
"Il est amusant de voir comment une société aussi endettée
et mystérieuse s'échine à se rendre la plus visible
possible, note un banquier algérien. Comme si leur première
bataille était celle de l'image et des apparences." L'affaire
de Khalifa TV (KTV) est, à cet égard, significative (lire
ci-dessous).
3
Une famille liée aux militaires "Pour situer le fils, cherchez
le père"
En Algérie, Khalifa affiche 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires,
200 millions de bénéfices et 12 000 employés. Pourtant,
ce fleuron national, "symbole de l'avenir du pays", loue absolument
tout, jusqu'à ses bureaux d'Alger. "Comme s'il voulait pouvoir
plier boutique du jour au lendemain", note un économiste.
Quelle que soit la manière dont on tente d'agencer les pièces
du puzzle, il y en a toujours une qui ne colle pas. Et l'éblouissante
aventure plonge soudain dans les rouages secrets du pouvoir algérien.
Dans sa version officielle, un mot est sans cesse brandi pour éclairer
la saga Khalifa : la chance. L'hagiographie du jeune homme, publiée
l'an dernier (1), raconte ainsi une succession abracadabrante de miracles
qui lui auraient permis de décrocher autorisations bancaires ou
aéronautiques là où "d'autres n'ont plus d'ongles
à force d'essayer d'entrouvrir la porte d'un puissant", selon
les termes d'un cadre algérien.
Car la construction de l'empire conduit dans la pénombre des antichambres
du pouvoir où l'élite algérienne ne se renouvelle
que par cooptation. "Pour situer le fils, cherchez le père."
Celui de Rafik s'appelle Laroussi et on pénètre avec lui
dans une dimension qui va bien au-delà de la simple réussite
financière. Il va lui léguer quelque chose qui, en Algérie,
n'a pas de prix : plus qu'un nom, une appartenance.
Car Laroussi est l'un des organisateurs de ce qui deviendra, après
l'indépendance, la Sécurité militaire (SM), la toute-puissante
police politique, ce cercle fermé qui constitue toujours la colonne
vertébrale du régime. Pendant la guerre, on le retrouve
en effet à Tripoli, en Libye, où est basé le Malg
(ministère de l'Armement, des Liaisons générales
et des Communications), l'ancêtre des "services" algériens.
Il y devient directeur de cabinet d'Abdelhafid Boussouf, le "patron"
du Malg, l'un des hommes forts des appareils militaires qui vont présider
aux destinées de l'Algérie. A Tripoli, Khalifa père
dirige aussi l'Ecole des cadres, d'où sortiront les chefs de la
SM, surnommés les "Boussouf's Boys". "La rapide
croissance de Khalifa illustre la puissance du réseau constitué
par les anciens du Malg", résume la DGSE.
Dans les premières lueurs de l'indépendance, à l'été
1962, alors que militaires et politiques se déchirent, Laroussi
garantit son avenir. Il choisit son camp : les militaires, emmenant avec
lui les meilleurs des "Boussouf's Boys". Après avoir
négocié le statut des futures concessions pétrolières,
il devient ministre de l'Industrie, puis patron d'Air Algérie.
Sa carrière se termine sur deux ans de prison : tentative de coup
d'Etat manqué en 1967. A la tête des putschistes: le colonel
Tahar Zbiri, qu'on retrouve aujourd'hui "comme un des protecteurs
du groupe Khalifa", note la DGSE.
Quand Laroussi meurt en 1990, on ne lui connaît pas de fortune.
Mais il est vrai que la culture du silence voilait, dans l'Algérie
"démocratique, populaire et socialiste", tout ce qui
touche aux affaires. Que l'argent ne doive pas s'afficher, ne signifie
toutefois pas qu'il soit absent. Officiellement, le père ne laisse
en tout cas au fils qu'une pharmacie dans un quartier aisé d'Alger,
officine qui va prendre une place considérable dans l'histoire
officielle de l'"empire".
La fable paraît grosse. D'où vient cet argent, flambé
en champagne et jets privés, "distribué" en retentissantes
opérations de prestige ou caritatives ? Sans hésiter, la
rue répond : "les généraux", ce petit cercle
qui détient la réalité du pouvoir. "Nous sommes
un peuple des plus pauvres dans un des pays les plus riches, s'amuse un
étudiant. Aussi étrange que cela puisse paraître,
on se sent presque soulagé de savoir enfin, avec Khalifa, où
passent les dollars."
4
Une façade de modernité Une tentative de lifting
des circuits de corruption
Mais en Algérie, depuis que le pétrole est pétrole,
les circuits ne manquent pas pour blanchir la rente de l'or noir et du
gaz. "Les généraux possèdent hôtels et
immeubles à Paris place des Ternes, avenue Marceau. En Suisse.
A Monaco", énumère un des meilleurs économistes
algériens. "Une gestion dans la pierre, à la paysanne.
Ils disent : "Quand j'ai un peu d'argent, j'achète une brasserie.
Quand j'en ai plus, j'en achète deux."" L'idée
d'avoir besoin de Khalifa pour recycler la rente fâcherait même
les hauts gradés. Face à cette rumeur insistante, l'un d'eux
a récemment explosé : "Depuis le temps, on a l'habitude
quand même. On n'a pas attendu un jeune de 36 ans pour ça."
La sortie de l'économie socialiste dans les années 90 a
posé un problème plus inédit. Si les circuits et
leur contrôle basculent du public au privé, "comment
va-t-on transmettre le pays à nos enfants ?", soupirait un
responsable militaire. En Algérie, où tout est importé,
depuis les grands hôtels livrés clés en main jusqu'aux
oranges, la fin du monopole d'Etat sur le commerce extérieur a
fonctionné comme l'esquisse de privatisations. Un premier dispositif
a été mis en place avec la loi 78/02 : pour importer, vers
l'Algérie, les entreprises étrangères ne peuvent
pas faire appel à ce qui est pudiquement appelé "les
intermédiaires extérieurs". Autrement dit, non agréés
par le régime. "Cela permet une gestion centralisée
de la corruption, chaque secteur, des céréales aux médicaments,
se retrouve ainsi sous la coupe d'une ou deux petites sociétés
très contrôlées, qui servent d'interface, explique
un spécialiste. Qui ne passe pas par ces réseaux voit ses
marchandises bloquées en douane."
Même si elle ne fait encore que s'ébaucher, cette libéralisation
suppose des circuits plus larges, d'autant qu'Alger réclame à
cor et à cri la venue des investisseurs étrangers. "Les
partenaires étrangers du régime lui ont donc conseillé
de changer au moins de méthodes, de soigner les apparences et de
créer une tête de pont plus crédible, plus acceptable
à l'extérieur, explique un policier français du "renseignement".
On ne peut plus gérer un pays comme une salle de jeu clandestine."
Cette tentative de lifting s'appelle-t-elle Khalifa ? Derrière
la façade clinquante de la modernité, pas un bilan réel
n'est disponible pour aucune des sociétés du groupe. Le
trou noir. Pas même le nom des actionnaires. "La compagnie
est présentée soit comme une société uninominale,
propriété de Rafik Khalifa, soit comme une société
mixte de sept actionnaires, tous issus de la famille Khalifa (...). Mais
ces derniers (...) ne servent que de prête-nom", estime la
DGSE. Dans ce contexte, le choix du fils Laroussi est "un coup de
génie", affirme un policier français. "Quand l'entreprise
a commencé à vouloir s'implanter en France, nous avons demandé
des renseignements. Mais pour enquêter sur un Algérien, nous
passons par les services là-bas. Or comment récolter du
sérieux sur quelqu'un qui est en quelque sorte "de la maison",
puisque son père est un ancien du Malg ? En entendant le nom "Khalifa",
les types d'Alger sont déjà morts de trouille. Dans ce dossier,
nous n'avons même pas eu une fuite."
5
Les généraux en embuscade Une entreprise de "blanchiment
d'image"
Derrière ce théâtre d'ombres émergent pourtant
quelques figures et se dessinent des pistes. "Le vrai numéro
2 de la compagnie n'est autre que Abdelghani Bouteflika, frère
du Président" et avocat, détaille la DGSE. Ou Saïd,
"un autre de ses frères, affairiste notoire". A la fois
"ancien du Malg" et très lié au président
Bouteflika, Abdelkhader Koudjiti, richissime homme d'affaires est "associé
également au capital du groupe". Considéré comme
le parrain du régime, le général Larbi Belkheir est
"lié à certains des projets" de l'"empire".
Il y a quelques mois, un déjeuner à la présidence
algérienne, où se trouvait également Gérard
Depardieu, avait placé Rafik Khalifa à côté
de Larbi Belkheir. "Il ne bougeait pas une oreille. Face à
lui, il avait l'air d'avoir 12 ans", se souvient un des hôtes.
Tous ces noms tracent les contours d'un des clans du pouvoir algérien,
même si cela n'exclut pas les réseaux annexes. Par exemple,
les vieux amis du père, comme le général Attaïllia,
en qui les services français voient "un des militaires les
plus corrompus d'Algérie et un des actionnaires réels principaux".
Mais, au-delà, "Khalifa est surtout et aussi une arme de guerre
pour préparer la deuxième candidature de Bouteflika en 2004",
estime un responsable français. L'indéfectible alliance
qui soude les généraux pour préserver la pérennité
du système n'empêche pas une concurrence féroce. Indice
qui indiquerait que Khalifa se trouve au milieu de cette lutte d'influence,
les déclarations du général Mohamed Touati, ennemi
juré du "clan présidentiel" en dépit de
son statut de "conseiller à la présidence". Acceptant
pour la première fois une interview télévisée
le 24 octobre, il loue, sur TV5, Khalifa, "jeune chef d'entreprise
dynamique". Avant de planter une banderille assassine : "Certains
craignent que ce succès rapide ne soit pas durable en raison d'aspects
qui leur échappent. Ils aimeraient bien être éclairés
sur cette question."
Tout bien compté, il ne s'agit pas seulement d'argent avec Khalifa.
"A l'échelle des sommes gigantesques brassées par les
hydrocarbures ou les circuits de corruption classique, Khalifa paraît
bien médiocre, si ce n'est pour des profits ou du blanchiment à
la marge", constate un économiste. Là, l'aventure industrielle
tourne au roman noir. "Plus que du blanchiment d'argent, il y a un
souci immédiat de blanchiment d'image", poursuit cet économiste.
Les accusations d'exactions portées contre l'armée inquiètent
sérieusement le régime. Il y a deux ans, le général
Nezzar fut contraint d'écourter précipitamment une visite
dans la capitale française en raison de plaintes pour "tortures"
déposées contre lui. Si celles-ci débouchèrent
finalement sur un non-lieu, l'ancien homme fort d'Alger fut à son
tour débouté d'une plainte contre un sous-officier, qui
témoignait des "massacres" de l'armée, après
un effrayant déballage public sur les méthodes des militaires
algériens devant un tribunal parisien. "Cette vieille génération
qui tient tout, le pouvoir, le pétrole, se retrouve soudain frappée
du syndrome Pinochet. Alors, elle se demande : "Mais où va-t-on
mourir ?", raconte un juriste algérien. Les vieux réseaux
de la guerre de libération et les moyens traditionnels de l'Etat
algérien ne suffisent plus à redorer son blason et à
mobiliser des soutiens extérieurs. Vous pensez que s'ils invitaient
Catherine Deneuve à dîner, elle viendrait ?"
Pour Khalifa, elle est venue. C'était à l'occasion d'un
match de l'équipe nationale algérienne contre l'OM, dont
l'"empire" est devenu sponsor en juin 2001. Aujourd'hui, les
rapports, les rumeurs de plus en plus insistantes, la demande d'une commission
d'enquête, ont voilé les sunlights. Une fête qui s'annonçait
somptueuse fin octobre à Paris a été annulée.
"Et si ça tournait mal ?", s'inquiète un proche
du régime lors d'une réunion sur ce dossier à Alger.
Un gradé : "En France, il peut faire toutes les bêtises.
En Algérie, s'il bouge de travers, il est mort. Après tout,
le commerce, c'est privé. Il prend ses risques."
(1)
Histoire d'un envol, biographie écrite par la journaliste canadienne
Denyse Beaulieu.
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Une
chaîne de télé mise sur orbite à la hussarde
Lancée
en France en toute illégalité, la diffusion de Khalifa TV
a cessé.
Par
Raphaël GARRIGOS et Isabelle ROBERTS
Le vieux
rêve de Rafik Khalifa d'ajouter une lucarne à son empire
en créant une "M6 algérienne" a du plomb dans
l'aile. Vendredi à minuit, sous la pression du Conseil supérieur
de l'audiovisuel (CSA), Khalifa TV a cessé d'émettre. La
demande d'autorisation, indique Joseph Daniel, membre du CSA, a été
déposée "tout à la fin du mois d'août".
Et le 3 septembre, en toute illégalité, avant que le CSA
ait le temps d'ouvrir le dossier, Khalifa TV commence sa diffusion sur
l'Europe et le Maghreb via satellite, débitant clip sur clip, alternant
raï et variétés occidentales.
Gratin international. Le soir même, au lieu de la traditionnelle
conférence de presse, Khalifa organise "la fête la plus
incroyable de l'année", selon Nice Matin. Dans sa villa sur
les hauteurs de Cannes "grande comme trois palaces, avec à
l'intérieur plusieurs restaurants, quatre piscines et un plan pour
se repérer", se souvient un invité , il a fait venir
le gratin français et international : Catherine Deneuve, Sting,
Naomi Campbell... On y croise aussi Hervé Bourges, ex-patron du
CSA où il garde une certaine influence et président de "2003,
année de l'Algérie" en France. Certaines stars ont
reçu un cadeau pour s'afficher ici : "Pour Mélanie
Griffith, raconte un familier, Khalifa a fait un gros don à la
Sabera Fondation, l'association en faveur des femmes indiennes dont elle
est présidente d'honneur." Pour d'autres, l'obole est versée
directement. Gérard Depardieu est également de la fête.
Il vient alors de négocier avec le président algérien
l'exploitation de 150 hectares de vignes à Tlemcen, en association
avec Khalifa et l'homme d'affaires Bernard Magrez. Lorsque, trois semaines
plus tard, le député-maire de Bègles, Noël Mamère,
refuse de rencontrer Khalifa, c'est l'acteur qui prend sa défense,
accusant le député vert de "racisme" et de "chier
dans son froc de velours".
Le 4 octobre, le CSA envoie une lettre d'admonestation à Khalifa
TV, afin "de lui rappeler les termes de la loi", soit la menace
d'une amende de 75 000 euros pour diffusion pirate. Malgré l'appui
de Bourges, le CSA n'est pas satisfait des réponses reçues
: comme des autres chaînes, il attend de Khalifa TV des précisions
sur ses programmes, sur le respect du pluralisme... Le CSA doit aussi
vérifier que le capital de Khalifa TV, basé en France, ne
dépasse pas le seuil autorisé des 20 % d'actionnaires non
européens.
Pendant ce temps, Khalifa cherche à recruter des stars pour sa
chaîne : l'humoriste Jamel Debbouze refuse, de même que le
journaliste de France 2 Rachid Arhab. L'animateur de Canal + Karl Zéro,
lui, a accepté de participer à un débat diffusé
sur Khalifa TV. Zéro et Khalifa se connaissent : le premier faisait
en effet partie du tour de table du magazine du second, le Vrai Papier
Journal. Selon Zéro, Khalifa a quitté son magazine "un
peu avant sa mise en sommeil" : "Il m'a dit être superstitieux
et ne pas vouloir associer son nom à un dépôt de bilan."
Egalement présents sur le plateau du débat, les directeurs
de deux journaux algériens, El-Watan et l'Expression. Dans ce dernier,
proche de Bouteflika, on pouvait lire récemment : "Le souci
premier de Khalifa est d'améliorer l'image de l'Algérie
en Europe et surtout d'éviter de tomber dans le piège de
certains magnats qui créent des "télévisions
écrans" pour fustiger les régimes qui les dérangent."
Déménagement. Le 15 octobre, le CSA hausse le ton et conditionne
l'examen du dossier à l'arrêt de la diffusion. Vendredi,
la tante de Khalifa, Djaouida Jazaerli, avocate à Paris et éminence
grise du groupe, accède enfin à la demande. Elle indique
au CSA qu'un nouveau dossier va être déposé, cette
fois en bonne et due forme. Un dossier que le CSA ne recevra peut-être
jamais : Khalifa envisage de déménager sa chaîne en
Grande-Bretagne, où la réglementation est plus libérale.
Ce qui ne l'empêchera pas d'être diffusée en France,
puisque, dans l'Union européenne, il suffit qu'une chaîne
soit autorisée dans un Etat membre pour pouvoir émettre
dans tous les autres.
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Recherche
1 000 emplois fictifs...
C'était
la promesse de l'Eldorado, du Pérou et de peut-être mieux
encore. Sous forme de petite annonce dans la presse algérienne,
cela donnait : la société Khalifa embauche 1 000 personnes.
Se présenter à l'hôtel Aurassi, Alger. Mille postes
dans cette Algérie exsangue, 40 % de chômeurs, où
14 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de pauvreté
et 500 000 ont été licenciées dans le secteur public
en dix ans ? L'espoir d'un poste dans ce pays où l'eau ne coule
au robinet, au mieux, qu'un jour sur trois et où on s'entasse à
cinq, six par pièce ? De partout, d'Alger, d'Oran ou de Constantine,
hommes et femmes se précipitent. Ils sont 3 000, sans doute plus.
Munis de la petite annonce comme d'un talisman, certains candidats passent
la nuit dehors, devant ce grand hôtel considéré comme
le préféré des hommes d'affaires internationaux.
L'un d'eux s'étonne auprès d'un cadre de Khalifa : "Vous
ne pensez pas qu'il aurait mieux valu une première sélection
par CV ?"
L'autre hausse les épaules et répond, sans qu'on sache s'il
s'agit de la vérité ou d'une boutade : "De toute façon,
nous ne comptons engager personne. Mais l'important, c'est qu'on dise
que nous embauchons."
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