Internationale des dictatures et phobie de l'ingérence

Fatiha Talahite répond à Mohamed T. Bensaada, 22 décembre 1999

Consacrant une fois de plus à une tradition décidément tenace de la presse algérienne, le quotidien "indépendant" La Tribune publie, dans sa livraison du lundi 20 décembre 1999, un article de Mohamed Tahar Bensaada "Alibi sécuritaire et internationalisation" qui porte sur l'Appel pour une commission d'enquête en Algérie (Libération du 17/12/99), sans faire de référence précise au texte ni à ses signataires.

Cette attitude en dit long sur le mépris dans lequel est tenu le lecteur algérien, qui n'a pas droit au texte mais seulement à sa "critique" par des plumes autorisées. La Tribune, bien que destinataire de l'Appel, ne l'a pas publié, comme elle n'avait pas non plus publié la Déclaration du Comité International pour la Paix et les droits de l'homme en Algérie (CIPA) du 17/11/99, qu'elle avait pourtant largement commentée avec force citations hors contexte, dans un article bien plus long que la déclaration elle-même! (Profitons de l'occasion pour rendre hommage à Libre Algérie ainsi qu'au Quotidien d'Oran, seuls en Algérie à avoir publié intégralement l'Appel pour une commission d'enquête en Algérie). Le comble, c'est que, d'entrée de jeu, MTB commence par dénoncer "les manipulations de toutes sortes imposées par le pouvoir en matière de traitement de l'information sécuritaire"! Décidément, le ridicule ne tue pas.

L'argument de MTB contre la demande d'une commission d'enquête est développé en plusieurs étapes. Nous y répondrons donc par étapes.

Dans un premier temps, il commence par admettre que le refus du pouvoir "de traiter le dossier sécuritaire dans son cadre politique en concertation avec les forces politiques représentatives" est désastreux, et "pousse une partie de l'opinion nationale à nourrir une méfiance légitime à l'égard du pouvoir"; mais cela ne justifie pas à ses yeux la demande d'une "commission d'enquête internationale". Il y a là déjà 2 amalgames:

- Premièrement, le motif de la revendication d'une commission d'enquête indépendante est le fait que la quasi-totalité des crimes, massacres, assassinats politiques, disparitions et autres atteintes des droits de l'homme en Algérie ne donnent jamais lieu à des enquêtes crédibles, que leurs responsables, qui ne sont pas identifiés et jugés, restent dans l'impunité. Il s'agit avant tout d'une demande de justice. La question du règlement politique du conflit (que MTB nomme "dossier sécuritaire"), si elle lui est liée, est un autre question et ne concerne pas la commission d'enquête;

- Deuxièmement, la revendication porte sur une commission d'enquête indépendante et impartiale, conformément aux usages internationaux établis dans le cade des Nations Unis. Le caractère international de cette commission n'est pas premier, il n'est qu'une garantie pour son indépendance et son impartialité. Il ne porte pas sur la composition de cette commission, qui peut comprendre des "nationaux", mais sur son cadre.

Mais revenons à ce premier argument de MTB. Que signifie, pour ce journaliste qui soutient activement la démarche de concorde civile, "traiter le dossier sécuritaire dans son cadre politique"? Et d'abord, quel est pour lui le contenu de ce "dossier sécuritaire"? Car pour le pouvoir algérien, il est clair que tout ce qui est politique -et même au-delà- relève du sécuritaire. MTB oublie de dire que l'évacuation du versant politique est inclue dans la démarche même de concorde civile, dans la mesure où celle-ci exclue la classe politique dans sa totalité (le FIS, bien sûr, mais aussi les autres partis et personnalités politiques, qui n'ont pas eu voix au chapitre sur cette question); et que cette démarche, qui fut présentée au départ comme le prolongement de la trêve de l'AIS, n'a intégré de cet accord que les aspects militaire et sécuritaire, mais n'en a pas donné de traduction politique (arrêt de la lutte armée contre reconnaissance politique du FIS). De manière générale, depuis 1992, le pouvoir n'a cessé d'oeuvrer à l'anéantissement de la classe politique, dans ou hors des institutions, dans l'opposition ou même dans la coalition gouvernementale (que l'on se souvienne, dans la période qui a précédé la campagne pour les présidentielles de 1999, des manoeuvres téléguidées par les services visant à une recomposition de la direction des partis dans le but de les instrumentaliser pour les besoins de la conjoncture. Le soutien au candidat du pouvoir fut obtenu au prix d'un affaissement de la fraction de la classe politique pourtant favorable au pouvoir). Cet anéantissement, qui va jusqu'à la liquidation physique (dont Hachani est la dernière victime en date) emprunte des voies multiples, plus perverses les unes que les autres.

D'entrée de jeu, donc, MTB fait une lecture partiale de l'appel, qu'il réduit à une demande d'internationalisation alors qu'il s'agit avant tout d'une demande de justice.

Par la suite, MTB se met à dénigrer les signataires de l'appel, qu'il ne gratifie du titre d'"intellectuels" (qu'eux-mêmes ne se sont pas octroyé) que pour mieux les dévaloriser, par des arguments peu glorieux et gratuits qui peuvent trop facilement lui être retournés: ainsi, ce sont "quelques intellectuels établis en France" (lui-même est "établi en Belgique" depuis bien plus longtemps); "revenus de leur gauchisme d'hier" (historiquement, l'accusation de gauchisme, "maladie infantile" du communisme, s'adressait aux "intellectuels organiques" des appareils communistes. Elle concerne donc bien plus directement MTB, pour qui connaît son histoire, que les signataires du texte), et tout à l'avenant... Mais nous ne tomberons pas dans les mêmes dénigrements et préférons nous en tenir à son commentaire du contenu de l'appel.

Suit une digression sur l'OMC (il serait trop long de dire ici ce que nous pensons sur cette question autrement plus complexe que ce que laisse croire l'opposition manichéenne entre partisans et adversaires de la libéralisation du commerce international; remarquons seulement que ce ne sont pas nécessairement les mêmes qui "exorcisent le démon de l'OMC" et qui demandent une commission d'enquête indépendante. En l'occurrence, si les signataires de l'appel n'ont pas exorcisé le démon de l'OMC lors de la grande messe de Seattle, cela ne les empêche pas d'avoir chacun leur point de vue sur la question, mais ce n'était pas le propos de cette initiative qui portait, rappelons-le, sur la justice et le droit, et non sur l'économique ou le politique).

Puis notre auteur s'en prend aux destinataires de l'appel. Il fait alors une interprétation totalement erronée du texte, qu'il a à l'évidence mal lu.

Cet appel n'est pas adressé à la "communauté internationale", et encore moins aux "gouvernements qui composent cette communauté internationale", comme le comprend MTB, mais à l'opinion des pays démocratiques, ce qui est à notre sens très différent. Pourquoi interpeller cette opinion? Parce que malheureusement de nos jours c'est la seule qui compte effectivement, la seule qui, si elle est informée et sensibilisée, a les moyens de peser sur la "communauté internationale". Si nous avons limité notre appel à l'opinion des pays démocratiques, ce n'est pas parce que nous lui accordons une quelquonque supériorité qui lui conférerait un "droit d'ingérence". Bien au contraire, nous l'interpellons car, face au pouvoir immense qu'ont les gouvernements des pays occidentaux au sein de la communauté internationale, et du fait du soutien (financier, politique et militaire), évoqué à juste titre par MTB, qu'accordent ces pays au régime algérien, nous considérons que cette opinion a une responsabilité dans le drame qui se déroule en Algérie. Et cette responsabilité est d'autant plus lourde que, contrairement à l'opinion des pays non démocratiques, elle a les moyens de peser sur la politique des gouvernements et de faire entendre sa voix. Car dans les pays non démocratiques comme le nôtre, malheureusement, l'opinion, même consciente et mobilisée, ne compte pas, puisque les élections sont trafiquées, le champ politique verrouillé, la société civile muselée, les intellectuels et les médias bunkérisés, la société militarisée et la population sous l'emprise de la terreur.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle nous nous sentons un devoir, nous, "intellectuels algériens établis en France", de faire entendre notre voix pour réclamer une commission d'enquête indépendante sur l'Algérie.

Dans sa dernière partie, l'article convoque l'argument nationaliste, qu'il oppose à l'internationalisation, évoquant par là un fausse alternative, car malheureusement il y a longtemps que le conflit algérien est internationalisé. Il l'est depuis que, écrasant la classe politique et la société civile, le pouvoir a fait appel à la communauté et aux institutions internationales pour l'aider à se maintenir, en se présentant comme le dernier rempart contre "l'islamisme" et la barbarie! Cette ingérence est, de fait, beaucoup plus profonde que l'on ne croit, non seulement au plan économique (l'intervention du FMI pour défendre les intérêts des créanciers de l'Algérie n'est que le versant le plus légitime d'une "ingérence" qui prend de larges et multiples aspects), mais militaire, sécuritaire et politique. Face à cette situation et à cette complicité de la communauté internationale, que plusieurs d'entre nous ont d'ailleurs maintes fois dénoncée, il s'agit d'interpeller l'opinion et la société civile des pays concernés.

Cette démarche se justifie totalement: s'il n'avait pas eu d'appui international, jamais le FLN n'aurait réalisé l'indépendance de l'Algérie; en 1988-1991, l'une des cause de l'échec de l'ouverture démocratique fut bien l'absence de soutien international, le fait que tant les réformateurs que les démocrates-musulmans (les uns par excès de nationalisme, les autres du fait de la difficulté à communiquer avec l'opinion occidentale sur un registre qui leur soit commun) ont négligé de convaincre cette opinion du bien-fondé de leur combat. D'ailleurs, ceux qui étaient intégrés à des réseaux internationaux (le FFS, le PT, la ligue des droits de l'homme...) ont été d'un précieux secours lorsqu'il a fallu organiser la solidarité avec les algériens à l'étranger, contre les violations des droits de l'homme et pour briser le silence sur les disparus. En face, les polices et les services de sécurité étaient par contre solidaires et ont très vite organisé la répression et la traque des opposants algériens à l'échelle internationale.

MTB, ancien militant internationaliste, renvoie dos à dos les partisans de la "bonne" et de la "mauvaise" internationalisation; mais on pourrait lui retourner l'argument mot pour mot à propos du "bon" et du "mauvais" nationalisme: le "bon" nationalisme, celui que croit défendre MTB (mais l'enfer n'est-il pas pavé de bonnes intentions?), consiste à "mobiliser la société algérienne pour une solution politique et démocratique qui restaure la paix et jette les bases d'un développement auto-centré qui ne sacrifie ni les intérêts nationaux du pays (sic) ni l'aspiration de la grande majorité des algériens à la justice et à la dignité" (qui pourrait défendre le contraire?); mais en défendant le "bon" nationalisme, ne fait-il pas le jeu du "mauvais" nationalisme, celui qui tient les algériens en otage, qui réduit au silence les intellectuels et l'opinion sous prétexte de non-ingérence, qui culpabilise les parents de disparus lorsqu'ils veulent savoir où sont les leurs et les familles de victimes lorsqu'ils demandent qui a tué leurs proches et pourquoi, qui refuse aux algériens le droit à la justice et à la vie, comme si la justice et la vie étaient des produits d'importation...

En réalité, le nationalisme de MTB n'est qu'un étatisme. C'est ce que révèle sa vision de la société algérienne, qu'il réduit aux "cadres de l'Etat qui déploient des efforts remarquables pour soustraire le fonctionnement de ce dernier aux logiques anti-institutionnelles et anti-nationales à l'oeuvre". L'auteur préconise d'attendre que ces cadres aient sauvé l'Etat pour qu'alors la "société ainsi mobilisée (puisse) compter sur la solidarité agissante de larges secteurs de l'opinion internationale". Et voilà la sacro-sainte théorie des étapes qui point son nez. Dans les années 70-80, il fallait attendre d'avoir réalisé le socialisme pour demander la démocratie et les droits; aujourd'hui, il faut attendre d'avoir mobiliser la société (en fait, les "cadres de l'Etat" dans la vision de MTB) pour espérer ne plus se faire tuer comme des mouches. Pourtant, parmi ceux qui, en Algérie, réclament avec le plus d'insistance une commission d'enquête indépendante, il y a des avocats, des militants politiques et des droits de l'homme, qui se sont depuis de longues années attelés à cette "tâche difficile et ingrate" de mobilisation de la société dont parle MTB, et qui font cette revendication en connaissance de cause.

Par moments, on ne sait plus si MTB s'oppose par principe à ce qu'il appelle "l'internationalisation", ou parce qu'il la juge de toutes façons inefficace. Le cas de la Tchétchénie dont le président a fait la tournée des capitales occidentales pour leur demander d'arrêter la machine de guerre russe, qu'il cite en exemple, illustre surtout l'inefficacité d'une telle démarche quant il s'agit de l'ex-puissance soviétique, mais ne dément nullement son bien-fondé.

MTB, qui voit "à long terme" une convergence de la "bonne" vers la "mauvaise" internationalisation (mais, comme disait J. M. Keynes, "à long terme, nous sommes tous morts", réflexion qui prend un sens tout particulier dans l'Algérie d'aujourd'hui), n'a pas l'air d'avoir saisi la gravité et le tragique de la situation algérienne. A le lire, on a l'impression qu'il parle d'un pays en paix, engagé dans un combat pour le "bien-être" et le "développement"; alors qu'il s'agit de la lutte extrême et désespérée d'un peuple en danger de mort, dans laquelle on ne peut se permettre de négliger aucun moyen ni aucune opportunité: national et international, dans l'Etat et hors de l'Etat, dans le pays et hors du pays, pour tenter de toutes nos forces d'arrêter l'extermination physique et à une large échelle de milliers d'algériens....

 

2- Précision à propos de la presse et des journalistes "militaires en civil":

Telle que formulée dans l'appel, la remarque sur les liens entre la presse "indépendante" et les services de sécurité ne concerne pas tous les journalistes mais seulement ceux d'entre eux qui sont en réalité des "militaires en civil", qui exercent des pressions, dénoncées par les journalistes eux-mêmes (certains d'entre eux, vraiment indépendants, ont d'ailleurs bien accueilli cet appel et ont adhéré à notre analyse); il faut par ailleurs bien distinguer entre le journalisme d'opinion, dans lequel on trouve de tout, comme partout (des journalistes libres et courageux, et d'autres opportunistes ou aux ordres, des plumes brillantes et d'autres médiocres); et l'information proprement dite, qui est, en ce qui concerne le sécuritaire, sous le contrôle de l'armée (voir les rapports de Reporter sans frontières sur la presse algérienne, le livre de G Mouffok, etc.). Ainsi, si la presse parle des massacres et de la violence, elle n'informe pas, mais ne fait que commenter une information contrôlée et manipulée.

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