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Alibi sécuritaire et internationalisation Mohamed T. Bensaada, La Tribune, 20 décembre 1999 La multiplication des actes terroristes durant ce début de ramadan propulse, une nouvelle fois, la question sécuritaire à la une de l'actualité. La presse internationale trouve là une occasion de renouer avec son style spectaculaire lorsqu'il s'agit de traiter des informations en provenance d'Algérie. Mais comme on pouvait s'y attendre, la recrudescence de la violence constitue une occasion idéale pour certaines voix qui s'élèvent de temps à autre en vue de réclamer une «commission d'enquête internationale» sur ce qui se passe en Algérie. Les manipulations de toutes sortes et l'opacité imposée par le pouvoir en matière de traitement de l'information sécuritaire ne peuvent que remettre au goût du jour la vieille rengaine du «qui tue qui ?». Le plus important n'est pas de savoir dans quel contexte international de dérégulation économique et d'ingérence politique tous azimuts s'inscrivent ces appels endémiques. Il est plus urgent de prendre conscience du danger que fait peser sur la sécurité et la souveraineté nationales l'incapacité du pouvoir à prendre en charge une question sécuritaire complexe autrement qu'en louvoyant entre une politique répressive qui a montré ses limites et une ouverture tacticienne qui ne trompe plus personne. L'optimisme bureaucratique qui préfère la politique de l'autruche choisit généralement comme règle de minimiser ce qui se passe. Les déclarations sibyllines de certains responsables suivant lesquelles la recrudescence des attentats terroristes était prévisible et qu'après la date fatidique du 13 janvier la détermination des autorités sera telle que les groupes terroristes auront intérêt à bien se tenir (!) répondent sans doute à un louable souci d'exportation hors hydrocarbures mais les faits étant têtus, on se demande qui ils ont convaincu ? Le principe de réalité et le sens des responsabilités ne devraient-ils pas, au contraire, dicter l'humilité de reconnaître l'échec d'une politique sécuritaire qui a gaspillé les efforts et les résultats remarquables des forces de sécurité dans une vaine recherche d'une victoire contre la réalité sociologique et politique d'un pays. Les victoires tactiques indéniables enregistrées par les forces de sécurité n'empêchent pas la reprise de la violence parce qu'elles ont été, à chaque fois, annihilées par l'absence d'une stratégie politique adéquate. Le refus de traiter le dossier sécuritaire dans son cadre politique en concertation avec les forces politiques représentatives de la société conduit à un double résultat désastreux : d'une part, la liquidation des groupes armés n'empêche pas leur reproduction systématique dans un contexte social particulièrement pourvoyeur, d'autre part, l'enlisement des forces de sécurité dans une guerre spéciale où la manipulation de l'adversaire est monnaie courante n'est pas à l'abri de dérapages préjudiciables à l'efficacité recherchée et à l'image de l'autorité. Ces éléments sont autant d'indices qui poussent une partie de l'opinion nationale à nourrir une méfiance légitime à l'égard du pouvoir. L'appel à une «commission d'enquête internationale», lancé récemment par quelques intellectuels algériens établis en France est à mettre dans ce contexte. La complexité de la situation politico-sécuritaire favorise les lectures schématiques et manichéennes. A force de manipuler à tort et à travers le concept de souveraineté nationale, le pouvoir porte une lourde responsabilité dans ce qu'il convient d'appeler une banalisation grave des questions relatives à une internationalisation que certains intellectuels et politiques continuent à voir à travers les fausses lunettes d'un ocuménisme qui n'a jamais existé en dehors de leurs têtes. Mais cela justifie-t-il pour autant la facilité avec laquelle certains recourent à la «communauté internationale» pour faire avancer chez eux la cause de la transparence et de la démocratie ? Aujourd'hui, nouvel ordre mondial oblige, nos intellectuels qui sont revenus de leur gauchisme d'hier trouvent sans doute ringard l'argument ressassé de la souveraineté nationale tout juste bon à exorciser le démon de l'OMC ! Mais la question fondamentale qui n'est jamais posée est la suivante : à long terme, les appels à l'internationalisation servent-ils un objectif stratégique différent de celui que cherchent à imposer les groupes de pression et les centres de pouvoir qui ne veulent pas d'une solution politique à la crise qui pourrait sonner le glas des monopoles et autres passe-droits ? Cette question mérite une attention particulière. Les forces allergiques au changement et donc à une solution pacifique pouvaient-elles mener, une décennie durant, une politique éradicatrice aussi musclée avec les dépassements qu'on connaît sans la complaisance des membres influents de cette «communauté internationale» ? un système fondé sur une économie rentière obligée d'importer presque tout pouvait-il durer aussi longtemps sans un environnement international amical ? Le revirement diplomatique auquel le pouvoir algérien se croit obligé n'est-il pas essentiellement dicté par un instinct de conservation d'une nomenklatura qui sait désormais que face au danger intérieur, seul l'approfondissement de son «ouverture internationale» pourrait la sauver ? En apparence, l'internationalisation à laquelle appellent certaines voix de l'opposition poursuit un objectif radicalement différent. Y aurait-il donc une bonne et une mauvaise internationalisation ? Les mêmes gouvernements qui composent la «communauté internationale» pourraient-ils soutenir une chose et son contraire ? où est le changement structurel ou le mouvement social qui aurait pu, le cas échéant, les pousser dans un sens favorable à une démocratisation des pays du Sud qui ne soit pas de la poudre aux yeux ni une tentative de recolonisation soft sous prétexte humanitaire ? enfin, les partisans d'une internationalisation version démocratique ont-ils quelque chose de plus à promettre à une «communauté internationale» dominée par les lobbies d'affaires qu'un pouvoir qui reste, jusqu'à preuve du contraire, maître de la distribution des appels d'offres internationaux ? Il est malheureusement à craindre qu'aussi bien le pouvoir que l'opposition se servent de l'escalade sécuritaire comme d'un alibi pour accentuer, chacun à sa manière, une tendance à l'internationalisation qui trouve son explication dans leur commune incapacité à envisager une solution fondée sur la mobilisation des énergies nationales qui suppose un autre rapport à la société. Si elle ne veut pas un jour ressembler fort au pouvoir qu'elle ne cesse de décrier, l'opposition devrait commencer par enterrer ses illusions et s'attaquer à la tâche autrement plus difficile et ingrate : la mobilisation de la société algérienne pour une solution politique et démocratique qui restaure la paix et jette les bases d'un développement autocentré et solidaire qui ne sacrifie ni les intérêts nationaux du pays ni l'aspiration de la grande majorité des Algériens à la justice et à la dignité. Outre qu'elle contribuera à renforcer les cadres de l'Etat qui déploient des efforts remarquables pour soustraire le fonctionnement de ce dernier aux logiques anti-institutionnelles et antinationales à l'ouvre, une société ainsi mobilisée pourra compter, le cas échéant, sur la solidarité agissante de larges secteurs de l'opinion internationale. Cette solidarité sera d'autant plus la bienvenue qu'elle aura pour cadre non pas une hypocrite croisade humanitaire que la tragédie tchétchène devrait suffire à démystifier mais une réelle convergence dans la lutte contre les représentants locaux d'une mondialisation capitaliste qui avance en Algérie sous le masque d'une modernisation autoritaire, inégalitaire et aliénante.
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