ALGERIE:
ON TUE LA VIE ET LA MORT EN TOUTE IMPUNITE

Karim Abboub, Novembre 1998

Voilà plus de huit années qu'une répression aveugle s'exerce en Algérie en faisant usage d'un procédé déjà célèbre dans les dictatures en Argentine et au Chili : La disparition de personnes. L'éclaircissement des abus et des aberrations du pouvoir que celui-ci a prétendu effacer est une obligation de justice. Ces disparitions sont de l'ordre de la responsabilité de " l'état " algérien .
Quelles sont les conséquences de ces abus et le prix à payer pour chacun et pour tous les algériens ? Car il y a les victimes directes des " terrorismes ", mais il y a aussi l'ensemble de la population algérienne.
Le " citoyen " algérien qui donne par le silence son adhésion au pouvoir, celui qui accepte l'acte de disparition est bien victime d'un pouvoir absolu. Il est atteint dans le noyau même de sa personne, et il en paye le prix en échangeant le désir de vie par la demande d'ordre.

L'acte de disparition de milliers d'algériens est une tentative de plus pour le pouvoir d'Alger de s'affirmer par la terreur et le silence ; mieux encore, il détient une bonne part de son pouvoir par la fascination que la terreur et l'omnipotence du pouvoir suscitent chez la majorité des algériens. Le pouvoir réel est soutenu en tant que pouvoir absolu par la force des armes, mais il l'est aussi par la croyance de chacun des algériens en son absolutisme.
Cette absolutisme est doublement mortifère.
D'une part, ce pouvoir donne la mort la plus atroce dans l'impunité en se déclarant seul maître de la justice et de la loi, il légitime sa criminalité ; affirmation de plénitude et d'omnipotence, discours paranoïaque qui ne reconnaît aucune limite à son action.
Ce discours s'est érigé avant et après l'Indépendance : construit sur une fiction, il n'ose pas se regarder au fond de lui même sans se mentir. Il a bafoué, étouffé , enseveli, assassiné toute pensée rendant amnésique une majorité marginale d'algériens. La langue de bois pour ce pouvoir est devenue une donnée constante pour maintenir une stratégie permanente de la tension, et comme ce n'est jamais assez, il va jusqu'à supprimer l'existence humaine sur ses deux versants :d'un seul coup et la vie et la mort disparaissent, réduisant ainsi à néant des humains qu'il désigne comme ses ennemis.

D'autre part, il exige le consensus de la population et du Monde entier, spectateurs de ces massacres et de ses mensonges, parce que c'est d'eux qu'il se soutient en tant qu'absolu.

Aveugle, sourd et sans voix (voie), mais fasciné, l'algérien donne son accord : " Il faut mettre de l'ordre, il faut une poigne ferme, un " Staline ", diront les démocrates toutes tendances confondues.

La méconnaissance des faits de disparition par les algériens fait de fait une reconnaissance pour le pouvoir.

Dans le contexte algérien, la construction subjective du sujet algérien ne va pas sans risques de traumatismes avec ses séquelles sociales et ses symptômes divers qui vont de la dépression profonde aux actes barbares de tuer la vie et la mort.
Ici, l'avertissement est d'importance et de lourde portée éthique.
L'alternative de l'homme algérien est ou bien la souffrance silencieuse et la marginalité, ou bien l'adaptation aveugle et sourde ou bien même le silence conformiste ou terrorisé qui contribue comme hier et aujourd'hui à soutenir inconsciemment et consciemment le pouvoir des militaires.

En Algérie, comme hier en Argentine et au Chili, ON TUE LA MORT EN FAISANT DISPARAITRE L'EXISTENCE HUMAINE, celle de l'autre mon semblable, ou bien la mienne aussi. C'est une tentative sinistre de supprimer cette limite que l'existence et les droits de l'homme imposent comme condition de la vie propre à chacun.
Les droits de l'homme, en tant qu'impératif d'une éthique, et non en tant que morale de l'occultation, impliquent le droit à la vie et son corrélat, le droit à la mort en tant que propre à chacun, et intrinsèque à la vie même, en opposition à cette annihilation que le pouvoir algérien impose, prétendant effacer vie et mort à la fois, par la procédure des disparitions.

Tuer et qu'il n'y ait pas de mort, car il n'est pas pour le pouvoir algérien suffisant de nier ses crimes, il lui faut faire disparaître, effacer, nier jusqu'à la mort elle même.

Effacer les catégories de l'humain sur les deux versants de son existence , celui de la vie, celui de la mort indissolubles.
Faire disparaître des personnes, des corps, des noms, revient à nier la mort deux fois : disparition de la disparition de la personne en silence, sans nommer cette chose horrible. On sait que si l'on ne parle pas, cela n'est jamais arriver, advenu, FORCLOS, c'est à dire non inclus dans l'ordre de la loi, c'est à dire encore non inclus dans le champ de la constitution du sujet : il n'existe pas et n'a jamais existé. C'est la situation grave de la psychose.

Croire à la vérité " officielle ", c'est accepter l'impensable et ne pas y croire, mais lui donner son adhésion, c'est être complice d'un montage pervers.

Alors, quel espace de parole pour échapper à ce sinistre programme ?
L'arrogance du pouvoir exclut toute autre loi que la sienne ; mais est-ce une loi qui impose ? ou bien son autorité en l'absence de loi ?
L'arbitraire de son autorité s'érige comme étant la loi même, sans admettre aucune objection, à l'autorité qu'il impose comme vérité.
Et il étale, pour se présenter comme légitime, un discours d'imposture, par lequel il enfreint toutes les lois : celle du langage même, celle de la pensée mensongère, celle de l'éthique et de la justice des hommes qui, bien que défectueuses sont cependant les limites qui assujettissent le pouvoir à leurs valeurs.
Or le discours du pouvoir algérien se prétend sans tâche, imposant de se taire, d'oublier, de ne pas savoir.
Déni de la réalité, du réel, du traumatisme de la vérité. Lors de la dernière visite de la commission de l'ONU présidée par Mr SUAREZ , et la présence remarquée de Mme Simone VEIL, le pouvoir n'a cessé de demander qu'on enquête sur les bases arrières du terrorisme en Europe et les officiels rencontrés par la délégation n'ont cessé de proclamer " qu'ils sont droits et humains sauf avec les terroristes qui ne sont qu'un résiduel "
( propos tenus par le Premier Ministre Algérien).

Adhérer à la " vérité langue de bois " que ce pouvoir propose , c'est renforcer cette imposture, la soutenir et en définitive lui accorder existence, efficacité, impunité et silence¼ .

Mais au milieu de ce grand silence, dans cette immobilité, dans cette saturation mortifère, où il n'y a pas d'autre place pour chacun que celle que " l'ordre d'Alger " impose, quelque chose s'est déplacé ouvrant, un espace pour parler , dire, témoigner de l'horreur.

Un collectif de familles de disparus fait son apparition. Des familles réclament leurs proches, depuis plusieurs mois. Le temps commence à laisser des traces. La présence signifiante de ces familles disant l'absence de leurs proches est là inscrite dans la réalité. Prenant sur elles, sur leur douleur, ces familles font plus que dénoncer, elles révèlent par leur modeste présence les faiblesses du pouvoir algérien et que parler seulement, et de risquer sa vie, le met sérieusement en question. Celui-ci est en quelque sorte déjà en échec et il ne sera plus désormais aussi absolu : des familles de disparus ont témoigné de ses limites, lui ont imposé des limites.

C'est la circulation du désir de savoir qui va faire effet d'interprétation. Ce ne sera plus déjà la même terreur, quelque chose peut changer.

Les familles qui réclament leurs proches, c'est un désir et non une demande, c'est un désir qui ne cessera pas de se prononcer, de s'affirmer. C'est un désir qui insiste et qui va réussir à vaincre la barrière du silence mortel qui menace l'Algérie et oblige à l'oubli.

C'est enfin la possibilité de ne pas oublier, et de récupérer l'histoire, en assumant la douleur, l'horreur et la responsabilité.
Apparition de la mémoire vraie, les familles offrent à l'Algérie la possibilité de savoir, d'approcher la vérité de ce pays meurtri depuis longtemps, de penser malgré les risques. Nous le savons, parler est déjà une menace pour le pouvoir et celui qui l'enfreint est réduit à néant.

La parole triomphe toujours contre le silence. Etrange pouvoir que ce lui de la parole, de s'opposer par sa seule présence à un pouvoir si terrible et absolu et qu'il ne permet pas d'autre code de parole que le sien.
Au delà même de ce que disent les familles, plus important peut être que ce dont elles parlent, il y a l'importance du fait de parler. La parole témoigne que la prescription d'un silence mortifère n'est absolu que par ce qu'on lui obéit, qu'on fait silence.

C'est la croyance dans l'imaginaire qui soutient le pouvoir dans sa puissance. Nous savons aussi que les tyrans puisent leur force dans la soumission des tyrannisés.

Ne rien vouloir savoir, oublier, faire comme si le crime n'avait pas exister, ne pas lui donner sa place d'opprobre dans l'histoire , forclore, constitue un risque grave pour l'humain parlant : " ce qui n'est pas admis dans le symbolique retourne dans le Réel " et cela fait très mal.

Dans une brèche ouverte par l'insistance d'un désir de savoir la vérité, les familles et leurs défenseurs font circuler quelque chose qui échappe à l'immobilité et au silence ; le désir reprend sa quête.

Dans un monde pris dans le tourbillon des mensonges de la conduite, il y a une éthique de la parole vraie qui seule peut peut-être permettre de contribuer à éclairer les conséquences de ce drame. On peut, si on écoute, connaître avec horreur ce qu'est l'horreur. Enfin, surtout ne pas oublier, retrouver la mémoire de ce pays meurtri et contribuer par là à empêcher peut être que ce pouvoir terrifiant demeure là, silencieux ou bruyant, au dehors et même au fond de chaque algérien, prêt à revenir exige alors de traduire en justice les criminels qui ont commandités les disparitions de milliers d'algériens.

 

Retour
 

   
www.algeria-watch.org