Réponses de Lahouari Addi

Le texte de Nour el Houda

Le texte de Nour el Houda est le plus iconoclaste que j'ai eu à lire sur notre Guerre de Libération. Il a cependant le mérite de la démythification et de la désacralisation et de lever nombre de tabous. Je vais dire en quoi je ne suis pas d'accord avec Nour el Houda.

Avant d'entrer dans le fond du problème qu'elle pose, écartons d'abord un malentendu. Ma contribution au débat sur l'Armée n'est pas une défense de la légitimité historique. J'ai seulement voulu démontrer qu'un système politique - quel qu'il soit - a besoin d'une légitimité pour se reproduire sans violence généralisée. Or le régime algérien, ayant épuisé sa légitimité historique, a refusé la légitimité électorale puisqu'il a annulé des élections remportées par un parti d'opposition. Illégitime, il fonctionne désormais à la violence pour se faire accepter. Il se réclame évidemment de la légitimité électorale, mais chacun sait que les élections sont massivement truquées.

Le malentendu étant écarté, revenons au problème de fond. La thèse principale de Nour el Houda est que, au lendemain de la 2èm. Guerre Mondiale, la décolonisation était irréversible et que la création du FLN a été une manipulation des services secrets français. Mais Nour el Houda ne dit pas pourquoi les services français auraient créé le FLN ? Ce qui est gênant dans cette position, c'est qu'elle relève d'une lecture rétrospective de l'histoire qui s'expliquerait par l'échec du présent. L'argumentation est schématiquement la suivante : le régime algérien ayant appauvri le pays, tué des innocents, pillé l'économie, propagé la corruption, etc. ; or il est issu du 1er. Novembe 1954 ; donc le 1er. Novembre 1954 « ne peut être qu'un putsh, un acte de violence, un parricide politique, un début d'une série d'assassinats qui n'est pas encore close ». C'est un raisonnement téléologique qui ne peut être accepté dans les sciences sociales.

Le nationalisme des moudjahidine de 1954 à 1962 (en écartant les opportunistes de la dernière heure) ne peut pas s'expliquer par le caractère rentier et prédateur apparu après l'Indépendance. Le militant qui rejoignait les maquis en 1954, en 1957 ou 1960 était sûr qu'à 90% il ne reviendrait pas. Ce qui poussait à rejoindre le FLN, ce n'était pas les promesses d'avantages matériels après la guerre. Il faut savoir que les hommes meurent rarement pour des biens matériels mais qu'ils se sacrifient souvent pour un idéal, pour des valeurs, pour des convictions. Et le nationalisme est une valeur pour laquelle des dizaines de milliers d'hommes - en Algérie et ailleurs - ont donné leurs vies.

Après l'Indépendance, c'est parce que la population a été soumise à l'arbitraire de l'administration et que la pauvreté a continué de sévir que chacun a essayé de s'en soustraire comme il pouvait. Et c'est ainsi que celui dont le père est mort au combat a essayé d'en tirer un avantage matériel. Beaucoup de moudjahidine n'ont pas voulu de ces avantages, et ce sont leurs enfants qui ont monté les dossiers et qui ont fait les démarches pour faire valoir les droits de leurs pères. C'est parce qu'ils ont été réduits au chômage et à la pénurie que les enfants des martyrs ont développé la mentalité d'assistés et de rentiers. Quant à ceux qui ont des avantages d'anciens moudjahid alors qu'ils n'ont pas participé au combat, ils profitent d'une situation où la justice, aux ordres, ne fonctionne pas, puisque il leur suffit de payer un fonctionnaire pour profiter d'avantages auxquels ils n'ont pas droit. En mars 1962, les 6 wilayates de l'intérieur comptaient 3000 maquisards ; en juillet, ils sont devenus 300 000. Ce n'est pas parce que le régime a échoué à construire un Etat de droit qu'il faut jeter la pierre à ceux qui ont déclenché l'insurrection de 1954.

On ne refait pas l'histoire, mais il me semble que la colonisation en Algérie ne pouvait être défaite que par la violence du FLN. Les colons refusaient toute réforme menant vers l'autonomie ou l'indépendance, et de ce point de vue, Nour el Houda se trompe en croyant que la violence en Algérie était inutile en 1954. C'était précisément parce que le système colonial était rigide, violent, injuste que le mouvement national a été pris en main par les éléments les plus durs et les plus intolérants pour libérer le pays. Avec tout le respect dû à la mémoire de Boussouf, Amirouche, Krim Belkacem et bien d'autres, il faut rappeler que ce ne sont pas des enfants de chour. Pour eux, tuer pour que l'Algérie se libère, c'était comme écraser une mouche. Ce n'était pas le cas avec Ferhat Abbas. Le problème est que avec Ferhat Abbas, l'Algérie n'aurait jamais été indépendante, ou en raison de sa démographie, elle aurait eu une semi-autonomie pour l'isoler de la France, livrée à une classe de collaborateurs qui aurait dirigé le pays dans l'intérêt des colons. L'idéal aurait été que en 1962 Boumédiène et ses amis se retirent de la politique pour laisser Ferhat Abbas construire l'Etat de droit. Mais depuis quand et où l'histoire se déroule de manière idéale ? Qui aurait pu empêcher ceux qui avaient la légitimité historique de diriger l'Etat en 1962?

La rigidité coloniale a produit le FLN comme la rigidité du régime actuel a produit le FIS. Le général algérien se moque de l'intellectuel, il a du mépris pour l'homme politique mais ne craint que le militant armé, exactement comme le colon. Puisque seule l'armée est autorisée à décider de la politique, une partie de la population a versé dans l'islamisme armé pour faire de la politique. Ahmed Taleb, dont le parti vient d'être interdit, a fait l'amère expérience de la politique en Algérie : pour exister, l'opposition doit recourir aux armes ! Il y a évidemment des partis légaux, mais ils ont tous renoncé à concurrencer l'armée dans la prise du pouvoir. Mahfoud Nahnah, Rédha Malek, et bien d'autres encore sont les seuls opposants que supporte la Sécurité militaire.

Le texte de Abdellah El Djazaïri

Dans le texte de Abdellah el Djazaïri, il y a comme chez Nour el Houda, l'idée de manipulation des Français qui auraient livré l'Algérie à l'armée des frontières. Cette façon de raisonner - trouver le responsable du mal en dehors de nous-mêmes - est un effet du nationalisme dénoncé par ailleurs. Elle permet d'éviter de prendre la mesure des limites idéologiques objectives du mouvement national. Car l'idée que tout le mal viendrait de l'armée des frontières est aussi un mythe. Supposons que l'armée des frontières fût défaite en 1962 et que Boumédiène n'accédât pas au pouvoir. Ceux qui auraient vaincu auraient été les colonels Hassan, Saout el Arab, Mohand ou el Hadj, Tahar Zbiri, etc. En quoi ces derniers auraient été fondamentalement différents de Boumédiène en matière de respect de libertés publiques et de la construction de l'Etat de droit ? Il ne faut donc pas charger l'armée des frontières de faiblesses qui sont celles du mouvement national dans son ensemble.

En juin 1962, la course vers le pouvoir s'était ouverte alors que la culture politique des membres de l'ALN - bien qu'ils se soient comportés comme des héros au combat - leur faisait percevoir le pouvoir comme un butin à prendre ou à partager. Ils percevaient l'exercice du pouvoir comme une revanche sur la colonisation ; c'est pourquoi ils violaient volontiers la loi qui pour eux, était symbole de la France coloniale qu'ils venaient de battre ! Ils faisaient des lois dans les administrations mais ils savaient qu'elles ne s'appliqueraient pas à eux, d'où les passe-droits, les faveurs, le népotisme, etc. Il faut cependant reconnaître que, de tous ces hommes, un seul avait une vision, un projet : c'était Boumédiène. L'armée des frontières, dont il a été le chef, n'a pas écarté ses adversaires uniquement parce qu'elle avait des chars, mais parce qu'elle avait surtout un projet et un discours populiste cohérents. Ceux qui ont pris le pouvoir en 1962 sont ceux qui ont le mieux traduit dans le discours politique les attentes des masses populaires. La disqualification des wilayates de l'intérieur a d'abord été politique, ensuite militaire. Sinon, on ne comprendrait pas pourquoi l'armée des frontières aurait réussi là où l'armée française, beaucoup plus puissante, avait échoué.

Abellaha el Djazaïri s'étonne que je compare Boumédiène à Massinissa et à Abdelmoumène. Il n'est pas de la dimension de ces hommes et, assurément, Boumédiène porte une responsabilité dans la crise sanglante actuelle. J'ai cependant soutenu que si Boumédiène avait une culture politique moderne (Rousseau, Ricardo, Tocqueville, etc.), il aurait pu être le Massinissa ou le Abdelmoumène du XXèm. siècle. Il ne l'a pas été parce que Boumédiène était porteur d'un projet politique irréalisable, généreux dans ses intentions, mais catastrophique dans ses conséquences. Boumédiène était un meneur d'hommes, un véritable chef, mais il ne savait pas ce qu'était un Etat de droit et pensait que la démocratie était une invention des bourgeois pour dominer le peuple. Il ne faut pas alors s'étonner que dix ans après sa mort les Algériens commencent à s'égorger.

Bien que différentes, les réactions de Nour el Houda et Abdallah el Djazaïri se rejoignent dans leur nationalisme (celui de Nour el Houda accuse le FLN d'avoir été manipulé par la France) et dans leurs critiques du mouvement national. L'une des conséquences les plus désastreuses du régime algérien est d'avoir donné à la nouvelle génération une imagé dégradée et dévalorisée de notre histoire. Le fait d'assimiler les anciens moudjahidine à des profiteurs et à des prédateurs est terrible. Quand un régime ne respecte pas ses citoyens, quand il foule à ses pieds la justice, quand il donne à ses services secrets le droit de vie et de mort, il ne faut pas s'étonner de ces réactions du rejet du passé, fût-il glorieux, dont il est né.

 

 

 

   
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