Des divisions de l'armée algérienne...

Hassen BOUABDELLAH, avril 1999
Ecrivain et cinéaste.

Comme l'on pouvait s'y attendre, la fièvre des élections présidentielles, n'a pas manqué de faire sortir de leur taupinière les experts consacrés de la crise algérienne, et, chacun dans le sien registre et avec son talent propre, les voici presque tous s'invitant au karaoké médiatique qui n'est d'ailleurs qu'à l'étape de l'échauffement. Résultat : tels des parasols sur des plages au retour de l'été, commencent à refleurir partout dans la presse, des analyses plantureuses, procédant presque toutes de la même volonté sacerdotale de catalyser notre engouement pour le scrutin du 15 avril qui, veut-on nous en convaincre, risque bien fort, promis juré, de déboucher enfin sur la paix et la démocratie en Algérie, car, voyez-vous, cette fois, paroles d'expert ! il y a bien du neuf, des éléments vraiment inédits, mais toutefois pas saisissables par le commun des mortels, et dont l'obligation d'informer impose d'en rendre compte - objectivement cela va de soi et honni soit qui mal y pense ! Hélas ! dès les premières lignes perce une odeur de réchauffé, et arrivé à la fin, l'on s'aperçoit tout bonnement que le plat n'a même pas été regarni, et que seules les dates de péremption ont été changées.

Quelle que soit notre estime - et notre amitié aussi, pour M. Lahouri Addi, il est difficile de distinguer de l'ensemble son écrit, publié dans } Le Monde diplomatique ~ du mois de mars. Bien que le titre " L'armée algérienne se divise " - sublime présent de l'indicatif ! - ne reflète pas exactement la teneur de l'article, il n'en reste pas moins que l'auteur, ne serait-ce que par son long développement émaillé de moult détails, y suggère sans le dire explicitement - trop malin pour ça ! - un approfondissement notable des divisions au sein de l'institution militaire algérienne, approfondissement supposé, bien entendu, ouvrir le jeu de la compétition présidentielle.

Est-il nécessaire de rappeler ici que les luttes clanales et autres dissensions des chefs militaires algériens relèvent en quelque sorte du capital génétique du jeune pays ? Déjà, leurs ancêtres de l'ALN se chamaillaient pour un rien et les coups de gueule entre patrons de Wilaya en faisaient frémir plus d'un, ce qui ne les a pas empêchés, de serrer les rangs dans les moments difficiles, et surtout, grâce au soutien populaire, de sortir vainqueur de la Guerre de Libération. Très souvent, les organismes sont des amalgames, a plus forte raison les corporations humaines, les énarques comme les professeurs d'école. Chroniques et sanguinaires les règlements de compte entre parrains du crime organisé, conséquence des conflits d'intérêts ou des divergences de vision, peu importe, n'ont nullement donné raison à ceux qui en espéraient l'auto-éradication des mafias, celles-ci continuent de faire avec les guerres intestines, et jamais cela ne n'a été très funeste pour leur santé, et même qu'à l'heure présente, leur philosophie et le cynisme de leurs méthodes inspirent plus d'un général de la mondialisation.

Pour revenir à l'oligarchie militaire algérienne et à ses divisions, bien sûr, les singularités régionales comme les dissemblances culturelles, la particularité du cursus de chacun comme ses affinités conjoncturelles avec la ponte du moment, les appétences comme les rivalités d'influence, sont autant de ferments de frictions récurrentes, se réglant pour les plus aiguës et ce n'est pas rare, à coup de poing ou même à coup de revolver, et tout cela, comme il se doit, dans le secret des palais. Cependant ces divisions rituelles, la junte a toujours su les transcender sous la pression de l'urgence, hier comme aujourd'hui. Pour une part, c'est à ce réflexe corporatiste qu'elle doit sa singulière et despotique longévité.

L'intérêt est de savoir pourquoi depuis la démission de Zéroual on s'échine tant à rapiécer ce vieux chiffon des contradictions internes de l'armée, et qu'à l'approche des élections pour son remplaçant, on se met à en user comme fait le toréador avec une moleta. L'interrogation contient la réponse. Et pour qu'on ne s'y trompe pas, il y a lieu de rappeler un procédé tout en relation avec les dites divisions et sur lequel - bizarre, bizarre, les exégètes pointilleux de nos glorieux gus sont d'une discrétion de vierge. C'est toujours méritoire, n'est-ce pas, que de savoir transformer une faiblesse en beauté, eh bien, ô miracle, les sommités de l'ANP , ceux-là même qui passent pour être des têtes d'épingle ventripotentes ( M. B .H Lévy, évoquera la bedaine des officiers pour expliquer la passivité de l'armée alors qu'on assassinait des innocents à l'ombre des casernes ) ont réussi un tel tour de force. Comment donc ? - En faisant de leurs scènes de ménage un des plus efficaces leviers de diversion et de manipulation des élites politiques et intellectuelles non favorables au régime.

Le génie étant souvent l'apanage de l'âge d'or, c'est à la mi-règne de Boumediène (72/73 - promulgation de la Révolution Agraire ) que le concept de " non-homogéneïté " de l'armée a entamé sa brillante carrière. Rapidement, il devint le maître mot des analyses développées par les leaders de l'opposition dans une stratégie d'effondrement du système en place. A l'époque, à chaque clair de lune, immanquablement, Alger bruissait de rumeurs faisant état de la prochaine exclusion du Conseil de la Révolution de tel ou tel colonel ( Attaïlia , le bourreau d'Annaba, ou Ben Chérif, étiquetés les deux de suppôt de la bourgeoisie campradore ), ou de l'imminent départ du gouvernement de tel ou tel ministre réactionnaire ( Taïbi Larbi, Taleb Ibrahimi). Le pays tout entier s'arrêtait de respirer à chaque intervention télévisée du caudillo, et les pythies du microcosme politique se faisaient un devoir de scruter positivement le visage du sphinx, sacré en ce qui le concerne de patriote-progressiste, histoire de lui pardonner le coup d'état du 19 juin 65. Alors, redoublaient les directives aux militants d'investir les Institutions y compris la militaire - et les organisations de masse - toutes placées sous l'égide du FLN - cela avec la mission d'épauler les " démocrates-révoltionnaires " contre les droitiers du régime. Pour l'essentiel, les zaïm de la pensée de gauche asseyaient leur légitimité, et confortaient leur aura, grâce au don qu'ils avaient de détenir, comme des turfistes, des tuyaux de première main sur les mésententes d'orientation des dignitaires du régime, et d'interpréter en conséquence l'augure du rapport de force. Les luttes des citoyens pour leurs droits élémentaires, ( augmentation de salaire, licenciement abusif...) étaient systématiquement découragées au nom de " l'analyse concrète de la conjoncture ( qui ) n'autorise pas de faire des vagues au risque de gêner les alliés progressistes du pouvoir. "

Sa bonne fortune comme sa vie dure, le concept les doit aux nombreux avantages procurés tant aux uns qu'aux autres. Les militaires comprirent que c'était là un bon moyen d'enfermer leurs adversaires dans le labyrinthe des rumeurs du sérail et d'occuper ainsi, à la hantise, l'esprit de chacun. Le résultat dépassa leur espérance puisque relativement vite, par le jeu des relations personnelles et des tractations occultes, se créa chez ces derniers un réflexe de solidarité en faveur de leurs anciens geôliers, parfois même leurs anciens tortionnaires, réflexe dont il reste encore de beaux vestiges. D'un autre côté, la stratégie de soutien critique aux " éléments avancés " du pouvoir engrangea immédiatement des bénéfices : l'étau de la répression se desserrait au profit d'une semi-légalité. Les zaïm de la mouvance progressiste, l'œil sombre et les lèvres frémissantes de mystère, pouvaient désormais jouir à loisir de l'admiration béate de leurs ouailles, et enfin, les plus autorisés de ces derniers pouvaient accéder, la conscience tranquille, aux responsabilités secondaires et de profiter des petits privilèges qui s'y attachent (appartement , voiture, voyages à l'étranger ...)

L'époque accoucha d'un slogan : " Djeïch, chââb, ichtiraquïa ! " ( L'armée, le peuple, le socialisme ). Y est admirable ce primat donné aux militaires sur le peuple. Credo programmatique, il traduit, on ne peut mieux, la conviction secrète des croyants en les divisions de l'armée quant à un fatal ralliement à eux de la bonne fraction des officiers supérieurs qui, auparavent, auront enfin éliminé leurs frères d'arme de la fraction réactionnaire. Le slogan est aujourd'hui moins scandé, mais il est toujours dans les coeurs.

La propension des élites éclairées algériennes à commettre à l'infini les mêmes erreurs est de l'abyssale profondeur d'une galaxie ! Car, la nomenklatura militaire ne s'est jamais gênée pour montrer, à période régulière, et aussi de la manière la plus nette, de ce qu'il en est exactement du syndrome de ses déchirements. Dès 1979 en effet, pour trouver un remplaçant à Boumédiène emporté par la maladie, les colonels se retirèrent à Bourmerdès, et à l'issue d'une réunion en tout comparable à une délibération de copropriétaires habités par le seul souci de défendre le patrimoine commun, ils cooptèrent Chadli comme nouveau syndic, renvoyant ainsi à leurs chères études - adieu divisions, adieu hétérogénéité idéologique - Bouteflika - le cheval de la droite religieuse et affairiste et Yahaoui - le cheval de gauche républicaine. De même, un peu plus tard en I986, c'est d'une seule main que les colonels, entre temps élevés au rang sans doute mérité de général, signèrent la lettre injonctive adressée à Chadli pour lui demander de régler son affaire au Général Belloucif, et pourquoi donc ? - parce que l'affreux personnage, alors ministre de la défense et ami personnel du Président, était soupçonné d'ourdir un plan visant à les cantonner dans une conception républicaine de l'armée. On manquerait l'essentiel en ne rappelant pas la façon dont la rumeur médiatisa à l'époque l'événement : les déboires du généralissime furent imputées ni plus ni moins qu'à des relations galantes avec l'épouse du Président - rivalités d'alcôve quoi ! Il faut attendre I992 et le procès du coupable pour voir la lettre en question, dûment signée par qui de droit, publiée in extenso par } L'hebdo-libéré~, dont le siège, un peu plus tard, fut le théâtre d'un raid digne des meilleures séquences d'un Rambo, le gang en cagoule tua trois personnes. Alliance conjoncturelle avec le FIS pour faire tomber le Gouvernement réformateur de M. Hamrouche, obligation faite à Chadli de démissionner, appel à Boudiaf, assassinat en direct de celui-ci, installation de Zéroual dans la fonction présidentielle et son licenciement à l'amiable, sont autant d'actes décidés dans une discipline toute militaire, sans aucun écho de controverse, et pour cette raison même, sont autant de belles perles sertissant le bonnet des théoriciens des miasmes de la juntocratie algérienne.

Parce que sans doute visait-elle quelques officiers tracassés par de mauvais pressentiments, c'est la menace du président démissionnaire de sévir en cas de persistance de manoeuvres pouvant entacher la crédibilité de l'élection de son successeur, menace perlant de l'épouillage de son discours du 12 février, qui a servi de déclenchant à la machine à pétrir les divisions de l'armée. Ainsi donc, un roi nu possède plus d'autorité qu'un roi habillé du manteau royal. Seules une sacrée dose d'E.P.O, et encore directement injectée dans les neurones, permettrait de gober un tel paradoxe. Si l'on peut mettre entre parenthèse l'abdication en elle même de l'ami Zéroual, qui a fortement endommagé son image aux yeux de l'Algérie profonde car ressentie comme un abandon au milieu du gué, il est par contre difficile de faire l'impasse sur le contexte dans lequel elle intervint. Celui-ci en effet en dit long à la fois sur l'isolement de Zéroual et sur la toute puissance morgue de ceux qui avaient pouvoir de le licencier. On s'en souvient, le président annonça sa décision de déserter la magistrature suprême en septembre 98, à peine une poignée de jours avant la publication officielle du rapport de la commission diligentée par l'ONU. Comme il est d'usage que l'Instance internationale en informe les autorités concernées des conclusions, cela au moins une bonne semaine avant de les livrer à l'opinion, il est donc permis de penser que l'Olympe des généralissimes en avait pris connaissance alors qu'était pris, ou tout au moins était en train d'être discuté le plan de mise à la retraite de l'ami Zéroual, et qu'aussi, ce dernier connaissait la teneur du rapport. Lequel rapport, à part quelques vétilles, ne relava rien de particulièrement contrariant dans l'action menée en faveur de la normalisation démocratique du pays, et par conséquent, se terminait par une réconfortante mention d'encouragement accordée personnellement à Monsieur le Président Zéroual - cadeau qui en réalité vaut pour tous. Au regard de cette circonstance, comment faire autrement que de considérer le maintien de la mesure de renvoi comme une manifestation d'autonomie et de puissance, non seulement à l'égard du lauréat, mais également à l'égard de l'honorable délégation onusienne ? Refuser de tenir compte de l'avis des Administrateurs des droits de l'humanité entière, et confirmer la décision de licenciement d'un Zéroual ainsi sacralisé, c'est là, n'est-ce pas, un comportement de faucons outrecuidants et blagueurs que rien n'impressionne que rien, n'oblige. Révélateur pour le moins d'une horreur pugnace pour le démissionnaire. Et d'un débonnaire mépris pour l'opinion internationale. Car traduit en langage de farce, il revient à se permettre, au choix, soit à tirer, en pleine cérémonie de remise des médailles, le tapis rouge de sous les pieds du Phillipé Gonzales, le chef de la délégation onusienne, soit à lui présenter une poitrine d'épouvantail. Est-il imaginable qu'en cinq mois seulement, nos faucons ont tant et tant perdu de leur lustre qu'aujourd'hui ils en sont à se faire sermonner par un homme en préretraite ?

Maintenant supposons un instant que, véritablement, des antagonismes, d'une dimension autrement plus grave, secouent le sommet de l'armée algérienne. L'éventualité suggère cette question : quelles incidence prévisibles et possibles peut on en attendre du point de vue du dénouement de la tragédie et de l'avancée démocratique ? Premier cas : les antagonismes vont culminer en une guerre fratricide et suicidaire entre fractions - impossible et non souhaitable à moins de vouloir aggraver le chaos. Deuxième cas : émergence d'une tendance républicaine qui, prenant exemple sur la révolution des oeillets au Portugal, confisquerait le pouvoir pour le mettre gentiment entre les mains des démocrates d'inspiration laïque ( le rêve inavoué des démocrates algériens étant d'avoir le pouvoir sans passer par les élections, ce qui en fait des démocrates de droit divin) : il n'est pas interdit de rêver, sauf que bruit et fureur ne servent pas la chose qui, comme la douleur, a besoin plutôt du silence.

C'est vrai, le vice du jeu défend de regarder aux pertes. Et pervers à souhait, celui des luttes d'appareils n'est pas le moins affriolant. On ne peut aujourd'hui qu'admirer, les yeux horrifiés, tous les ravages de cette manie obsessionnelle à miser invariablement pendant trois décennies sur le même numéro : les divisions de l'armée ! Que leur crédit soit à son niveau le plus bas ; que la mouvance islamique ait si bien foisonné sur le terrain social et politique qu'ils ont été amenés à déserter totalement ; que leurs compromissions avec les généraux - soutien à l'arrêt du processus électoral, défense de l'armée en tant que " rempart de la démocratie ( sic ! ) " - n'aient été d'aucun gain susceptible d'en adoucir le goût - l'abrogation du honteux code de la famille par exemple ; que leur stratégie les ait conduits souvent à être les complices silencieux de disparitions, de tortures, de liquidations sommaires, ou parfois, pour comble de forfaiture, à dédouaner les services de sécurités des crimes frappant leurs amis d'idées, avec ce que tout cela recèle d'aggravant pour leur faillite morale et intellectuelle, et par conséquent, de suicidaire politiquement - non, rien n'y fait, rien de tout cela ne semble pouvoir guérir l'élite " démocratique " de sa foi en les divisons l'armée. Qu'y peut-on ? la passion est aveugle !... Sauf qu'ici, elle tue...

Enfin un dernier point qui termine d'éclairer sur la vacuité (et fatuité) de toute stratégie politique se fondant sur les querelles des Généraux Algériens. Nul n'en disconvient, c'est le rejet du régime et de l'élite bureaucratique installée, qui sert de moteur à la crise. Ce rejet est profond, définitif, surtout global. }De gauche ou de droite, la dictature est la dictature, une dictature qui a perverti les acquis de l'indépendance et dont on ne peut plus rien attendre de bon, donc de gré ou de force elle doit libérer le plancher ~- voilà le fond de la pensée de centaines de milliers d'Algériens, notamment les jeunes. Ainsi étripés jusqu'à la nausée par un tel ras le bol, on comprend aisément que ces gens n'ont guère envie de goûter à la cuisine interne des responsables de leur mal-vie, et que, plutôt, les anime l'envie de les voir rouler dans la farine, tous, oui, tous ceux qui ont trempé dans la faillite du pays. La vérification de cette réalité passe par le FIS. Le parti de Madani et de Belhadj a pour lui d'avoir perçu que le credo islamique à lu seul ne suffirait pas à lui ouvrir le chemin du pouvoir, et que cet objectif dépend d'abord et avant tout de sa capacité à cristalliser ce rejet, et conséquemment, de faire de la chute de la dictature militaire son premier slogan. C'est cette stratégie de rupture radicale avec le pouvoir qui lui assuré enracinement rapide et crédibilité politique, même auprès de larges franges de non pratiquants. Cela ressort nettement d'une analyse saine des résultats de deux élections libres qu'a connues l'Algérie. En effet les communales de I990 montrent bien que le parti " En-Nahda " de Djaballah ( à droite du FIS) comme le parti " Hamas " (dénomination de l'époque, ) de Nahnah ( à gauche du FIS), malgré un programme à peu près identique à celui du FIS, c'est à dire la Charî'a, rien que la Charî'a, toute la Charî'a, ont réalisé des scores sans commune mesure avec celui obtenu par le parti interdit. Le premier tour des législatives interrompues de décembre 92 amplifia la tendance. L'islam n'a donc pas permis aux concurrents du FIS le même ras de marée, à peine leur a-t-il assuré un nombre de voix dans la fourche des partis de la mouvance laïque. Preuve s'il en faut que l'Islam n'est pas le fond du problème algérien, au plus en est-il l'astringent . Le tort de Djaballah et de Nahnah est d'avoir développé, dans la quiétude des salles de prière, un discours où ne perçait pas un " niet " catégorique au régime et qui revenait à dire : } Peu importe qui est au pouvoir pourvu qu'on applique un Islam authentique ~, cependant que le FIS martelait du haut des minarets } Puisons dans l'Islam l'énergie nécessaire pour les chasser tous ces dictateurs ~: La différence qui a fait la différence ! Il ne lui restait plus qu'à ramasser les dividendes.

Est-ce que les démocrates auraient partagé le succès du FIS si, de leur coté, ils avaient opté de faire des valeurs de la république et de la modernité une espèce de Marseillaise chantant l'irréductible volonté d'écrouler le régime ? Difficile de l'affirmer. Par contre, il est certain qu'ils aurait substantiellement affaibli la mouvance islamique dans son ensemble. A contrario, leur politique de marivaudage (et de commérage) politique avec l'oligarchie militaire, sensée protéger, en dépit de tout, le pays de l'intégrisme, conserve sous les cendres de belles braises à celui-ci, des braises prêtes à se raviver à la moindre brise.

En Algérie, démission (assassinat) du " président " - simulacre d'élection pour désigner le successeur, le cycle a pris la régularité triennale de l'assolement, ce qui affadit grandement l'événement électoral du I5 avril. Peut être qu'avec une libération de tous les prisonniers politiques, un allégement de l'état de siège, un désarmement des milices ou l'adoption d'un pacte négocié avec l'opposition, on pourrait se prendre au jeu et croire que ces présidentielles ont des chances d'enclencher le début de la fin de la légitimité des armes. Malheureusement, même cause même effet, tout incite à supposer que la consultation ne se distinguera pas de beaucoup de la façon de faire, utilisée par l'oligarchie militaire au Nigeria pour combler le vide laissé par la disparition du Général-Président Habacha.. En effet, une étonnante gémellité de parcours entre ce pays et l'Algérie permet de soutenir le pari. Pratiquement ce qui se passe dans l'un se répète très souvent dans l'autre : indépendance, rente pétrolière, industrie industrialisante, corruption, faillite, convulsions démocratiques, élections libres, coup de botte dans ces élections, dictature, assassinats (ou, s'il vous plaît, pendaison d'un poète et plusieurs de ses amis )... La différence concernant leur passé colonial en fait un duo représentatif de tous les malheurs de cette Afrique qui n'en finit pas de ramasser les bris de son indépendance, qui lutte et meurt, qui pleure et espère, et qui, dans le grondement des armes ou dans le silence des suppliciés, est déterminée à chasser les Bokassa, Mobutu et autres sous - stars de la déglingue africaine, pour la raison simple qu'ils constituent le premier obstacle à son accès à une modernité réelle. L'aspiration démocratique du continent ; aussi confuse soit elle, n'est pas moins historique que le mouvement de décolonisation dont elle constitue le volet supérieur. Et c'est là sa faute : le nouvel ordre mondial, qui goudronne ses " auto - routes " avec le pillage et la criminalisation des économies, la perçoit comme une menace - menace réelle et d'autant plus difficile à contenir que le désir de mieux vivre et le droit à la dignité animant cette revendication démocratique résultent, pour une part, de l'effet boomerang du systême informationnel mis en place par ce même ordre mondial pour vendre ses produits idéologiques, en l'espèce des messages publicitaires à qui la démocratie et les droits de l'homme servent d'accroche, un peu comme les pin-up dans une publicité pour voiture. Au Nigeria, c'est le libéral milliardaire Moshood Abiola, un homme donc des plus politiquement corrects qui a gagné les présidentielles de juin I993. Au nom de la junte, le Général Habacha annula les élections, envoya croupir en prison le vainqueur du suffrage universel, et pour le bouquet de fleur, fit pendre l'écrivain Ken Saro-Wiwa en place publique - ce qui, n'est-ce pas, n'est nullement moyenâgeux, le Moyen Age appartenant en propre aux islamistes. Tout cela sans que l'on sorte les canonnières ! En Algérie le soutien des thuriféraires de la démocratie aux casseurs des législatives se justifie par l'argument intégriste, mais là... Là, ça exprime ce que beaucoup pensent sans oser le dire : le libéralisme économique ne veut pas de la démocratie, il ne veut pas voir le peuple d'Afrique accéder à une souveraineté réelle et ainsi restreindre sa mainmise sur les trésors du continent - auri sacra fames ! Un ersatz de démocratie, oui - la démocratie réelle - non ! jamais !... Et c'est cette frousse qui établit les militaires (des soudards en vérité) dans le rôle de nervis chargés de garder les réserves indiennes, car, ainsi sont considérés en réalité les anciens pays colonisés. D'où cette formidable compréhension dont jouissent les militaires, et d'où leur impunité.

Tant est si bien, qu'après la mort de Habacha, enterré clandestinement alors que les Nigérians fêtaient l'événement, les envoyés spéciaux des puissances régnantes se sont succédé à Abuja pour inviter les militaires à plus de décence démocratique : les ayant écouté et réfléchi, l'équipe de Négus n'a fait qu'à sa tête, organisant vite fait bien fait des présidentielles qui tout naturellement ont porté le bon général - Obasanjo- au sommet de l'Etat, lequel aussitôt a endossé son ample boubou de voyage. Pourquoi les choses devraient se dérouler autrement dans un pays où l'intégrisme excuse tout par avance ?

Donc, bis repetita : le 15 avril l'Algérie aura un nouveau président ; l'élu partira tout de suite en voyage d'affaire, et Alcyon pourra pleurer tout son soûl Tarentines et Tarentins...
Gens du village, méfiez-vous toujours et toujours des gens du livre !.

 

 

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