« De l’importance de conquérir le pouvoir local»

Ou

Pourquoi la guerre fait rage au sein du régime entre le clan
«supra- présidentiel» et le clan «présidentiel»

Message adressé par Hocine Aït-Ahmed à la Conférence des têtes de listes communales, réunie à Hussein Dey (Alger), le 12 septembre 2002

Cher(e)s compatriotes et ami(e)s,

Essalams Âlaikoum wa Rahmatou Allah wa Barakatou ! Azul Seg Ul D Aghlayan !

Bonjour. Bons débats et bonne détermination!

Depuis, l’agrément du Front des Forces Socialistes (FFS) – oh ! souvenez-vous, combien semé d’embûches et d’atermoiements – nous nous sommes toujours sentis dans l’obligation morale et politique d’obtenir des réponses de la part des dirigeants officiels avant de nous embarquer pour des destinations inconnues. Car, nous ne voulions pas induire en erreur les Algériens et Algériennes qui nous font confiance et à notre tour les entraîner vers des aventures dramatiques. Ce sens de la responsabilité doit nous interpeller sans cesse dans la pratique quotidienne sur le terrain; il nous ramène à cette trilogie d’ordre éthique: devoir de vérité, devoir de lucidité et devoir de pédagogie. C’est ce qui fait notre radicalité et notre différence politiques et qui ne doit donc pas être réduit à un simple slogan, un gadget théorique.

Où le pouvoir veut-il mener notre pays à l’occasion de cette échéance municipale? Avant d’esquisser une réponse, permettez un bref retour vers un passé trop long à remonter, hélas! Mais si terriblement présent aujourd’hui dans ses conséquences.

Je cite l’Espoir d’Oran du 5 janvier 1992, qui rapporte quelques-unes des positions du parti dans la foulée de la marche du 2 janvier 1992 qu’il a eu l’intelligence et surtout l’honneur d’avoir organisé: «A propos des déclarations réclamant l’annulation du second tour, le leader du FFS affirme ‘Nous sommes des légalistes avant tout. Nous voulons donner sa chance au processus électoral tout en sauvegardant la paix civile’, Mr. Hocine Ait-Ahmed répète également qu’une intervention de l’armée réclamée par des personnalités politiques risquerait ‘d’entraîner le pays dans un interminable cycle de violences. Intervenir ce serait, par ailleurs, désespérer et démobiliser davantage les Algériens: Une crise de la démocratie ne peut être réglée que par plus démocratie». Selon lui « les cadres civils et militaires n’ont pas envie de voir l’Algérie donner l’image d’une république bananière dans laquelle les échéances électorales sont retardées, re-programmées et annulés à mi-parcours quand elles ont lieu , car explique-t-il , c’est le peuple qui paiera le prix de l’aventurisme des STRATEGES EN CHAMBRES qui prennent en compte tous les paramètres sauf ses ASPIRATIONS »

De son côté Algérie –Actualité du 9-15 janvier 1992 relate ainsi la marche du 2 janvier 1992 «Jeudi dernier , des centaines de milliers de personnes venues d’Oran, de Relizane , de Kabylie , de Tindouf et d’ailleurs ont défilé quatre heures durant La foule criait à en perdre la voix ‘Vive l’Algérie Libre et démocratique’. ‘Ni Etat policier, Ni Etat intégriste mais Etat Démocratique’. » Hocine Ait-Ahmed ajoute « l’Algérie moderne existe si on lui donne les moyens de s’exprimer. Les mosquées étaient devenues le refuge des marginalisés et des exclus, donnons leur une autre alternative, ils la saisiront.»

Après plus de dix années de violations massives de l’ensemble des catégories des droits humains et du droit humanitaire, dix ans d’un état d’urgence transformé en état d’exception par les mœurs policières, le peuple se retrouve devant les mêmes interrogations à l’occasion d’un scrutin encore plus surréaliste que les innombrables carnavals qui l’ont précédé. Car les décideurs étaient apparemment unis pour arrêter le processus législatif de décembre 1992 ; ils n’avaient autorisé la marche du 2 janvier 1992, que pour en pervertir totalement le sens au regard de la communauté internationale: transformer cette marche dont le but est de garantir l’avenir démocratique en un appel de la population à une intervention militaire pour interrompre le processus électoral. Et, le cas échéant, invoquer cet appel comme alibi visant à disculper l’armée de toute accusation de coup d’Etat.

En revanche aujourd’hui les décideurs sont divisés par les calculs sordides des clans. Le clan «supra-présidentiel» veut interrompre ces élections locales pour signifier au clan «présidentiel» que s’il daigne permettre au chef de ce dernier de terminer son mandat, par contre, il tient à lui rappeler, ici et maintenant en s’opposant à ce scrutin, qu’il ne tolèrera pas un deuxième mandat . En attendant, le chef de l’Etat fera bien de faire le boulot pour lequel la plupart des généraux l’avaient coopté, à savoir: Empêcher les institutions et les ONG des droits humains de se préoccuper des violations de ces droits en Algérie, et faire échec aux initiatives potentielles des partenaires de l’Algérie visant à faire prévaloir une solution politique .

Ces ordres de missions constituent le seul atout du clan «présidentiel» qui , dès lors , a besoin de donner le change à la communauté internationale sur ses intentions libérales, en jouant du suffrage universel et en dotant le pays d’instances supposées être civiles et représentatives. Bien sûr que sur l’essentiel les deux groupes sont d’accord, par exemple sur le refus d’abroger l’état d’urgence, de rétablir les libertés d’expression et de manifestations pacifiques, et surtout de permettre la venue massive d’observateurs internationaux pour suivre le déroulement de l’ensemble de ce processus électoral .

Le FFS s’est toujours opposé à ce que le destin de l’Algérie soit à la remorque des luttes internes de la nomenklatura, c’est-à-dire en réalité, à la merci des messages criminels qu’ils s’adressent par populations civiles interposées comme au temps du général Zéroual , en 1997. Les jusqu’au-boutistes de la mort, de la rapine et de l’éclatement de la société – notamment les journalistes indignes de leur métier - s’entêtent à faire croire que le FFS se place volontairement ou bêtement dans le tenaille, des combats de chefs dont chacun s’efforce de découper un petit royaume et de se tailler un empire à sa mesure , c’est-à-dire à la démesure de sa soif d’autorité et de richesses .

Chers compatriotes,

La Kabylie traverse de nouveau un climat de tension et de violences dont l’opération électorale n’est qu’un prétexte tactique au service du véritable objectif qui, lui, est d’ordre stratégique : détruire toutes les forces politiques et sociales de la région. Dans leur quête d’omnipotence, les antagonistes ne pardonnent pas à celle-ci d’avoir mis en échec leurs tentatives de la faire basculer dans les vengeances les tueries et le chaos.

Aussi vos efforts d’analyse doivent être à la hauteur de ces enjeux et de ces périls. Ensemble nous devons tirer les leçons du long Printemps Noir noirci par l’hystérie répressive. La dissidence citoyenne nationale et pacifique a démontré votre volonté de ne pas baisser les bras devant une minorité totalement nécrophile. Grâce à votre résistance à laquelle je ne saurais assez rendre hommage, les victimes de la terreur et du pillage économique ont réussi à sortir de l’Invisibilité pour accéder au statut d’acteurs politiques. Je crois même entrevoir parmi vous des frères et des sœurs qui ne croyaient pas à la «boulitique» parce que monopolisée par les tortionnaires et les opportunistes corrompus et qui découvrez, aujourd’hui, la nécessité d’aller à la reconquête du pouvoir local pour commencer à résoudre par vous même les problèmes qui , en dépit des énormes richesses de votre pays ,vous ont empêché de vivre une vie personnelle, familiale et sociale digne des promesses du 1er novembre 1954. Protéger les populations civiles sera la priorité dans votre gestion ; il faut maintenir avec elles un lien de confiance permanent .

Quant à ceux qui brûlent les sièges du FFS, nous savons qu’ils sont soit le plus souvent des professionnels de la DRS, branche parallèle, soit des auxiliaires appartenant à cette cohorte de souches politiques discréditées, sans lesquelles aucun système de terreur ne pouvait être mis en place dans les dictatures du passé . Nous savons que les usurpateurs professionnels se sont culturellement et mentalement programmés pour ne jamais reconnaître qu’ils sont des usurpateurs. Mais la population n’est pas dupe, elle a compris qu’on ne peut pas être à la fois une chose et son contraire , se réclamer «de la citoyenneté» et , dans le même temps, pratiquer le racket et la violence .

Cependant les jeux de massacre et les lâches agressions, même assurés aujourd’hui d’une impunité plus criminelle encore , n’arrêteront pas l’histoire . Les dictateurs supra- présidentiels passeront, comme sont passées les pires dictatures qui les ont précédé dans l’histoire.

Nous interpellons également les faiseurs «présidentiels» de la façade démocratique pour leur dire : Cessez de jouer avec les destinées de notre pays et l’intégrité physique de notre peuple. Reconnaissez l’Humanité de l’Homme algérien et de la Femme algérienne. Je mets en garde une fois de plus: Redonnez aux exclus leurs libertés d’expression, de participation et de manifestation pacifique, il s’en saisiront pour remettre à la raison les spécialistes des provocations. Avec le soutien indéfectible des populations d’une Kabylie restée fidèle aux idéaux proclamés par le Congrès de la Soummam réunis le 20 août 1956 .

Cessez de monopoliser le mouvement associatif, ouvrez le, sans faux-semblants à la société civile. Laissez la société civile algérienne participer librement à la vie et aux activités de la société civile internationale. Et également sans duplicité, ouvrez l’Algérie à la communauté et à la presse internationales, aux rapporteurs et observateurs des Nations Unies ! Qui pensez-vous tromper en invitant un rapporteur sur l’Intolérance Religieuse? Cette manœuvre grossière peut- elle effacer votre refus arrogant d’autoriser l’accès de notre territoire aux rapporteurs des Nations Unies sur les exécutions sommaires, sur la torture et les disparus. Et qu’avez-vous à craindre de la venue de commissions d’enquête internationales au sujet des crimes d’hier et pour prévenir les carnages de demain qui se préparent sous nos yeux aujourd’hui en Kabylie ?

Certes , le Cabinet Noir qui vous réunit continue à confisquer le droit à l’auto détermination du peuple des citoyens et des citoyennes. Faut-il encore et encore que le drapeau national si chèrement payé continue à être instrumentalisé contre l’unité nationale, le retour de la paix, l’instauration de la justice ….et contre la reconnaissance effective des pluralismes ces garants sine qua non d’une co-existence maghrébine pacifique démocratique et fraternelle .

Hocine Ait-Ahmed

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