La fuite en avant

Par Ahmed Kaci, La Tribune, Lundi 14 octobre 2002

Les élections locales n’ont pas contribué à régler la crise, notamment en Kabylie, mais semble l’aggraver et la porter à un niveau paroxystique qui augure des lendemains très sombres. Dans cette région du pays, le vote n’a pas eu lieu. Ni le climat ni les jeux auxquels se sont adonnés des secteurs de l’administration dans son ensemble et les «archs», infiltrés par les éléments autonomistes, ne s’y prêtaient, aidés en la circonstance, faut-il le souligner, par des partis dits démocrates. Ces derniers, sombrant dans le désespoir, et non satisfaits de brader tout esprit «républicain», expliquent sans juger les faits en devenant l’outil docile d’une stratégie, voire d’une machine qui -gageons-nous- les débordera immanquablement. «A qui incombe la faute ?» ne manquera-t-on pas de s’interroger. Ceux qui jugent sans expliquer, comme le ministre de l’Intérieur Zerhouni, connaissent déjà la réponse et affirment que c’est le fait «d’irresponsables extrémistes qui ont usé de violence». Mieux, Zerhouni promet que ces irresponsables «répondront de leurs actes devant les citoyens». De quelle façon le fera-t-il qui n’attiserait pas le feu alors que les auteurs de crimes n’ont pas été jugés ?Le ministre de l’Intérieur, qui parlait évidemment de la Kabylie, a pourtant omis de reconnaître que ce n’est pas qu’en Kabylie que le vote a été empêché. Et que, dans d’autres régions, l’opération électorale n’en était pas une et s’est transformée en affrontements, en émeutes et en saccage des urnes. Partout, les observateurs -honnêtes s’entend- ont rapporté des scènes de violences intolérables proches de l’hystérie et des actes de gangstérisme dignes des organisations mafieuses. Pis, et c’est là un moment sans précédent de crise de représentativité partisane, les partis semblaient n’avoir aucun moyen d’encadrement politique de toutes les étapes du déroulement des élections, laissant ainsi la porte grande ouverte à toutes les forces agressives de la société pour s’y impliquer. Et comment, ce rôle a même été admirablement rempli par des sortes de «milices» et de «commandos» dont les descentes «punitives» à l’intérieur des bureaux de vote se sont faites en flagrant délit et sous les regards souvent impuissants des représentants de l’autorité de l’Etat. La fascisation de la société n’est pas, comme le soutiennent certains, une vue de l’esprit, mais bien une réalité que tend à prouver chaque jour la violence sous toutes ses formes qui enrégimentent jusqu’à l’encanaillement la société. Les dix années de terrorisme ont grandement façonné la mentalité de l’Algérien, profondément déstructuré la société et miné ses bases d’appuis les plus combatifs. C’est dans cette décomposition putréfiante, ce désert d’enfer, enfin, que se meut tout une faune véreuse, violente et avide de pouvoir et d’argent, des deux à la fois jusqu’à l’absolu. Mais c’est aussi au milieu d’un régime décrié et négateur de tous les droits dont les résultats sont les explosions de colère que connaissent toutes les régions du pays. L’explosion de Kabylie étant la plus emblématique du fait des revendications d’ordre démocratique qui l’ont accompagnée. Au lieu de répondre favorablement aux aspirations des Algériens, le pouvoir a joué la carte du pourrissement et, maintenant, celle de la fuite en avant. Le voudrait-t-il d’ailleurs qu’il n’y parviendrait pas en raison justement de la déliquescence qui a atteint l’Etat et dont les contradictions frappent de suspicion, voire de nullité, toute mesure, même la plus sincère. Et c’est à l’unisson que la classe politique, la plus conséquente du moins, a tiré la sonnette d’alarme pour signaler que les élections -au-delà de l’acte de participation- ne résoudront pas la crise, mais portent les germes de son aggravation. Au lieu de mesures allant dans le sens d’une véritable détente et de démocratisation de la vie publique, le pouvoir, qui n’est intéressé que par sa propre survie, déploie, à travers ses réseaux de clientèles, toutes ses énergies pour saborder la dynamique populaire. Il y a près d’une année déjà, huit dissidents du mouvement citoyen attiraient l’attention sur les tentatives de dévoiement de la dynamique du «printemps noir» et les «risques de fascisation» menaçant le mouvement. Ce groupe de délégués de la première heure, réduit au silence par l’anathème et qui n’a eu d’oreille attentive nulle part dans les médias, venait de toucher du doigt une réalité certes difficile à admettre mais qui était loin d’être une hérésie. L’entreprise même hasardeuse s’il en faut de la réaction et des forces opposées à tout changement connaît, pourtant, aujourd’hui un début de mise en application avec la destruction ciblée de toutes les forces démocratiques et de progrès qui résistent dans la société.

A. K.

   
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