Le rêve turc de l’Armée algérienne

Le Quotidien d'Oran, 29 octobre 2002

Le général-major Mohamed Touati a, durant cette manifestation, occupé une place médiatique très remarquée. Ses efforts de communication laissent présager de lui un rôle nouveau et peut-être même analogue à celui de Khaled Nezzar, aujourd’hui sur le déclin: celui de grand communicateur pour la défense des intérêts et de l’image de l’Armée algérienne sur la scène publique.

Mais cette implication n’a rien de personnel. Elle est celle de l’ensemble des généraux et des officiers supérieurs algériens qui n’ont pas accepté d’être accusés de génocide et de « coups tordus » durant la décennie rouge. Et qui multiplient les initiatives les plus diverses pour réhabiliter l’Armée algérienne et son honneur.

Son enjeu principal est d’écrire l’histoire de la décennie et de « Janvier 1992 » sous un angle qui fait de l’islamisme non pas un phénomène révélateur des réalités de l’Algérie, mais un corps étranger et un « alien » qu’il s’agit d’autopsier pour en fixer définitivement le caractère fondamentalement pathologique et criminel.

Et, plus important, pour en fixer l’histoire totale et définitive. Et dont la logique serait d’attester, à l’instar d’un notaire, que l’Armée n’a, en janvier 1992 et après, rien fait d’autre que de lutter contre une violence extrême et programmée pour détruire le jeune Etat algérien.

Cet aspect testamentaire s’est illustré par la quasi-absence de contradicteurs susceptibles de fournir d’autres lectures du phénomène islamiste et de ses dérives. A part les quelques cris étouffés de certains chercheurs qui ont cherché à mettre l’accent sur l’importance du politique et de la démocratisation comme outils de recherche indispensables - à part les nuances très peu médiatisées que certains intervenants ont tenté d’apporter pour rappeler que l’islamisme n’est pas réductible du terrorisme -, les débats ont pris une pente totalisante comme toute idéologie extrême - y compris islamiste - a tendance à le faire. Dans ce colloque, c’est l’idéologie anti-islamiste, totale et sans contradiction, qui a tenu le pavé et a « clos » le débat sur des questions pourtant importantes telles que le rôle et le statut de l’Armée dans la pratique et la structuration du pouvoir en Algérie depuis la guerre de libération. Telles que les jeux ambigus que l’Armée a elle-même pratiqués avec le courant islamiste quand celui-là ne faisait pas partie du registre des menaces. Et qu’il servait à casser d’autres courants.

Curieusement et sans doute « naturelle », la vraie contradiction, la « seule » même, pourrait-on dire, a été celle de... Bouteflika. Il est, en effet, le seul intervenant à avoir osé semer le « désordre » dans l’idéologie close de l’anti-islamisme en se posant des questions sur l’utilité indéfinie des armes dans la gestion de l’islamisme.

On peut y trouver une preuve de plus de la dissonance entre l’institution présidentielle et celle des dirigeants de l’ANP et surtout leur thuriféraire qui ont trouvé dans le « 11 septembre » la réponse absolue à des questions qui continuent et qui continueront à agiter la société algérienne. Le président de la République, sans traduire dans les faits le fond de sa pensée, cultive la nuance, ce qui est l’essence même du politique et de la charge de l’Etat dans un contexte de crise profonde.

Il cherche au sein de la société une espèce de consensus qui ferait de l’islamisme non point le centre à totémiser comme l’ont dit certains, mais un segment inévitable du champ politique algérien. Il ne croit pas à la gestion de l’islamisme par les armes, mais par une gestion politique fondée sur la recherche, ô combien malaisée, de règles inviolables et respectables par tous et opposables à tous. Qu’il n’ait pas réussi à imposer ses vues ne signifie pas qu’il a fondamentalement tort. Car, à bien écouter, l’idéologie

« totale » qui s’est exprimée au Club des pins, il n’y a de solution que dans l’élimination politique et civique des islamistes. Car l’éradication, au sens des idéologues, n’est pas limitée à la lutte contre le terrorisme, contre les perversions criminelles des islamistes, elle postule leur élimination « totale » au plan politique.

Le problème - qui recouvre les nuances de Bouteflika - est que ces islamistes sont là, dans les institutions bien sûr, mais surtout dans la société. On les a dénombrés au cours des dernières élections et il faut, sans doute, les compter aussi parmi le lot vertigineux des abstentionnistes. Cela fait, au plan social, « trop de monde à éradiquer » politiquement. Les idéologues continuent, comme au lendemain de janvier 92 - cette date qu’on veut faire oublier ou qu’on souhaite déqualifier comme moment historique d’une césure qui continue à déployer ses effets -, à caresser un rêve turc de modernisation autoritaire.

Kader Hannachi

   
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