Le terrorisme islamiste en Algerie

Une expérience cruaciale à méditer

Par Rédha Malek, Le Matin, 12 Décembre 2002

Ce colloque, consacré au terrorisme islamiste à la lumière du précédent algérien, vient à son heure. La problématique qui nous est proposée a le mérite de la clarté. Elle sort des chemins battus et de la langue de bois qui ont longtemps masqué des réalités cruelles dans le dessein soit de les justifier, soit d'en brouiller le sens. C'est ainsi que le terrorisme islamiste a été légitimé en tant qu'opposition armée, identifié à une guerre civile, et cyniquement exonéré des crimes les plus atroces sous le couvert du « qui tue qui ? ». Le discours officiel a lui-même mis du temps pour appeler le phénomène par son nom : terrorisme, et plus encore pour lui accoler le qualificatif idéologique : islamiste.
Trois interrogations structureront donc notre réflexion :
1- Pourquoi le terrorisme en Algérie ?
2- Pourquoi y a-t-il pris une envergure et une virulence toute particulière ?
3- Pourquoi a-t-il souvent été internationalement minimisé, sinon tout à fait occulté ?
A ce triple quesitonnement se préciseront la nature et les contours de ce phénomène politico-religieux, d'une violence inouïe, qui a failli emporter l'Etat-nation.
Le terrorisme islamiste en Algérie renvoie à une double racine, l'une interne et l'autre externe, mais constituant un couple fondamentalement indissociable.
Sur le plan interne, il y avait, au départ, une contestation religieuse traditionnelle, s'appuyant sur « la commanderie du bien et la réprobation du mal ». Une petite association, Al-Qiyyam - les valeurs -, en a donné le signal dès 1964. La motivation d'ordre éthique, stigmatisant la dissolution des murs et l'oubli des enseignements coraniques, bifurque sur la dénonciation, d'abord feutrée et allusive du Pouvoir en place, pour prendre ensuite une tournure ouverte et déterminée. C'est le cas des prêches d'un Cheikh Sahnoune, n'hésitant pas, fin des années 1960 et début des années 1970, à s'attaquer à la politique du Président Boumediène. Une industrialisation rapide et surtout la révolution agraire ont eu pour effet de réveiller l'hostilité latente des milieux conservateurs auxquels certaines personnalités de l'ancienne Association des oulémas algériens s'étaient jointes. La remise en cause du socialisme a pu ainsi donner lieu à des amalgames englobant jusqu'à certaines dénominations liées à la guerre d'Indépendance. Le Cheikh Abdelatif Soltani mit en doute, par exemple, la qualité de chahid, usurpée, selon lui, car elle ne doit strictement concerner que ceux qui sont tombés pour leur foi islamique. Conception littéraliste dans le droit fil du wahhabisme et de l'islam idéologisé des Frères musulmans. Boumediène, à l'instar de Gamal Abdel-Nasser, incarnait, aux yeux des régimes conservateurs arabes, telle que l'Arabie Saoudite, une politique qui n'était pas de leur goût. Malgré les affinités personnelles entre un roi Fayçal et le Président Boumediène, de sourdes réticences enveloppaient les relations entre les deux pays. Une déclaration comme celle de Boumediène à la conférence des Etats islamiques à Lahore : « Nous ne voulons pas aller au Paradis le ventre creux » ne manqua pas de faire scandale.
L'opposition aux régimes progressistes par le biais du religieux allait s'amplifier sous l'effet de la conjoncture internationale. 1979 sera l'année-clé où l'islamisme politique fera spectaculairement irruption. En février, la Révolution islamique de Khomeini triomphe en Iran. En mars, c'est la signature des accords de Camp David qui soulève une tempête contre le Président Sadate. Les intégristes égyptiens, que ce dernier avait largement réhabilités, ne sont pas les moins acharnés contre lui. Il trouvera la mort deux ans plus tard par la main de l'un d'eux : Islambouli. Mais l'évènement historiquement le plus lourd et le plus dangereux pour la sécurité internationale est l'entrée de l'armée Rouge à Kaboul en décembre. Concomitamment, deux faits viennent corser le climat déjà fort tendu de cette fin d'année 1979 : la prise en otages de 52 ressortissants américains à Téhéran et l'occupation de la Grande Mosquée de La Mecque par des islamistes radicaux, dont l'un des meneurs, Mohamed Amer, se retrouvera à Peshawar.
L'invasion de l'Afghanistan par l'Union soviétique a eu pour contrecoup la grave décision des Etats-Unis de combattre cette occupation par islamistes interposés. Ultime bras de fer de la guerre froide qui fera de l'Afghanistan le détonateur mondial du terrorisme islamiste.
En exploitant opportunément la résistance d'un peuple connu pour son attachement farouche à l'indépendance, les Etats-Unis ne se sont pas contentés de lui apporter un appui discret sur le plan bilatéral ; ils firent appel à des volontaires islamistes d'un peu partout dans le monde pour donner à cette résistance l'ampleur d'un djihad multinational. A cet élargissement, la nébuleuse islamiste ne pouvait que répondre favorablement, trouvant là une occasion de s'illustrer dans un conflit aux enjeux planétaires. Si, pour Washington, les islamistes n'étaient tout au plus que des auxiliaires, pour ne pas dire des mercenaires qu'ils payaient au service d'une stratégie qui les dépasse, pour les islamistes l'Afghanistan n'était qu'un banc d'essai, une répétition générale des futurs combats qu'ils comptaient mener contre les régimes en place dans leur pays d'origine.
Le cas algérien illustre parfaitement cette démarche. Avec Mustapha Bouyali et son Mouvement islamique armé (MIA), fondé en 1982, le terrorisme franchit le pas. Ainsi se formèrent les noyaux des futurs AIS et GIA, qui feront parler d'eux au début des années 1990. En attendant, l'agitation islamiste se développe crescendo sous forme de prêches dans les mosquées, de propagande dans les universités puis dans les quartiers, avec le recours à l'intimidation, aux voies de fait dont sont victimes les femmes vêtues à l'européenne, les éléments progressistes, les manifestations culturelles C'est alors que le recrutement de jeunes pour l'Afghanistan prend toute son ampleur. Des représentants de l'organisation intégriste pakistanaise Tabligh Jamaât séjournent en Algérie dans ce but. Fin 1980, 3 à 4 000 volontaires algériens auront été acheminés au Pakistan et en Afghanistan par l'entremise de ceux qui deviendront des leaders de partis islamistes ayant pignon sur rue. Ici, l'on peut s'interroger sur la passivité du Pouvoir de l'époque ou sur sa connivence à l'égard de cette multitude de ressortissants algériens envoyés se battre sur un théâtre d'opérations éloigné, sans mesurer les conséquences qui en résulteraient à leur retour pour la stabilité du pays.
Certes, la détérioration des conditions de vie, le chômage, l'arbitraire et l'injustice sociale alimentent, dans une certaine mesure la subversion islamiste, mais ils ne l'expliquent ni ne la justifient en aucun cas. Elle est d'autant moins porteuse d'une alternative aux dérives d'un Pouvoir critiquable à bien des égards qu'elle vise, au-delà de ce dernier, la destruction de l'Etat-nation lui-même afin de lui substituer une théocratie aberrante à contre-courant des normes universelles.
Ce qui a réellement donné consistance au projet islamiste en Algérie, c'est l'apport massif des éléments soigneusement formés et aguerris au Pakistan et en Afghanistan, sans parler des camps financés par Ben Laden au Soudan ou ceux du Hizbu Allah au Liban.
En 1989, les Soviétiques quittaient Kaboul. Peu avant, un congrès du Tabligh s'était tenu à Chicago, rassemblant 6 000 participants venus des quatre coins du monde. En 1990, les Arabes-Afghans se regroupaient à Peshawar, et ce fut, d'une part, la mise sur pied d'Al Qaïda de Ben Laden et, de l'autre, la création du GIA, sous l'impulsion de Abdelkrim Gharzouli, alias Kari Saïd, gendre de Ben Laden. Cette dernière organisation sera connue en Algérie à partir d'octobre 1992. Abdelhak Layada, alias Abou Adnan, en sera le chef.
Le djihad post-afghan prend forme. Il pousse ses différents vecteurs au Tadjikistan, en Azerbaïdjan, en Tchétchénie, dans le Sykiang (Chine), aux Philippines (Abou Sayyaf est un ancien d'Afghanistan), en Arabie Saoudite (attentats antiaméricains de Khobar et de Riyad), en Afrique (attentats de Naïrobi et de Dar-es-Salam), en Egypte (attentat de Luxor) et, bien sûr, en Algérie, avec les massacres de Guemmar en novembre 1991 et les attentats spectaculaires de la rue Bouzrina et de l'Amirauté d'Alger en février 1992, de l'aéroport Houari-Boumediène en août de la même année.
La montée du FIS aux extrêmes en 1991-1992 coïncide avec le retour des Algériens afghans. Ce sont eux qui constituent le fer de lance de la violence terroriste. On les voit défiler comme en pays conquis dans les principales artères d'Alger, accoutrés de leurs tenues afghanes. Il faudrait être atteint d'une véritable cécité pour ne pas lier le terrorisme qui a frappé l'Algérie tout au long d'une décennie au djihad afghan. Mais il faudrait également l'être pour ne pas réaliser que ce qui a donné à ce djihad son incroyable virulence et son assurance dominatrice, ce sont les pétrodollars de l'Arabie Saoudite et des pays du Golfe, le zèle des services pakistanais de l'Inter Service Intelligence (ISI) et le soutien technique de la CIA.
Arrêt ou pas du processus électoral, le décor était planté et la boîte de Pandore grand-ouverte : les vétérans d'Afghanistan étaient, de toute façon, programmés pour instaurer la Dawla islamiyya, quelles que soient les circonstances et quel qu'en soit le prix. Envoyé spécial du Président Boudiaf en février 1992, je me souviens avoir attiré l'attention du conseiller pour la sécurité nationale à la Maison-Blanche, Anthony Leake, en présence de son assistant, Martin Indyk, sur le devenir des Arabes afghans, dont la présence au Pakistan et en Afghanistan n'avait plus d'objet dès lors que les Soviétiques avaient quitté Kaboul. « C'est comme si, ayant participé à un banquet, vous quittez la table sans avoir fait le ménage », avais-je déclaré, en soulignant le danger potentiel que ces vétérans pourraient constituer pour leurs pays respectifs. Il me fut répondu que la question se posait en effet, mais que le gouvernement du Pakistan était trop faible pour y faire face.
La virulence et l'envergure du phénomène terroriste en Algérie ne correspondent nullement à une fatalité ou à une logique de la violence remontant à la guerre d'Indépendance. Les patriotes algériens agissaient sous l'empire d'une nécessité : secouer le joug colonial au nom du droit universellement reconnu à l'autodétermination. Que la foi religieuse ait joué un grand rôle dans le combat, c'est certain, mais ce combat était exclusivement dédié à l'Indépendance nationale. La stratégie du FLN ne souffrait à cet égard aucune ambiguïté. Le premier numéro d'El Moudjahid - le combattant -, paru en 1956, précisait que ce titre n'avait aucune connotation de guerre sainte, et que sa signification ne dépassait pas celle d'effort sur soi et d'abnégation morale.
Ni le FIS ni d'ailleurs les organisations terroristes qui ont essaimé à sa suite ne disposaient d'une stratégie claire. Et ce déficit ne pouvait être compensé que par l'exercice systématique de la terreur. Des fetwas légitiment celle-ci dans son caractère de cruauté barbare, ciblant indistinctement femmes, vieillards, enfants. On s'est interrogé sur l'origine de ces orgies sanguinaires.
Liamine Zeroual, devenu entre-temps Président de l'Etat, en tira les conséquences. Il annonça que le dossier du FIS était désormais clos et que des élections présidentielles se tiendraient en fin d'année. Elles eurent lieu le
16 novembre 1995 sous le signe de la lutte antiterroriste et connurent une participation record en dépit du boycott de la coalition de Sant'Egidio formée à Rome le 12 janvier 1995 par le FIS, le FLN, Nahda, le FFS et le PT.
Comment des Algériens peuvent-ils s'adonner, de sang froid, contre d'autres Algériens à des actes aussi incroyablement monstrueux ? Ceci révèle la toute puissance de l'idéologie, du bourrage de crâne auxquels ces jeunes ont été soumis dans des camps comme celui de Peshawar, « base principale du dernier conflit armé de la guerre froide et base arrière pour la propagation dans le monde d'un islam militant » (John Cooley).
L'aciton terroriste en Algérie s'est développée à deux niveaux : les assassinats individuels et les massacres de masse sur un fond de destructions frappant infrastructures, entreprises économiques, établissements scolaires Les assassinats individuels ont ciblé, outre les agents de sécurité - militaires, policiers, gendarmes -des cadres universitaires, des journalistes, des syndicalistes, des médecins Des deux directeurs successifs de l'Institut de stratégie globale (ISG), Mohamed Boukhobza et Djilali Liabès, au secrétaire général de l'Union généale des travailleurs algériens (UGTA), Abdelhak Benhamouda, de Rabah Asselah, directeur de l'Ecole nationale des beaux-arts à Ali Mansouri, directeur de l'Ecole polytechnique d'architecture et d'urbanisme (EPAU), en passant par le recteur de l'Université des sciences et de la technologie d'Alger, Salah Djebaïli, du professeur Mahfoud Boussebsi au docteur Djillali Benkhenchir, du dramaturge Abdelkader Alloula au poète Tahar Djaout, des membres du Conseil consultatif national, Abdelhafid Sanhadri, El Hadi Flici, Miloud Bediar à Mohamed Fathallah, président de la Ligue des droits de l'Homme. Plus de 100 journalistes, un nombre considérable d'enseignants, comme cette institutrrice tuée dans son école, à Birkhadem, sous les yeux horrifiés de ses élèves.
Cet acharnement contre l'intelligentsia découle des amalgames délibérés sournoisement diffusés par l'Internationale intégriste, assimilant les intellectuels à des communistes. Il est également le résultat du discours intégriste local mettant à l'index les occidentalisés - al moutagharibine -, considérés comme un résidu de la colonisation. Est-il besoin de mentionner que ce discours à la vie dure et qu'il est toujours en vogue ? Ces drames, qui s'étaient déroulés notamment en 1993-1994, avaient semé la stupeur et l'on sentit un moment la société vaciller. Il fallait stopper, par tous les moyens, ce délire meurtrier, qui s'attaquait à la fine fleur de nos cadres, en prenant des mesures de protection les mettant à l'abri, en accentuant la lutte antiterroriste par l'application stricte de la loi et en imprimant au discours politique une rigueur sans concession, traduisant la détermination de l'Etat, dont l'une des fonctions constitutionnelles est de protéger la vie des personnes et de leurs biens. C'est dans ce contexte que les relations diplomatiques avec l'Iran furent rompues et que l'ambassadeur d'Algérie à Khartoum fut rappelé.
Toujours à la recherche du spectaculaire, les groupes terroristes se tournèrent alors vers les campagnes, en s'attaquant aux populations de la proche banlieue algéroise : Béni Messous, Haï Raïs, Bentalha - où en une nuit 400 personnes furent égorgées -, dans l'Algérois, mais aussi dans les régions de Bel Abbès, Saïda, Tiaret, Aïn Defla, Médéa
Parallèlement, le massacre systématique des jeunes du service national en vertu d'une fetwa du FIS - toujours en vigueur ! - mérite d'être rappelé. Il en est de même des ressortissants étrangers de différentes nationalités dont les premières victimes furent deux Français assassinés en 1994 dans la région de Bel Abbès. Ce crime a coïncidé étrangement avec la promulgation d'un nouveau code des investissements. Citons également le tribut sanglant payé par les religieux musulmans et chrétiens. Le massacre des
7 moines de Tibhirine et l'assassinat de Monseigneur Chaverie, évêque d'Oran, soulignent à quel degré dans l'odieux peut atteindre l'intolérance débridée. Ajoutons enfin les 2 à 3 000 moudjahidine tombés sous les coups de la barbarie intégriste.
C'est que la terreur fut érigée en principe. Outre les nombreuses fetwas dont celle du Palestinien Abu Qutada, porte-parole du GIA à Londres, revendiquant explicitement cette démarche, une lettre de Jamal Zitouni, alias Abu Abderrahman Amine, chef du GIA de novembre 1994 à juillet 1996, adressée en 1995 à Ayman Dhawahiri - collaborateur de Ben Laden -, est à cet égard très significative. Le chef terroriste justifie les massacres d'innocents comme un principe et une fin en soi, non comme une tactique ou un moyen de pression comme semblait le suggérer son correspondant égyptien.
On comprendra dès lors la position politique du GIA, formulée lapidairement par le slogan : « Ni dialogue, ni trêve, ni paix. »
De fait, toutes les tentatives de dialogue avec les dirigeants du FIS dissous se sont révélées infructueuses. Début 1994, Liamine Zeroual, alors ministre de la Défense dans mon gouvernement, se rend à la prison militaire de Blida pour y rencontrer Abassi Madani et Ali Benhadj. Trois de leurs collaborateurs sont relâchés, bénéficiant d'une liberté conditionnelle. Puis eux-mêmes sont transférés, début septembre, dans une résidence d'Etat où ils peuvent recevoir, communiquer comme bon leur semble. Mais le dialogue buta net sur une question : peuvent-ils condamner publiquement le terrorisme et lancer un appel à ceux qui le pratiquent pour renoncer à leurs actions ? La réponse fut sans ambiguïté : il s'agit de djihad et non de terrorisme, et le djihad ne s'arrête pas. Les deux dirigeants durent rejoindre leur prison. Une nouvelle tentative de dialogue secret, rendue publique en avril 1995, ne fut pas plus heureuse.
L'aventure du terrorisme islamiste en Algérie a atteint des proportions menaçant la stabilité de toute la région. Ses débordements vers la France, qui se sont traduits plus particulièrement par la prise de l'Airbus d'Air France et l'attentat du RER à Paris, en sont des preuves patentes. Pourtant, une certaine distance a été observée par les Etats occidentaux, abandonnant l'Algérie à son sort. Les organisations non gouvernementales (ONG) se limitaient à épingler les atteintes aux droits de l'Homme, mais se gardaient d'incriminer le terrorisme qui tue. Amnesty International n'hésitait pas à qualifier ce dernier d'opposition armée.
Ce qui nous amène à nous interroger sur la passivité de certains Etats dont les territoires étaient continuellement traversés par les terroristes algériens et où les médias, à quelques exceptions près, faisaient chorus avec les islamistes.
Certes, le problème est sensible, mais il est de notre devoir de tenter de le clarifier.
Que l'Algérie soit en butte à une véritable tragédie nationale n'a pas manqué de réjouir certains milieux nostalgiques en France, animés par un désir de revanche postcoloniale.
Parmi les plus progressistes beaucoup y voyaient, de leur côté, un conflit d'ordre interne et manifestaient une sympathie à peine voilée pour une mouvance qui s'attaquait à une junte antidémocratique.
Par ailleurs, les préoccupations de realpolitik n'étaient pas absentes. L'hypothèse d'une victoire du FIS n'était pas exclue. Fin 1994, de nombreux observateurs s'y attendaient et nous le faisaient entendre. Des experts y allaient de leurs analyses pour préparer les gouvernements à cette éventualité. Il paraissait donc avisé de pratiquer un double jeu afin de ménager l'avenir. Cet attentisme qui s'est traduit par une politique du « laisser-faire, laissez-passer », dont bénéficièrent pleinement les terroristes n'a pas peu contribué à la prolongation de la crise en Algérie.
Il y avait enfin une obligation de prudence plus terre à terre. Dénoncer le terrorisme pouvait ne pas rester sans conséquences. Des attentats risquent d'en résulter en France et ailleurs en Europe. C'est ainsi que le chantage terroriste pouvait aller jusqu'à infléchir la diplomatie d'un grand Etat. Cette politique à courte vue oubliait que le terrorisme islamiste, plus particulièrement depuis la première guerre d'Afghanistan qui a mis indirectement en présence les Etats-Unis et l'Union soviétique, a pris une dimension internationale. Le 11 septembre en a été la confirmation éclatante. Si les yeux ont été dessillés par cette agression qui provoqua la consternation mondiale, il reste que l'Algérie, où le terrorisme sévit toujours malgré la concorde civile, n'a pas encore concrètement bénéficié de cette prise de conscience. Et l'interrogation se fait insistante : existe-t-il deux terrorismes, celui qui frappe les grands et qui nécessite une coalition mondiale et celui qui s'attaque aux moins grands et qui ne suscite ni indignation ni regret ? L'acharnement du terrorisme en Algérie s'explique aussi par la position géostratégique de celle-ci. Qui l'emporte dans ce pays, l'emportera dans tous les Etats de la région. Mais grâce à la résistance de son peuple et de ses forces de sécurité, l'Algérie aura contribué à préserver ses voisins d'une contamination qui aurait pris la figure d'un cataclysme semblable à celui qui a ravagé l'Afghanistan.
Le terrorisme islamiste a déjà, de par ses excès mêmes, perdu la bataille des populations.
Son reflux drastique doit être rendu irréversible et ce, en tordant le cou au discours intégriste qui a fait son lit et en asséchant les ressources financières qui en ont été le moteur.
Mais tous les efforts resteront vains si l'Etat de droit reste un vu pieux et si le système éducatif continue à fabriquer des diplômés plutôt qu'à former des citoyens.
En mêlant la parole de Dieu aux forfaits les plus atroces, le terrorisme islamiste aura révélé le côté à la fois tragique et grotesque d'un islam transformé en idéologie totalitaire sur le mode fasciste. Ibn Khaldoun, au XIIIe siècle, avait déjà porté un jugement définitif sur les intégristes de son temps. Pour lui, ceux qui visent à s'emparer du pouvoir en instrumentalisant la religion sont soit des malades, et il faudrait les soigner, soit des bouffons, et il faudrait les ridiculiser, soit des fauteurs de troubles et il faudrait les châtier.
Il est maintenant évident que, sur un plan plus général, la lutte mondiale contre le terrorisme ne pourra porter ses fruits qu'en satisfaisant à quatre conditions minimales :
- initier d'urgence une réforme intellectuelle et morale revalorisant la raison critique et la pensée rationnelle dont le patrimoine culturel islamique offre les prémices depuis les Mouatazila - Xe siècle - jusqu'à Mohamed Abdou - XIXe siècle -. Cette tâche incombe aux intellectuels et aux fukaha, mais interpelle au premier chef les Etats en ces moments difficiles où se jouent le destin de l'islam et plus particulièrement l'avenir des musulmans. Il est temps de faire le départ entre l'islam et ses déviations et de combattre celles-ci en leur opposant une alternative crédible ;
- la mise en uvre dans les pays musulmans d'une politique de formation prenant en compte la nécessité d'une culture générale éclairée, qui privilégie l'intelligence critique et le jugement autonome ;
- la mise en uvre d'une politique plus regardante, en ce qui concerne la destination des dons et des aides en provenance des monarchies pétrolières du Moyen-Orient ;
- enfin, l'absolue nécessité pour les Etats-Unis de se prémunir de tout amalgame entre terrorisme et lutte nationale, comme c'est le cas en Palestine, et de s'abstenir de toute intervention au Moyen-Orient susceptible d'exacerber le terrorisme international en lui procurant de nouveaux motifs de poursuivre ses exactions.
Quoi qu'il en soit, l'Algérie a su, de par sa propre volonté, arracher son indépendance. Et c'est en vertu du même principe qu'elle vaincra l'obscurantisme sanguinaire et qu'elle ouvrira la voie vers le progrès et la lumière.
R. M.

*Ancien Chef de gouvernement, président de l'Alliance nationale républicaine (ANR).


   
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