Une quête de vérité et de justice

Mustapha Hadjarab, algeria-interface, 29 mars 2001

Paris, 29/03/01 - L'Association Vérité et Justice pour l'Algérie, créée par Nesroulah Yous, auteur du livre « Qui a tué à Bentalha », et le Collectif des familles de disparu(e)s en Algérie, créé par Nassera Dutour, une mère de disparu, ont organisé une réunion, samedi 24 mars 2001, à Paris, sur le thème « Massacres, assassinats, tortures, exécutions sommaires, disparitions forcées, viols, ça suffit! ».
Solennelle, grave, passionnée et souvent polémique, la réunion n'a pas laissé indifférent le public. Les participants entendent initier toutes les actions possibles pour contribuer à ramener la paix en Algérie, mais dans la vérité et la justice. Des dossiers sur les crimes sont constitués en nombre, et serviront à des poursuites judiciaires à l'extérieur, a annoncé Nesroulah Yous.
Habib Souaïdia, auteur de « La Sale guerre », Malika Matoub, présidente de la Fondation Lounès Matoub, des historiens comme Mohammed Harbi, Pierre Vidal-Naquet, Véronique Nahoum-Grappe, le sociologue Lahaouri Addi, des avocats, Denys Robiliard, président d'Amnesty International-section française, Me Michel Tubiana, président de la Ligue française des droits de l'homme et Me Patrick Baudouin, président d'honneur de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme ont participé à la réunion.
Les racines historiques de la violence d'État en Algérie Nesroulah Yous, Habib Souaïdia et Malika Matoub ont redit avec conviction leurs témoignages et insisté pour condamner « à la fois les crimes islamistes et ceux de l'État ». Nassera Dutour a affirmé que le chiffre des 4000 disparus est dépassé, et que selon divers recoupements, il serait aujourd'hui de 7200.
Pierre Vidal-Naquet établit aussitôt un lien entre les disparus d'hier et d'aujourd'hui. « Il y a quarante ans, nous étions quelques-uns à parler des disparus enlevés par les parachutistes. Nous avons publié un livre, "Les Disparus". Quand on demandait des nouvelles aux services officiels, ils répondaient : « nous ne savons rien », ou bien : « allez voir du côté des maquis, c'est là qu'ils sont ». » Ce sont les mêmes réponses qui sont aujourd'hui données par les autorités algériennes aux familles de disparus.
Sur la situation actuelle, il ajoute : « Je n'ai jamais pensé que tous les crimes commis en Algérie étaient l'ouvre de l'armée. Mais nous demandons que les crimes de l'armée soient eux aussi reconnus. Il y a des Pinochet algériens. Ils n'ont pas tous la même criminalité que Pinochet, il n'empêche que le pouvoir militaire est intrinsèquement dangereux ».
Pour Mohamed Harbi, la torture a été pratiquée dès l'Indépendance, puisque déjà, en 1963, « . la direction du FLN estimait que la noblesse des fins permettait l'utilisation de n'importe quel moyen pour garder le pouvoir. » Boumediène la justifia alors en Kabylie en disant : « Donnez-moi un autre moyen d'avoir des renseignements! ». C'est ainsi que « le crime politique a été institutionnalisé » a conclu l'historien.
Le mensonge soutient le crime Lahouari Addi commence par préciser : « Nous ne déculpabilisons pas le terrorisme islamiste lorsque nous disons « non » au terrorisme d'État. L'État ne peut pas se comporter comme des groupes terroristes! ». Puis, il fait remarquer que les exécutions extrajudiciaires portent sur des personnes non condamnées par la Justice, faute d'éléments probants. Ce qui montre, selon lui, que de nombreux agents de cet appareil et, au-delà, de l'État, ne sont pas impliqués dans la répression.
Cherchant à comprendre qui les a tués, il ajoute : « Si on ne peut pas poser la question "Qui tue qui ?", il faudrait supprimer l'instruction et abolir la fonction d'avocat, car elle est légitime dans un Etat de droit ». Accentuant ce discours, Véronique Nahoum-Grappe affirme qu'en France certains groupes "légitimés", comme les féministes, ont « interdit une évidence: la question "qui tue qui ?", qui est une question minimum, pas une question extraordinaire. C'est une question que l'on doit se poser même en cas d'aveu de l'assassin. » Elle voit là « une mutation du mensonge politique contemporain qui tente de disqualifier la parole politique. »
L'historienne, qui a insisté sur les crimes de « souillure commis contre des civils à l'image des viols, a rappelé que le Tribunal pénal international « a défini comme crime contre l'humanité les viols commis en ex-Yougouslavie dans le cadre d'opérations militaires pour terroriser la population.» Contrairement aux crimes du passé, ceux d'aujourd'hui sont médiatisés, note Valérie Nahoum-Grappe, aussi « les pouvoirs assassins » ont davantage besoin du « mensonge politique contemporain, qui retrouve une certaine urgence pour eux. »
La vérité sur les crimes Pour Denys Robiliard, « La vérité est nécessaire pour faire le deuil ». Or, insiste-t-il, « l'impunité avance en Algérie, elle était déjà assurée de fait aux forces publiques, mais aussi aux patriotes, et en 1999, elle s'est élargie aux groupes armés. Aujourd'hui, sont amnistiées, non plus de fait, mais de droit, des personnes qui ont commis des crimes de sang. La Justice algérienne obéit à des circulaires, voilà pourquoi, on demande une commission d'enquête. »
Mohamed Harbi complète: « il ne faut pas s'effaroucher si l'on demande une commission internationale: avec le phénomène de la mondialisation de l'économie, nous avons la mondialisation à travers le marché, pourquoi pas la mondialisation du droit? » Pour l'historien, l'État utilise des « techniques d'infiltration pour dévoyer les oppositions dans la société. » Il précise que « la Justice ne cherche pas à mettre dans la difficulté des gens qui gouvernent d'une manière loyale, elle cherche à mettre en difficulté des gens qui sont retors, et qui veulent utiliser tous les moyens, pour garder leur pouvoir, et pour éviter toute alternative à ce pouvoir. »
Nasséra Dutour, du collectif des familles de disparus, réclame des enquêtes sur des auteurs qu'elle cite nommément, comme un certain Guendouz, commandant de la caserne de Aïn-Naadja, et un certain Sayeh, commissaire, « assassins et responsables de disparitions », entre autres.
Le recours au droit international Pour Patrick Baudoin, l'État algérien « est responsable de la sécurité, il est légitime de lui demander des comptes, d'autant qu'il contribue à l'insécurité par des exécutions sommaires, extrajudiciaires, disparitions. » Pour enquêter de façon indépendante en Algérie, « il faut réclamer l'envoi de rapporteurs spéciaux des Nations-Unies car il n'y a pas de justice interne. Il faut donc se tourner vers la justice internationale. » La chose n'est pourtant pas aisée. Il écarte l'idée d'un tribunal ad-hoc, comme pour le Rwanda et la Yougouslavie: « c'est une utopie, aujourd'hui. »
Quant à la Cour pénale internationale, créée à Rome en juillet 1998, « elle ne rentrera en vigueur que lorsque soixante Etats l'auront ratifiée, or il n'y en a que vingt-neuf ou trente à l'avoir fait (dont l'Algérie, NDLR), et elle n'aura pas de compétence rétroactive. » Il ne reste donc que « le mécanisme de la compétence universelle, c'est-à-dire la faculté, en dehors même de l'Algérie, pour des Etats qui ont souscrit à des conventions internationales, de juger des auteurs d'actes qui ont pu être commis en dehors de leurs pays. »
Par exemple, la convention internationale contre la torture (New York, 1984), ratifiée par de nombreux États, « fait obligation aux signataires de poursuivre, d'arrêter et de juger les personnes qui ont commis des crimes de torture en dehors de leurs territoires - ça peut être l'Algérie - même s'ils ont été commis contre des ressortissants algériens. »
Enfin, il pense aux « moyens économiques que l'Union européenne peut utiliser afin d'infléchir le comportement des autorités algériennes (...) car il ne faut pas rester silencieux et lâcheS au nom d'intérêts stratégiques et économiques ".
Mustapha Hadjarab

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