LES PERSPECTIVES DE PAIX EN ALGERIE

Lahouari Addi, Professeur de Sociologie, Intervention lue le 27 avril 2000 à Paris à l'ocasion du séminaire du CIPA

Tout d'abord un grand merci pour les organisateurs de cette conference et pour le CIIPA, dont les efforts sont une contribution appreciable au retour de la paix en Algerie. Tant qu'il y a la violence, tant qu'il y a des assassinats, il faut continuer de parler publiquement de l'Algerie pour attirer l'attention de l'opinion internationale sur les assassins et les meurtriers dont il faut exiger la traduction devant des tribunaux. L'opacite est une donnee constitutive de ce conflit qui n'aura de chance de cesser que lorsque seront portes a la connaissance du public national et etranger les veritables enjeux de cette guerre contre les civils. Dans cette perspective, je voudrais apporter ma modetse contribution a l'effort collectif de restauration de la paix. Naivement ou non, je demeure convaincu que ce conflit aurait des chances de s'arreter si chacun des protagonistes fournissait un effort pour comprendre la logique profonde et les mecanismes qui ont conduit a cette tragedie nationale, et aussi s'ils prenaient conscience que ni les uns ni les autres n'ont la possibilite de remporter la victoire militaire finale sur l'adversaire. Il est irrealiste de croire qu'il est possible de mettre fin a la violence par la seule action militaire, car fondamentalement la solution a cette crise ne peut etre que politique. Il y a huit ans deja, le general Mohamed Lamari, alors chef des operations terrestres, demandait qu'on lui donne six mois pour venir a bout des << six mille terroristes>> fiches et identifies. Il lui a ete donne plusieurs fois six mois mais le terrorisme est toujours la et aussi meurtrier qu'en 1992. S'il n'y a pas une prise de conscience des decideurs, c'est-a-dire de ceux qui se sont arroges par la force la prerogative de decider, ce conflit pourrait durer 100 ans. Je n'exagere pas car les uns disposent de la rente petroliere pour perpetuer le conflit et les autres comptent sur le mecontentement et la misere pour leur fournir des terroristes en grand nombre. C'est une mecanique qui s'auto-entretient et qui risque de durer dans le temps.

Mais il ne faut jamais desesperer lorsqu'il s'agit de la paix. Quand les guerriers sont tetus, les hommes de paix doivent etre encore plus tetus et continuer d'expliquer que la vie d'un enfant, d'une femme, d'un homme, quelque soient les convictions, valent beaucoup plus que ces convictions. La modernite a arrache l'humanisme a ses naivetes passees en posant l'homme comme fin en soi et non comme moyen des ideologies et des croyances. C'est pourquoi le militant de la paix doit faire preuve de pedagogie pour expliquer aux uns et aux autres que l'idee de Dieu est mieux realisee dans la concorde et la fraternite et aux autres que l'Armee est plus puissante et mieux respectee dans une Algerie pacifique et developpee.

Le conflit qui tourmente notre pays depuis plus de huit ans n'est pas fortuit car il resulte d'une conjonction de facteurs historiques sur lesquels il faut revenir pour proposer une alternative conduisant à une paix véritable et juste. Il y a au moins deux facteurs dont il faut prendre la mesure pour engager un dialogue national sincère. Le premier facteur est que la population a, au lendemain de l'independence, idealise l'Etat porte par l'utopie nationaliste heritee du mouvement national. Le deuxieme est la politisation, pour des raisons historiques, de l'Armee. Commencons par le premier facteur.

Rupture entre lEtat et la population

La violence d'aujourd'hui exprime la profondeur de la deception suscitee par l'Etat independent dans lequel la population a investi affectivement ses espoirs. Elle est aussi le resultat de l'echec du regime a articuler l'Etat aux courants politiques qui traversent la societe. L'echec de l'utopie nationaliste, qu'a portee haut le regime de Boumediene dans les annees 60 et 70, a alimente le mecontentement social, revendiquant une moralisation de la vie publique et une participation effective des populations a la gestion locale et nationale du pays. L'ambiguite de cette demande est qu'elle est formulee par une partie importante de la population dans un langage religieux du fait de la pregnance de la religiosite dans la culture politique dominante. Mais ceci n'est pas un obstacle a la formation d'un champ politique moderne parce que les discours evoluent en fonction de la maturite des acteurs et de la cristallisation des institutions. En tout etat de cause, ni par le passe, ni aujourd'hui, le discours religieux utilise dans les revendications politiques n'avait une finalite religieuse proprement dite.

La reconnaissance publique de l'echec du regime augmentera probablement les chances d'ouverture d'un dialogue national qui dépend donc de la prédisposition des dirigeants à reconnaitre que le régime est désormais frappé d'un déficit profond de légitimité. Alors que depuis les émeutes d'octobre 1988, le régime n'est plus légitimé aux yeux de la majorité de la population, les dirigeants n'ont fait que ruser depuis cette date pour se maintenir au pouvoir, cooptant des responsables et truquant les élections. Les manipulations successives depuis 1988 n'ont pas apporté la crédibilité et la légitimité au régime; au contraire, elles n'ont fait que précipiter le pays dans la violence a grande echelle.

Mais là aussi, les dirigeants ont manqué d'imagination et de capacité à s'inscrire dans des perspectives historiques à long terme. Le régime s'identifie à la Nation et monopolise le patriotisme qu'il ne reconnaît qu'à ceux qui le soutiennent. Comment peut-on vivre en commun quand on soupçonne les autres d'être des traîtres potentiels ? Comment peut-on vivre en paix quand le discours politique est fait d'exclusion ? Il n'y a pas de vrais et de faux patriotes. Il n'y a que des Algériens dont les intérêts divergent, et rien n'est aussi dangereux que de masquer des intérêts individuels ou de groupes par un discours monopolisant le patriotisme. C'est là une cause de guerre civile dans laquelle les protagonistes se croient les seuls vrais Algériens contre tous les autres. L'échec du régime, c'est aussi son échec en matière de pédagogie civique pour un espace public de tolérance vis-à-vis des diverses opinions politiques, des pratiques linguistiques, des activites economiques privees, etc. La vocation de la loi est de protéger la différence et la diversité pour rendre possible la vie en commun. La loi reconnaît et assure l'égalité à ce qui est naturellement, culturellement, politiquement et socialement différent. La différence est dans la nature et l'égalité est dans la République qui suppose par ailleurs que l'Armee, en tant qu'institution, soit depolitisee et ne s'identifie pas un seul courant politique.

La politisation de l'Armee

La violence a joue un role structurant dans l'histoire du pays, profondement marquee par la lutte anti-coloniale. C'est ce qui explique le poids de l'Armee dans le champ politique, meme si formellemet elle est une institution au meme titre que les autres institutions. La realite est que l'Armee, institution souveraine, est le tuteur d'un Etat dont elle ne veut pas qu'il soit autonome d'elle. L'Armée joue un rôle politique éminent qu'il est inutile de cacher. De 1962 à nos jours, elle a servi de pilier à un régime qui, au lendemain de l'Indépendance, s'est donné comme mission de moderniser et d'émanciper la société à travers le socialisme administratif. Industrialisation, scolarisation massive, révolution agraire, gratuité de la médecine, etc. ont été les éléments d'un programme dans lequel se reconnaissait l'Armée en tant qu'héritière du mouvement de libération nationale. Force est de constater que ce programme, faute des conditions politiques, n'a pas porté ses fruits. Plus que cela, il a servi d'alibi à la privatisation du pouvoir, cachant la rupture entre l'Etat et les citoyens. L'échec de ce programme est l'échec du régime qui, malgré la gravité de la crise multiforme des annees 90, tente de se maintenir sans avoir les capacités politiques et idéologiques pour se faire accepter par la population.

Dans ces conditions, de deux choses l'une : ou bien l'Armee, en tant qu'institution, n'est pas concernee par l'echec du regime auquel elle s'est identifiee officiellement jusqu'a la Constitution de 1989 ; ou bien, au-dela des discours trompeurs, elle est partie prenante du regime qu'elle defend en se comportant comme un parti politique en armes. Il n'est pas inutile de rappeler que, autant la premiere perspective est porteuse de paix, autant la seconde est cause de guerre civile. La tâche politique qui s'imposait dès Octobre 1988 était de distinguer l'Armée du régime pour établir un Etat de droit gérant les contradictions idéologiques et politiques de la société dans son ensemble. Il est donc vital de distinguer l'Armée comme institution, des Officiers qui l'ont servi et qui ont eu à jouer un rôle politique éminent jusqu'au 1989 et bien au-dela.

Cependant, l'histoire etant ce qu'elle a ete, il convient de distinguer les hommes des institutions qu'ils etaient censes servir. Ce n'est pa l'ANP qui a annule les elections de decembre 1991, ce sont des hommes qui ont fait un choix politique, et meme s'ils se soustrairont au jugement des hommes, ils n'echapperont pas a celui de l'histoire. Par ailleurs, des violations massives de droits de l'homme ont ete commises par des membres de services de securite que l'Armee en tant qu'institution ne peut couvrir. Les responsabilites doivent etre assumees par les individus et non par les institutions car la lutte anti-terroriste, malgre toutes les difficultes qu'elle comporte, avait a etre menee dans le cadre de la legalite et des lois en vigueur. A chaque fois que cela n'etait pas le cas, les individus doivent assumer les ecarts par rapport a la legalite, surtout quand ces ecarts se sont traduits par des executions extra-judiciaires, des enlevements et des tortures physiques. Une des conditions du retour a la paix est que chacun assume ses responsabilites dans l'exercice passe de ses fonctions. La paix ne peut etre construite sans la justice; la reconciliation ne peut se faire sur l'oubli ou le refoulement de la memoire.

Toutefois, compte tenu des specificites nationales, la reconnaissance du devoir de memoire doit s'accompagner de la reconnaissance des interets ideologiques legitimes de l'Armee dans le champ politique. A cette periode de l'evolution de la Nation, ces interets legitimes peuvent etre exprimes a travers trois principes :

-monopole des armes reserve exclusivement a l'Armee, a la gendarmerie et a la police en tant qu'institutions de l'Etat

-caractere republicain de l'Etat

-perennite des symboles de la guerre de liberation nationale : hymne national, drapeau, devise.

Cela signifie que si un courant politique porte atteinte a l'un de ces principes, l'Armee est en droit d'intervenir pour faire respecter ces principes par la force legale.

Le reste devrait etre l'affaire des partis qui ont interet a s'engager a respecter un certain nombre de principes consensuels pour permettre le retour a la paix et l'etablissement d'une vie politique marquee par la competition pacifique pour les fonctions electives. Ces principes sont au nombre de cinq :

-condamnation sans ambiguite de la violence et respect de la legalite republicaine

-respect du pluralisme politique et de l'alternance electorale

-liberte d'expression et de la presse dans les limites de l'Etat de droit

-autonomie de l'appareil judiciaire vis-avis du pouvoir executif

-egalite juridique entre hommes et femmes

Ceci constitue le minimum consensuel pour permettre un reel pluralisme exprimant les differences politiques et ideologiques propres a la societe algerienne dans laquelle les adversaires politiques doivent apprendre a se respecter et cesser de se percevoir comme ennemis a exterminer au nom de Dieu ou de la Nation.

 

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