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Intervention de Me Abdennour Ali-Yahia Président de la Ligue Algérienne de Défense des Droits de l'Homme (LADDH)
Colloque " Les dimensions réelles de la crise algérienne " Genève 21-22 juin 2000 L'Algérie n'a pas encore trouvé son équilibre entre son passé et son avenir, entre ses traditions et la modernité, entre l'Islam et la démocratie. Elle connaît une crise de société, et une crise de pouvoir, et ne peut être gouvernée dans un contexte de blocage politique, de faillite économique, et de tensions sociales. Lorsqu'un pouvoir privilégie les dépenses militaires, au détriment de l'investissement économique, de l'éducation et des dépenses sociales, exerce l'exclusion contre certains, la séduction à l'égard d'autres, et la domination contre tous, il engendre auprès de la population, des sentiments de lassitude, de saturation et de rejet. Deux catégories d'Algériens coexistent à défaut de cohabiter, et le plus grave est qu'elles ont pris l'habitude de s'ignorer. La loi d'airain en politique exige le succès, car elle ne pardonne pas à ceux qui ont échoué. La crise multidimensionnelle que vit l'Algérie, est comme le sphinx fabuleux qui dévore les voyageurs incapables de résoudre ses énigmes. Deux Présidents de la République ont déjà été démis de leurs fonctions, et ce n'est pas fini. I. Les droits de l'homme ne peuvent s'exercer qu'à la condition d'être indivisibles et universels, et la diversité culturelle ne fait que les enrichir. La situation que vit l'Algérie sur le plan des droits de l'homme, qui subissent une agression tous azimuts et son état de légitime défense, revêt une gravité exceptionnelle. Au delà de toutes les violations des droits de l'homme, c'est la notion même de l'état de droit, de justice, des libertés individuelles et collectives, qui sont remises en question.28 ans après l'indépendance, l'Algérie est à la recherche de l'an 1 des droits de l'homme. Les violations des droits de l'homme ont été commises en connaissance de cause, couvertes et souvent ordonnées par les plus hautes autorités, avec un machiavélisme hors du commun. Le terrorisme sous toutes ses formes est condamnable. Il y a en Algérie trois sortes de terrorisme: celui de l'Etat, celui des groupes armés islamistes, celui des groupes armés occultes. Ne pas condamner les crimes commis par les groupes armés islamistes serait impardonnable, mais ne pas dénoncer les assassinats commis par l'armée, les services de sécurité, les groupes armés occultes, les miliciens, serait intolérable et l'intolérable ne peut être toléré. La compatibilité sinistre et macabre des victimes de cette guerre qui ne veut pas dire son nom, impossible de à établir dans sa totalité, de par la censure qui sévit sur les informations sécuritaires, fait néanmoins ressortir plus de cent cinquante mille morts. L'état d'urgence en date du 9 Février 1992, toujours en vigueur, a favorisé la mise en place d'une politique répressive, permettant au pouvoir de fabriquer en série, des lettres de cachet, afin d'interner dans les camps de concentration su Sahara, pour délits d'opinion, plus de vingt milles Algériens. Le pouvoir tolère, cautionne et pratique l'usage de la torture, et ne prend aucune mesure pour l'enrayer et condamner les tortionnaires. La torture ne constitue pas des faits isolés, des bavures, des dépassements sans plus, mais une pratique administrative courante, employée de manière systématique, sur des dizaines de milliers de victimes. Elle est devenue partie intégrante des interrogations, qu'elle remplace ou accompagne. Elle est utilisée pour obtenir des renseignements , mais aussi en guise de châtiment, ou par mesure d'intimidation, pour recruter des indicateurs. Le pouvoir n'a pas assumé sa mission première de protection des personnes et des biens, durant les massacres collectifs, particulièrement ceux de Rais, Ben Talha et Beni Messous, de l'été 1997.Pourquoi les forces de l'ordre ne sont elles pas intervenues, alors que certaines d'entre elles, en grand nombre, se trouvaient sur les lieux des carnages, ou dans un rayon de 3 à 5 kilomètres ? Il y a non assistance à peuple en danger. Pour savoir qui tue qui, il faut d'abord se demander qui meurt. Les massacres concernent le plus souvent une population marginalisée, qui vit dans la pauvreté, et a voté à très forte majorité pour le Front Islamique du Salut (FIS) durant les élections législatives du 26 Décembre 1991.Des témoignages de miraculés qui ont échappé à l'holocauste, ont reconnu parmi les assassins, pour les uns leurs voisins engagés dans l'armée, la police communale ou les milices, pour les autres des membres des groupes armés islamistes autonomes, ou manipulés par les services de sécurité. Le doute est entier, du fait que les membres des services de sécurité s'habillent en Afghans et gardent la barbe, tandis que ceux du GIA se rasent proprement et portent les uniformes de militaires, de gendarmes ou de policiers. Tout doute, tout soupçon est frappé d'infamie. Les milliers de familles de disparus, qui ont refusé la voie de la fatalité, de la résignation et de la démission, ont lancé à l'opinion publique nationale et internationale, un cri d'alarme solennel et un appel pressant, leur demandant de faire pression sur le pouvoir Algérien, afin qu'il donne une réponse claire à la question qu'elle lui posent depuis des années : « Qu'avez vous fait des disparus ? Vous les avez pris vivants, rendez les nous vivants ». Pour mettre fin à l'amalgame du pouvoir, qui soutient que nombreux sont les disparus qui ont rejoint les maquis ou l'étranger, les familles des disparus ont apporté les preuves qu'ils ont été enlevés soit à leurs domiciles, soit sur leurs lieux de travail, soit après convocation par les services de sécurité, la gendarmerie ou la police, authentifiés. Le monde jugera le pouvoir sur sa capacité à résoudre le problème des disparus. La solidarité de la LADDH, dans le temps comme en intensité, avec toutes les victimes de la tragédie nationales, sans exclusion ni discrimination est totale. Abdelkader Hachani qui s'est attaché à résoudre la crise par la voie politique, celle du dialogue, avec comme primat des élections libres, pour restituer au peuple sa souveraineté, son pouvoir de choisir ses représentants au niveau des institutions élue de l'Etat, a été assassiné par un clan du pouvoir aisément identifiable. Tant qu'ils demeureront puissants, les dirigeants Algériens, surs de l'impunité ne seront jugés par aucun tribunal interne, pour attentes graves aux droits de l'homme. Mais tôt ou tard, vérité et justice triompheront. Peut-on espérer dans ce domaine une accélération de l'histoire ? La création d'une commission d'enquête internationale, pour établir la lumière sur les crimes et les massacres commis est nécessaire. Il faut examiner les faits qui méritent une investigation contradictoire, impartiale, détaillée, pour éliminer tout doute sur les résultats et faire avancer la vérité, car les carnages sont toujours difficiles à décrypter. Le principe de la non ingérence est remis en cause, et le devoir d'ingérence est devenu le droit d'ingérence. La communauté internationale ne peut plus laisser à leur propre sort, des peuples et des personnes, asservis, torturés, massacrés, par des régimes autoritaires, totalitaires, ou dictatoriaux. II. L'Algérie n'est ni une démocratie ni un Etat de droit. Elle accuse un déficit démocratique et républicain. Sur quels critères se baser pour dire que l'Algérie est une démocratie, alors que dans tous les cas de figure elle est une dictature, caractérisée par la concentration du pouvoir, l'irrégularité de sa dévolution et la l'anomalie de son exercice ? Sachant que le pouvoir se garde par la force, et la loyauté par les privilèges, et la corruption, le pouvoir n'a ménagé ni l'une ni les autres. Comment concilier le respect des droits de l'homme, avec un système politique sans respiration démocratique, qui applique la politique du bâton et du bâillon envers l'opposition, et pou qui celui qui n'est pas un courtisan, est un adversaire et même un ennemi, la main de l'étranger. Le peuple Algérien a toujours été victime d'un hold-up électoral. La mise en place par des élections entachées de fraudes massives, les résultats étant acquis d'avance et le taux de participation décidé en haut lieu, ne peuvent résoudre une crise qui dure et perdure depuis une décennie. Tout dans l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui s'axe et s'ordonne autour de la hiérarchie militaire appelée les décideurs, et il n'y a pas d'équilibre ou de contre poids à sa puissance. Les leviers essentiels du pouvoir sont aux mains des décideurs. Ils décident de toutes les grandes orientations politiques, économiques et sociales, le président de la république et le gouvernement exécutent, le parlement soutient. Le peuple Algérien assiste à la reprise des libertés, à l'affirmation du pouvoir exécutif sur le pouvoir législatif et judiciaire, à la négation da la souveraineté populaire, et à la mise en place de nouvelles formes personnalisées et autoritaires du pouvoir :
III. Paix et réconciliation nationale sont les maîtres mots. La plus forte des idées force de la société est la paix, sans laquelle la démocratie, la stabilité politique, la relance économique et la justice sociale, sont compromises. La première urgence est de la rétablir. Hors la paix point de salut pour l'Algérie. Huit années de violence, de terreur, de massacres collectifs, d'exécutions sommaires, de torture, de disparitions, d'exode rural, ont fait naître au sein de la population exaspérée par la régression continue des conditions de vie qui lui sont réservées, les licenciements massifs qui aggravent le chômage évalué a 35% de la population active, un immense besoin de paix. La concorde civile qui ne comporte aucune référence politique, mais qui est explicitement de nature pénale, est condamnée à très court terme à l'échec. Le pouvoir ne peut recueillir les fruits de la politique du pire, celle du tout sécuritaire. Bouteflika qui ne parvient ni à faire la guerre, ni à faire la paix, ni à dialoguer, ni à éradiquer, n'a pu évaluer la situation sécuritaire, car pour lui la concorde civile n'est pas le commencement mais la fin. Avec la reddition de l'AIS, certains ont cru que les attentats allaient diminuer, puis cesser. Il y en a encore au rythme de 50 à 100 personnes par semaine. Les victimes doivent elles se mesurer au nombre, et combien en faut-il pour que le terrorisme ne soit pas résiduel ? Y a- t-il un barème au dessous duquel la barbarie serait acceptable ? La paix des cimetières ou « la paix des braves » c'est la peste ou le choléra. Après l'euphorie affichée par Bouteflika, voici venu le temps des désillusions. Comment sortir de la crise actuelle ? Le pouvoir doit chercher ses interlocuteurs dans les rangs de ses adversaires politiques. Il faut faire le bilan de ce qui a été accompli depuis le contrat national, et de ce qui reste à faire. Il faut aborder la crise sous le seul angle qui n'a jamais été traité, celui de sa dimension politique. Ce n'est pas pour le moment la voie empruntée, mais elle est à explorer. La paix passe non pas par une démarche individuelle, celle du chef de l'Etat, mais par une démarche collective, pour dégager un compromis basé sur le plus petit dénominateur commun. La plate forme du contrat national du 13 Janvier 1995, dont chacun peut mesurer la densité et la richesse, demeure l'événement le plus important de ces dernière années, la pierre angulaire de la solution de la crise, qui est d'abord politique et se réalise par un dialogue global, politique, pacifique, avec la participation sans exclusive de tous les acteurs importants de la vie politique, qui inscrivent leur démarche dans la recherche de la paix.
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