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Rencontre avec l'ancien
Président de la République
Il s'exprime, enfin,
pour commencer à parler sans toutefois dire tout, et tout de suite. Chadli
Bendjedid veut laisser le temps au temps. Dans cette première sortie,
il s'explique, sans passion et sans citer de noms, sur des questions restées
sans réponse, et ces propos d'un homme blessé, mais serein méritent
qu'on les écoute pour se faire un jugement rétrospectif sur une
époque qui n'a pas encore livré tous ses secrets.
Chadli : « Mes
vérités »
Mohamed
Benchicou, Le Matin, 13 janvier 2001
Il est resté une
énigme, il le sait, et il ne semble pas s'en émouvoir, ni vouloir
en tirer gloire, ni encore moins en souffrir : depuis neuf ans qu'il a quitté
la scène politique, Chadli Bendjedid s'est imposé un silence digne
- « mon choix personnel, sans aucune contrainte de qui que ce soit »
-, s'attachant, avec une rare constance, à résister aux démons
de la polémique, attitude qui lui vaut aujourd'hui de jeter sur le monde
qui l'entoure un regard froid et compatissant, sans animosité, mais sans
illusions sur les hommes. Celui qui a présidé durant treize longues
années aux destinées de l'Algérie et qui fut au centre
de plusieurs controverses tient aujourd'hui à ne rien laisser paraître
de l'amertume qu'on devine, affichant une déroutante sérénité,
celle d'un homme « à la conscience tranquille et qui ne regrette
rien ». Tout juste, par instants, une lueur désabusée dans
des yeux blasés par « tant d'ingratitude » de presque tous,
y compris de ceux à qui il a rendu la liberté ou fait confiance,
désabusement devant de successives trahisons des clercs devenus rois,
devant la frénésie dans l'outrage et l'insulte, mais un désabusement
vite maîtrisé, rapidement caché derrière une allure
altière et déterminée. D'apparence, Chadli n'a pas changé
: toujours cette corpulence de sportif endurci, la même chevelure cendrée
qui ne concède aucune parcelle à la calvitie et toujours cet accent
sans emphase qui dit un « combat sacré ». Son combat sacré
? « La réhabilitation de l'Etat de droit et la transition vitale
vers une Algérie rénovée et rajeunie », fondamental
et inachevé, intime et trop complexe à expliquer, « une
cause qui expose fatalement aux inimitiés et aux égoïsmes
». « Je voulais que l'Algérie tire les leçons de l'empire
soviétique et ne tombe pas dans les mêmes travers ». Caprice
de souverain soucieux de laisser son nom à l'histoire ? Non, plutôt
un vieil attachement aux idées libérales héritées
du père, partisan de Ferhat Abbas, une figure qui a marqué la
jeunesse de Chadli Bendjedid qui l'évoque aujourd'hui comme « un
homme qui était en avance sur son temps, qui a eu le courage de ne pas
succomber aux populismes et qui avait une idée gigantesque de la démocratie,
de la société civile et de l'Etat ». Alors, plus que les
attaques dont il a fait régulièrement l'objet, Chadli Bendjedid
donne l'impression de davantage souffrir de n'avoir eu le loisir de mener jusqu'au
bout cette mission quasi lithurgique, celle d'« arracher l'Algérie
aux monopoles de la pensée et de l'économie », de n'avoir
pas eu le temps de rendre irréversibles les réformes politiques
et économiques. « C'était tellement plus commode d'employer
les attributs du pouvoir à des fins personnelles. Mais je n'ai pas l'habitude
de trahir mes croyances » Et d'évoquer cette formule que Boumediène
a eu à lui répéter maintes fois : « N'oublie pas
que celui qui tient à me suivre mourra dans le dénuement »
Il se dit fier, aujourd'hui, de n'avoir pas accumulé des richesses sur
le dos de l'Algérie et pense haut et fort que la véritable richesse
est de rester fidèle à ses idées. « Si on avait le
moindre soupçon sur Chadli, croyez-vous qu'on se serait gêné
de le mettre dans l'embarras et d'en faire les gorges chaudes ? » Il affirme
avoir mis la puissance de son pouvoir - « et j'avais un énorme
pouvoir » - au service des transformations sociales et politiques de l'Algérie,
au service de son honneur : « Pour la dignité de l'Algérie,
Chadli n'a jamais tendu la main à l'étranger. » Il tire
quelque satisfaction d'avoir été le père des réformes,
même si des subordonnés ont jugé utile, pendant et après
son règne, de s'en approprier la paternité : cela lui arrache
juste un sourire furtif et amusé sur toutes les frivolités qu'il
a eu à entendre. « Pour engager des réformes et s'opposer
aux positions dominantes, il faut d'abord posséder le pouvoir »
« Décennie
noire ? Quelle décennie noire ? »
A l'écouter, on saisit alors que son long silence s'est voulu une double
élégance seigneuriale à l'encontre d'un univers politique
volage et superficiel qui ne méritait pas qu'on lui répliquât,
et d'un pays qui avait davantage besoin de protection que d'échange de
quolibets. « Répondre à qui ? Et pourquoi ? Pour ajouter
de l'huile sur le feu qui n'en manque pas ? Pour créer d'autres motifs
de discorde à une situation déjà fort compliquée
? » Chadli Bendjedid, qui a eu à connaître tout le monde
et chacun, choisira d'en dire davantage le moment venu. Pour l'heure, il semble
laisser faire la loi tenace et implacable de l'hypocrisie politique, «
celle qui se plaît dans la critique facile du prédécesseur,
la démesure verbale et l'alibi de l' "héritage catastrophique"
». Il est apparemment plus révolté par l'indélicatesse
du procédé que par sa futilité. « Dénoncer
la gestion de celui qui n'est plus là, parler de "décennie
noire", cela peut, parfois, être une diversion pratique pour cacher
les défauts et les incompétences, un prétexte pour éviter
de parler des maux actuels, mais cela ne résout jamais la question de
l'avenir du pays. C'est tellement vain. La preuve » Et d'évoquer
la fidélité et l'éthique qu'il s'est toujours imposées
vis-à-vis du défunt Président Houari Boumediène,
le compagnon d'armes, l'ami, le confident, dont la mémoire n'a jamais
eu à subir le moindre outrage de Chadli Bendjedid. C'est d'ailleurs cette
immense fidélité à Boumediène qui l'aurait contraint
à accepter, en 1979, de prendre les rênes d'un pays qui vivait
une époque difficile. « Ce que les gens doivent savoir, c'est qu'à
la mort de Boumediène Chadli Bendjedid n'a jamais revendiqué la
succession. En qualité de coordinateur de l'armée, c'est moi qui
ai proposé à des candidats médiatisés à l'époque
de prendre la relève. Ils ont refusé. Oui, ils ont refusé,
et ils ont refusé parce que la situation était complexe, l'endettement
énorme, les caisses vides, les étals déserts et la pénurie
régnante Chadli n'avait pas vocation à devenir Président,
mais il n'avait plus le choix. » Alors, tous ces propos tardifs, rétrospectifs
et médisants sur la « décennie noire » le blessent,
surtout quand ils viennent de personnalités défaillantes. «
Pendant cette décennie, on a édifié une quantité
de barrages, construit des milliers de logements, libéré le marché
de la consommation, libéré les murs politiques, autorisé
la presse libre et le multipartisme, consolidé l'image du pays, libéré
les détenus politiques et d'opinion De quelle décennie noire parle-t-on
? »
La Cour des comptes ? Parlons-en
Chadli, victime de revanches inassouvies ? Inévitablement, la pensée
dérive sur la fameuse Cour des comptes et ses innombrables péripéties
qui n'ont pas valu à l'ancien Président de la République
que des amis. Le fait arrache à l'ancien chef de l'Etat un accent indigné
: « La Cour des comptes devait faire un travail de constat de l'utilisation
des deniers publics et de récupération du patrimoine national.
Elle n'avait pas pour mission de s'en prendre à des personnalités
politiques de l'époque. Quand j'entends aujourd'hui le sobriquet de "cour
des règlements de comptes'', cela m'indigne. Chadli Bendjedid n'était
pas obsédé par l'idée de créer des problèmes
à des responsables politiques. C'est oublier trop vite que c'est Chadli
Bendjedid, pour des besoins de paix sociale, qui a fait voter une résolution
au congrès du FLN épargnant la détention à des personnalités
politiques impliquées dans des détournements de fonds publics.
Non, je n'étais animé par aucun désir de vengeance. Seul
m'importait le rétablissement du droit. »
Chadli et le FIS
Tout cela dit, il reste le reproche principal, celui qui commande toute l'avalanche
des critiques contre Chadli et sur lequel l'ancien chef de l'Etat n'a pas eu
l'occasion de s'expliquer : la suprématie du FIS aux élections
législatives. Bien des accusations sont nées de ce triste épisode,
notamment celle qui voudrait qu'un accord secret aurait été passé
entre Chadli et le parti islamiste. La précision fuse, de taille : «
Accord avec le FIS ? Le Président Chadli Bendjedid n'a jamais rencontré
de responsables du FIS en dehors des rencontres publiques avec les formations
politiques, qui ont eu pour théâtre le siège de la Présidence
de la République et auxquelles était convié le FIS au même
titre que tous les autres partis. J'ai d'ailleurs toujours évité
de voir qui que ce soit à l'extérieur de la Présidence,
par respect infaillible à ma mission de premier magistrat. J'étais
chargé de mettre l'Etat au-dessus de toutes les considérations
politiciennes. » Chadli Bendjedid souligne n'avoir jamais eu de sympathie
particulière pour le FIS dont il avait à l'époque déjà
une opinion précise sur la plupart des dirigeants, « des hypocrites
politiques qui instrumentalisent la religion pour arriver au pouvoir ».
A-t-il été surpris que le FIS ait réussi à s'imposer
largement aux législatives ?
« Oui, car nous avons été trompés par les sondages
officiels et officieux qui parvenaient régulièrement à
la Présidence, qui faisaient fausse route totale et qui attribuaient
au parti de Abassi Madani moins du quart des suffrages. » Pour la Présidence
de la République, l'équilibre politique qui se profilait alors,
sur la base de ces rapports, valait la peine que l'on tentât l'expérience
d'une vraie Assemblée nationale pluraliste où le FIS aurait été
confronté à d'autres courants politiques et où il aurait
été réduit à sa véritable nature. Mais le
26 décembre au soir, ce fut le funeste désenchantement Que faire
?
Chadli est parti de son
propre chef
La victoire du FIS venait de provoquer une donne politique nouvelle, tragique
et incontournable. Arrêter le processus électoral ou aller jusqu'au
bout ? « C'était une question de fidélité à
sa morale et à ses convictions. Nous étions devant un dilemme
inattendu, certes, mais quand on a des convictions on ne peut faire une autre
politique que celle que dicte votre conscience. On ne peut prétendre
édifier un Etat de droit et accepter qu'on bafoue le verdict des urnes,
quel que soit ce verdict. C'était mon choix de poursuivre le processus
électoral, d'affronter l'énorme incertitude et de faire confiance
en l'avenir Je ne voulais pas abdiquer à la volonté d'un système
qui avait vieilli. Alors, entre ma conscience et mon poste, j'ai choisi ma conscience.
» Ce choix contrarié, Chadli Bendjedid, pour ne pas avoir «
à faire une autre politique », a alors choisi, de son propre chef,
de partir le 11 janvier 1992. Neuf ans plus tard, il ne regrette pas cette décision
majeure qui l'a mis en adéquation avec lui-même. Quant à
ce qui s'est produit par la suite, il préfère répondre
par un soupir « Le temps aurait travaillé pour la vérité
et aurait dévoilé la véritable face du FIS. »
« Personne n'a obligé
Chadli Bendjedid au silence »
La retraite forcée lui permet de lire et de s'adonner aux joies de la
famille. L'immense égard qu'il déclare garder pour le pays, le
sens de l'Etat et des responsabilités qu'il a eu à assumer ainsi
que l'éthique politique l'ont conduit donc à ce remarquable «
silence responsable » qui, pense-t-il très fort, épargne
à l'Algérie des déchirures supplémentaires, dût-il
en souffrir et subir des diatribes de tous genres et de toutes natures. «
Mais personne n'a obligé Chadli Bendjedid au silence. » L'ancien
Président, qui vit à Oran non pas dans une résidence d'Etat
comme on s'est plu à le raconter mais dans une modeste habitation chez
sa belle-famille qui l'héberge, est libre de tous ses mouvements, libre
de se déplacer à l'intérieur et à l'étranger.
« Mais quand on ne fait pas partie des gens qui aiment voyager ou qui
adorent faire le tour des chefs d'Etat, les déplacements à l'étranger
ne sont pas une obsession » Pour faire ses contrôles médicaux,
l'ancien Président de la République, qui vit avec sa seule pension
de retraité, doit toujours recourir à la Sécurité
sociale algérienne, « faute de moyens pour suivre des traitements
médicaux privés ». Boumediène l'avait prévenu.
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