Algérie : l'urgence démocratique

Le Monde, 14 juin 2000

La France accueille le président algérien, Abdelaziz Bouteflika, dont le pays continue d'être meurtri par la violence. Si celle-ci a diminué dans les grandes villes, elle n'en continue pas moins de faire de très nombreuses victimes. Depuis le 13 janvier, date butoir pour la reddition des groupes armés, on compte plus de mille morts. Ce qui signifie l'échec de la politique dite de « concorde civile » impulsée par M. Bouteflika, qui consiste officiellement à accorder l'impunité aux terroristes renonçant à la violence, pour autant qu'ils n'aient pas été reconnus coupables de crimes de sang ou de viols.

La « concorde civile » a échoué principalement parce que l'opération a ignoré le caractère politique du conflit, dont on a décidé en haut lieu qu'il relevait du droit commun. Au lieu de traiter politiquement un conflit politique, les autorités ont préféré mettre en place un système de récompense financière des repentis, donnant ainsi une prime aux meurtriers. Cette opération a pour objectif essentiel de dispenser les autorités de mettre en place une commission « vérité et justice » et de brouiller les pistes menant aux commanditaires des massacres dont ont été victimes de nombreux villageois (Raïs, Bentalha, Relizane...).

Le président algérien a ainsi mis en jeu sa crédibilité de premier magistrat du pays, en refusant de rendre justice aux milliers de familles de disparus et aux dizaines de milliers de victimes du terrorisme et de la répression. Les signataires de ce texte lui demandent de tenir ses promesses électorales relatives au retour de la paix et de permettre à la presse algérienne et étrangère d'informer librement le public sur les attentats qui continuent d'endeuiller des centaines de familles algériennes.

Nous soutenons la démarche des Algériens qui veulent construire la démocratie sur la base de la défense et la promotion des droits de l'homme pour tous, plus nombreux qu'on ne le croit en Europe. Leurs propositions, concrètes et réalistes, sont souvent défigurées par la presse algérienne ; elles consistent pourtant à mettre fin au conflit par une solution politique qui assure la reconnaissance de toutes les sensibilités présentes dans le pays, à l'exclusion de celles qui prônent la violence.

Ils demandent au pouvoir d'activer les procédures judiciaires pour traiter la douloureuse question des disparus et faire la lumière sur les assassinats ciblés de civils et sur les massacres de villageois. Les récentes visites d'ONG de défense des droits de l'homme que le gouvernement algérien a fini par autoriser constituent de ce point de vue une initiative positive, qui doit être poursuivie et soutenue.

Mais ne nous faisons pas d'illusions : le dénouement de la crise algérienne n'est malheureusement pas pour demain. Car il reste conditionné par l'évolution politique de l'ensemble du pays vers une gestion démocratique du pouvoir. Un pouvoir aujourd'hui confisqué par une poignée de généraux agissant dans l'opacité. L'Europe ne semble pas jusqu'à présent avoir compris qu'un tel maintien du statu quo dans la crise algérienne entretient la dégénérescence de la situation sociale et politique du pays, avec des répercussions dont il est difficile de mesurer l'ampleur et des coûts très élevés pour la communauté internationale.

La possibilité d'un dénouement pacifique dépend donc aussi largement du degré de compréhension de la situation algérienne, dont la complexité n'autorise pas les responsables européens à faire l'économie d'une analyse en profondeur. Or force est de constater que les chancelleries européennes, suivant en cela la position française, préfèrent s'accommoder de la démocratie de façade que leur présentent les autorités algériennes. Et qu'elles ne semblent pas, pour des intérêts souvent inavouables, pressées de parler franc et de les mettre devant leurs responsabilités. Demain, une fois les projecteurs éteints sur l'événement médiatique du jour, les responsables algériens auront vite oublié leurs discours creux. Et ils continueront, avec l'aval de l'Europe, à agiter l'épouvantail islamiste pour persévérer dans la confiscation des libertés, dont fera les frais, encore une fois, la population.

Il est donc à souhaiter que cette visite soit l'occasion, pour le gouvernement et le président de la République française, de ramener l'attention de leur interlocuteur sur ces quelques points incontournables. Ils doivent en particulier adopter une attitude ferme et intransigeante sur la question des disparus, ce crime contre l'humanité que le droit qualifie de « continu », en signifiant à M. Bouteflika que son gouvernement ne peut continuer à ignorer ce dossier et qu'il se doit de lui donner au plus vite un traitement conforme au droit et aux engagements internationaux de l'Algérie. C'est cette urgence que nous entendons réaffirmer devant les autorités françaises et algériennes, mais aussi européennes.

Sans ce préalable, toute réaffirmation de l'amitié et de la coopération franco-algérienne ne sera pas crédible. Une coopération qui doit se développer dans le respect de l'indépendance - si chèrement acquise par l'Algérie - et des spécificités de chacun. Elle ne pourra se renforcer et s'élargir au niveau européen que par la volonté d'en finir avec les ambiguïtés et les tentations néocoloniales, de tirer un trait sur les circuits de corruption qui gangrènent les relations entre l'Algérie et ses différents partenaires. Et cela ne se fera aucunement au détriment du rapport privilégié entre l'Algérie et la France, l'espace franco-algérien étant une réalité vécue sans complexe par les nouvelles générations qui veulent y vivre et s'y déplacer librement.

A Marseille, en novembre, une conférence internationale doit redéfinir les relations euro-méditerranéennes. C'est dans cette perspective que nous invitons instamment nos gouvernements respectifs à ne pas rester indifférents et muets face aux tragédies que vit le peuple algérien.

Pour le Comité international pour la paix, la démocratie et les droits de l'homme en Algérie : Lahouari Addi, Majid Benchikh, Mohammed Harbi, Fatiha Talahite, Tassadit Yacine (Algérie), Werner Ruf (Allemagne), Jocelyne Cesari, François Gèze, Véronique Nahoum-Grappe, Bernard Ravenel, Pierre Vidal-Naquet (France), Gema Martin Muñoz (Espagne), Anna Bozzo (Italie).


 

 

 

 
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