La vérité en quarantaine

Khaled Satour, Courrier dans Libération, 6 et 7 janvier 2001

Dans quelle mesure le débat actuel en France sur la torture pendant la guerre d'Algérie finira-t-il par ouvrir sur l'actualité des exactions militaires dans ce pays? Y a--il un intransgressible délai de silence de quarante ans que rien ne peut abolir, ou une sorte de champ clos de l'Histoire que le débat d'actualité est sommé, à titre conservatoire, de ne pas empiéter? Autrement dit, la vérité est elle vouée à une quarantaine durant laquelle elle doit se purifier de ses germes vénéneux avant qu'on ne l'approche?

On dira que le recul établit les faits. Que l'Histoire a ceci de supérieur sur l'actualité qu'elle atténue les tensions, et donc les manipulations. Mais on dit aussi que l'amitié est supérieure à l'Amour, à peu près pour les mêmes raisons. Pourtant, qui se contente de la tiédeur de l'amitié?

Observons comment, pour le seul cas de l'Algérie, l'actualité a raillé l'Histoire tout récemment. Au moment où le régime d'Alger organisait la mascarade du retour du chanteur Enrico Macia, les présomptions s'accumulaient sur l'implication de l'armée dans l'assassinat du chanteur Lounès Matoub. Il nous a été évité de justesse (peu importe que ce fut pour de mauvaises raisons) de voir les arts et les libertés glorifier les mécènes quand ils devaient stigmatiser les bourreaux.

Et aujourd'hui, l'empoignade sur la torture battant son plein, le livre de Nasroullah Yous sur le massacre de Bentalha envoie ses blessures vives télescoper les cicatrices de la guerre d'Algérie.

"Cette torture-ci, nous dit-on, est l'affaire de la France. Celle-là ne nous concerne pas, elle est l'affaire des Algériens." Faux. Et trop tard pour le parti communiste, animateur de la campagne! Il a pris part à l'activisme médiatique qui a jeté une chape de silence sur la terreur semée ces dernières années par le pouvoir militaire algérien. Ses organisations et associations satellites ont prêté main-forte à ses affidés algériens pour relayer la désinformation orchestrée par Alger. Il a participé au sabotage de la revendication d'une commission d'enquête internationale sur les massacres. La voix prestigieuse d'un Henri Alleg ne s'est pas élevée pour affirmer que la "question" d'aujourd'hui est aussi grave que celle d'hier. Non, décidément, une bonne partie de l'élite française ne peut arrêter à 1962 son implication dans les affaires algériennes. Elle partage avec l'élite mercenaire algérienne la responsabilité de la désinformation en France même.

La thèse implicite de la supériorité de la vérité différée est inacceptable. L'histoire du génocide juif ne peut éclipser la tragédie palestinienne. Les horreurs du stalinisme ne peuvent justifier les tares du libéralisme. Et la torture des parachutistes ne saurait, en France comme en Algérie, être plus légitimement dénoncée que celle de la sécurité militaire.

La vérité rétablie sur le passé concerne surtout les nations, elle allège la conscience collective des unes et apaise le souvenir meurtri des autres. A toutes, elle libère l'avenir. Celle que l'on établit sur le vif concerne des personnes, elle permet de sanctionner, de réparer et souvent de sauver la mort. Elle rend la vie possible. L'une est un pis-aller, l'aveu à posteriori qu'on a failli aux devoirs de l'autre.

Rien n'oblige les douleurs du présent à se recueillir en silence sur les souffrances du passé, en attendant qu'on vienne les sortir de la quarantaine. Rien que la contrainte.

Khaled Satour, universitaire, ancien enseignant à la faculté de droit d'Alger

 

 

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