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De
ce côté-ci des massacres
Daïkha
Dridi, Le Quotidien d'Oran, jeudi 4 janvier 2001
Une polémique déchaîne
ces derniers temps les passions sur les responsabilités dans les massacres
en Algérie. Entre ceux qui ont la certitude que les militaires ont égorgé,
en 1997-98 des centaines d'Algériens par nuit et ceux qui ont la conviction
que ce sont des islamises, rien ne va plus. Ca se passe là-bas, en France,
entre deux courants qui ont pour point commun d'être réfractaire
au doute.
Depuis que Nesrollah Yous
a publié «Qui a tué à Bentalha», les «spécialistes»
de la question algérienne en France se livrent à des batailles
dont la passion rappelle le vaste cirque médiatico-politique qu'était
devenue l'Algérie au lendemain de l'été-automne 1997. C'était
le temps des fournées de journalistes de la «presse internationale»,
les «pros» de l'investigation, que l'on voyait débarquer
par bus entiers et Land de gendarmerie, promenés par nos services de
sécurité entre tournées des lieux de massacres et hôpitaux,
venus faire en quelques heures la «vérité sur les massacres
en Algérie». Rien moins que cela. Quelques-uns en sont repartis
un peu pantois. D'autres avec la conviction très militante que seuls
des islamistes peuvent se livrer à de telles barbaries. D'autres encore
avec la certitude de l'urgence d'une commission d'enquête internationale.
Suivirent les fournées de députés de là-bas et autre
panel, venus clore le débat.
Aujourd'hui, trois ans après les massacres de Raïs, Bentalha, Sidi
Youcef, Had Chekala, après plus d'un an de concorde civile, les passions
se déchaînent avec presque exactement les mêmes termes du
débat d'alors. D'un côté, persistent les fausses barbes
et camions de militaires égorgeurs qui ont pris le soin de prévenir
les patriotes, les gardes communaux, les fossoyeurs et même les hôpitaux
de l'imminence d'une purge indescriptible. De l'autre, les témoignages
à la va-vite du style «on connaît ceux qui nous ont massacrés»
et le mythe des mines du pourtour des massacres qui ont empêché
notre vaillante armée de voler au secours de centaines d'Algériens.
Et si la commission d'enquête internationale a disparu du débat,
elle est remplacée par une évocation persistante du Tribunal pénal
international - modèle idéal s'il en est de la justice exercée
par les puissants - dont devraient être passibles nos féroces,
machiavéliques généraux.
Le tableau peut paraître schématique, excessif ? Que dire de la
péremption d'un éditeur français (François Gèze,
directeur de La Découverte, dans une interview publiée par El
Watan) qui a l'air d'avoir tout compris, analysé et empaqueté,
là où nous, de ce côté-ci des massacres, sommes encore
au stade des douloureux questionnements.
Que dire aujourd'hui en Algérie de ceux qui nous expliquent simplement
que des groupes militaires, excroissances de notre célèbre maffia
des clans, ont froidement, méthodiquement égorgé des centaines
d'Algériens. Qui nous expliquent très sereinement que les «petits
massacres» de post-concorde sont encore l'ouvre des mêmes militaires.
Et pourquoi tout ça ?
L'alibi du crime est un quasi-scoop : les militaires ont tué et tuent
encore pour empêcher la population algérienne, célèbre
pour son tempérament de rebelle, d'exploser et donc de renverser le régime.
Et puis les non moins célèbres «luttes de clans» nationales
sont un recours inépuisable pour expliquer ce qu'ici, pauvres de nous
envasés dans nos traumas, ne réussissons toujours pas à
démêler.
Et si ce type d'analystes se demandent «qui tue en Algérie ?»
pour répondre que ce sont les militaires, leurs adversaires attitrés,
eux, sont révulsés par l'idée même que l'on puisse
se poser des questions. Au lendemain de la sortie de «Qui a tué
à Bentalha» il y eut bien quelques articles, bien de chez nous,
pour s'en prendre à l'auteur, Nesrollah Yous, pour se moquer des indices,
pourtant terriblement troublants, qui émaillent son récit, pour
le suspecter de terrorisme, pour s'en prendre à sa vie privée,
pour dire le mépris qu'ont nos grandes plumes des «manoeuvres»
qui se mettent à écrire des livres et même pour lui demander,
dans une interview mémorable (publiée par Le Matin) qui feint
d'ignorer qu'elle s'adresse d'abord à une victime, si ce livre lui fait
gagner de l'argent.
L'indécence de cette mini-cabale médiatique, plutôt tiède
d'ailleurs, n'a eu d'égale que le manque d'arguments opposés au
témoignage de cet homme. Mais que vaut une dizaine d'articles publiés
de ce côté-ci des massacres, dans un débat qui ne concerne
pas encore la principale concernée, la population, l'opinion algérienne,
si tant est qu'elle est perçue encore en tant qu'opinion ? Le livre n'est
pas en vente chez nous, il n'a apparemment pas même été
lu par les «témoins» rapatriés à la maison
de la presse pour manifester contre «l'infâme» Yous et visiblement
pas (à en juger par les questions) par ceux qui ont tout de même
décidé d'interviewer l'auteur. Le livre n'est pas en vente chez
nous et c'est pas demain la veille que les autres rescapés de Bentalha
pourront le lire pour nous en dire, eux, leur point de vue sur la question.
Eux sont pour l'instant quadrillés par la pression et puis de toute façon
la question n'est pas là puisqu'il s'agit avant tout de convaincre les
gens de là-bas. Ceux qui sont de l'autre côté des massacres.
La riposte de ceux qui se sentent personnellement insultés par ceux qui
osent «dédouaner l'intégrisme de ses crimes» s'organise.
Un contre-livre est en instance de publication, fruit du labeur d'un journaliste
d'El Moudjahid, journal connu pour la perspicacité de ses enquêtes
et la pertinence de sa liberté de ton. Que ne l'a-t-il publié
avant celui de Nesrollah Yous ! Des contre-témoignages sont d'ores et
déjà publiés par l'hebdomadaire Marianne (édition
du 18 décembre), dans une contre-enquête qui rejoint en indécence
les articles nationaux quant aux sarcasmes et dédain réservés
à un survivant de la boucherie Bentalha, Nesrollah Yous. Une riposte
qui aura pour prestigieux finish un débat organisé, en collaboration
avec le Parti communiste, au sénat des Français. Le sénat
des Français va bientôt être gagnée par la fièvre
de la responsabilité dans nos massacres, alors que le nôtre, et
toutes nos institutions avec, et notre «société civile»,
et nos partis politiques, et nous autres citoyens sombrons inexorablement dans
une torpeur sans nom.
Ils sont énergiques là où nous sommes lents, ils sont tranchants
là où nous sommes tâtonnants...
Peut-être bien parce que nous y sommes bien de ce côté-ci
des massacres, des mini-Bentalha qui n'en finissent pas, des terroristes amnistiés,
des salauds qui font régner leur loi, des disparus jamais retrouvés,
des lycéens mitraillés. Du côté où les policiers
se mettent à se suicider allègrement. Du côté où
les éradicateurs, les réconciliateurs sont des mots qui n'ont
plus de sens mais des mines déconfites, défaites, groggy.
J'ai longtemps erré entre les massacres et les attentats, nous sommes
des dizaines et des dizaines à l'avoir fait, des êtres humains
avant d'être des journalistes, étiquetés éradicateurs
ou kitukistes, nous sommes des tas à en être chancelants, éradicateurs
ou kitukistes, dans l'intimité ou publiquement.
J'ai longtemps erré entre les massacres et tout ce que je sais c'est
que je continuerai encore à le faire dans un cauchemar qui n'en finit
pas de s'allonger, que j'ai bien du mal, moi, à identifier comme pur
produit des laboratoires de la sécurité militaire. J'ai bien du
mal à apposer une opinion tranchée, finie sur ces marécages
de l'horreur. Nesrollah Yous lui-même dit en fin de récit que parfois
il se sent «débile» de penser que l'armée ait planifié
aussi cyniquement cette démence organisée. La seule vraie certitude
de son livre, le seul élément irréfutable est que l'armée
a laissé massacrer pendant cinq heures plus de quatre cents Algériens.
Un tel épouvantable crime ne peut être justifiable ou explicable
ni par des mines, ni par des bombes, ni par l'obscurité ni par rien.
Rien absolument rien ne peut laver cette responsabilité-là. Mais
cette vérité-là ne semble pas beaucoup intéresser
alors qu'elle est l'architecture même du livre de Yous. Un livre dont
on oublie de dire qu'il est un événement pour avoir été
le premier du genre, celui d'un rescapé qui raconte ce que lui a vécu,
senti, entendu. Un livre qui en appelle d'autres, de survivants, de victimes,
pas des contre-enquêtes de journalistes. Car s'il est bien une force à
ce témoignage, c'est qu'il est un gisement de matière première,
produit à la première personne par un personnage tourmenté,
de bout en bout, un personnage complexe, ni noir ni blanc, parfois contradictoire,
celui d'un homme qui a le courage de chercher et de se livrer, qui a des choses
à nous dire et peut-être d'autres à taire. Un Algérien
comme tant d'autres de ce côté-ci des massacres.
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