Vers une autre vérité

Propos recueillis par Fabrice Nicolino, Politis, jeudi 23 novembre 2000

Politis : Dans la postface au livre de Nesroulah Yous que vous signez avec Salima Mellah, vous dénoncez sans hésiter des crimes contre l'humanité, dont vous jugez responsable l'armée algérienne. Et vous parlez de " vertige ". Comment ce témoignage-choc a-t-il été accueilli en Algérie ?

François Gèze : D'abord par un grand silence. Comme vous le savez, en ce qui concerne les affaires " sensibles ", la presse algérienne est très largement contrôlée par les militaires et leurs services, et nous avons l'habitude de réactions au quart de tour qui expriment en fait le point de vue du pouvoir. Là, rien pendant trois semaines avant un article paru dans El Watan. Les arguments de son auteur pour dénigrer le livre et Nesroulah sont d'une faiblesse insigne. Sur les faits qui sont au cour de la démonstration, rien. Même constat en ce qui concerne un article de l'ambassadeur d'Algérie en France, publié plus tard par Le Quotidien d'Oran et El Moudjahid. Où un article du quotidien Liberté, dont l'auteur affirme que le livre est un " tissu de mensonges " tout en admettant ingénument. qu'il ne l'a pas lu. Ce qui ressort de tout cela, c'est qu'ils n'ont rien à opposer au réquisitoire.

Politis : Pour vous, la cause est donc entendue ?

François Gèze : Oui. J'ajoute que nous recueillons en ce moment de nouveaux témoignages qui confirment, au-delà même de ce que j'imaginais, l'implication de l'armée dans les massacres. Dès le début 1993, certains massacres attribués aux islamistes ont en fait été perpétrés par des unités militaires spéciales. Mais la manipulation de la violence est orchestrée par la haute hiérarchie de l'armée dans le cadre d'une culture du secret rigoureusement organisée. Ainsi, en 1992, les ordres de mission des unités de l'armée étaient comme il se doit écrits. À partir de l'année suivante, et jusqu'à ce jour, tous les ordres ne sont plus donnés qu'oralement ; et les opérations " spéciales " - les manipulations de toutes sortes - ne sont même plus évoquées par radio. Tout est oral. Et de nombreux témoins ont été liquidés, dont beaucoup de militaires.

Politis : Comment résumeriez vous la logique de ce scénario ?

F.G : Les premiers groupes armés islamistes se forment dès le printemps 1992. Et il y a clairement deux tendances. L'une, ultraradicale, dont l'ossature repose sur ceux qu'on appelle les " Afghans ", dont certains ont effectivement combattu en Afghanistan. L'autre, plus proche des politiques du FIS, et dont le modèle est finalement assez proche de celui de la guerre d'indépendance algérienne. Le régime, dans ce schéma, ce serait en quelque sorte les colons, qu'il s'agit de chasser. Peu à peu, ces divergences se polarisent et l'on voit apparaître une nébuleuse autour de ce qui deviendra les GIA. De nombreux indices permettent de penser que, dès le début, plusieurs de ces GIA sont infiltrés et manipulés par la Sécurité militaire. Il est même probable que celle-ci était déjà présente dans les camps d'entraînement en Afghanistan. On trouverait donc dans ces groupes, dès l'origine ou presque, de vrais extrémistes religieux, ultraviolents, et de nombreux éléments manipulés.

Politis : Iriez-vous jusqu'à dire que les GIA seraient une invention des militaires ?

F.G : Non. Mais il n'y a jamais eu la trace de la proclamation des GIA. D'après ce que nous avons pu reconstituer, il s'agirait en fait d'une appellation " naturelle ", celle de la rue, qui disait les " groupes ", puis les " groupes armés " qui sont devenus les " groupes islamiques armés ", auxquels les journaux ont ajouté une majuscule. Étrange mouvement de guérilla tout de même ! À chaque fois qu'un émir local tombe au combat, en effet, la presse l'annonce et fournit en même temps, obligeamment, le nom de son successeur. Connaît-on beaucoup d'exemples de ce type dans le monde ? Ajoutez à cela que, souvent, la mort d'un même émir a pu être annoncée à trois ou quatre reprises, à plusieurs mois d'intervalle. On lit par exemple : M.X a été tué, son cadavre a été montré sur un camion qui traversait la ville ; et six mois après, on signale une nouvelle fois qu'il vient de mourir. Bizarre, non ?

Politis : Et l'autre courant islamiste ?

F.G : L'Armée islamique du salut (AIS), liée au FIS clandestin, n'apparaît qu'assez tardivement, en juillet 1994. Or, dès la fin de cette année 1994, les responsables de ses maquis commencent à dire : on pourrait signer un accord de paix avec l'armée.

Politis : Vous insinuez que l'AIS, elle aussi, aurait pu être instrumentalisée par les services ?

F.G : Au moins une partie d'entre elle. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, qu'il y ait eu dans les maquis de véritables islamistes, sincèrement décidés à mener la lutte armée. Et il faut souligner qu'on est incapable de distinguer ce qui appartient à la folie propre de ces groupes et à la folie manipulée. En tout cas, dès 1996, dans l'Algérois tout au moins, on peut considérer que toute la guérilla vraiment indépendante a été éliminée. Les groupes qui restent alors dans un rayon de trente kilomètres autour d'Alger, c'est ma conviction, sont totalement sous le contrôle des forces de sécurité. L'armée patrouille dans la journée et les groupes armés paradent la nuit. Et quand des habitants vont dénoncer leur présence à la police, ils se font assassiner par les groupes dès le lendemain.

Politis : Finalement, quel serait l'objectif de toutes ces manouvres ?

F.G : L'éradication de l'islamisme. Et pas seulement de l'islamisme armé, mais aussi de l'islamisme politique, c'est-à-dire de ceux qui avaient voté FIS aux élections. Grosso modo, on peut parler d'un permis de tuer. Selon les informations dont on dispose, il y a eu des ordres explicites donnés à l'armée, précis et répétés. Il fallait s'attaquer non seulement aux militants armés, mais aussi aux sympathisants et à leurs familles.

Politis : Venons-en à l'attitude française. On a le sentiment d'une grande complaisance par rapport au régime militaire.

F.G : Oui, et c'est d'autant plus navrant que la France donne le " la " en Europe et même dans le monde sur le dossier algérien. Celui-ci est vu par la communauté internationale comme. une affaire intérieure française ! J'ai participé il y a quelque temps à un débat public avec l'ancien ministre des Affaires étrangères Hervé de Charrette. Il a déclaré à la tribune que, lorsqu'il participait à des réunions internationales et que l'on abordait le dossier algérien, ses collègues se tournaient vers lui en lui disant : " Et alors, quelle est votre position ? "

Or nos hauts responsables connaissent, sans doute depuis 1993, le rôle exact joué par les forces de sécurité algériennes dans la violence terroriste en Algérie. La DGSE, très bien informée, a fait des rapports là-dessus. Mais au nom d'une certaine raison d'État, avec le parfait cynisme de gens qui estiment penser en stratèges, ils se comportent comme les Américains qui disaient, à propos du dictateur nicaraguayen Somoza : " C'est un fils de pute, mais c'est notre fils de pute. " De la même façon, ils se disent : ces généraux sont des corrompus et des sanguinaires, mais ils assurent la stabilité de l'Algérie. On n'est pas très loin de la théorie des dominos : si l'Algérie tombe aux mains des islamistes, qu'en sera-t-il ensuite du Maroc et de la Tunisie, avec en plus la Libye aux aguets ?

Mais il y a une autre dimension qu'il ne faut surtout pas sous-estimer : l'argent. Si les généraux algériens font preuve d'une telle sauvagerie, c'est pour pouvoir préserver le produit de leurs rapines et le léguer - nous citons dans notre postface une phrase stupéfiante d'un des hauts responsables à ce sujet - à leurs enfants. Mais il y a aussi les Français. On entre là dans le secret du secret du plus secret.

Politis : C'est-à-dire ?

F.G : Fondamentalement, l'argent circule d'un bord à l'autre de la Méditerranée. D'un côté, les grands contrats d'exportation de gaz et de pétrole ; de l'autre, l'importation massive de biens de consommation, dont une part importante viennent de France. Il est notoire que ces marchés-là font l'objet de commissions occultes, de l'ordre de 5 % à 15 %, ce qui représente des milliards de francs chaque année. La poignée de généraux qui tient le pays en profite au premier chef, mais il y a bien entendu des rétrocommissions. Où vont-elles ? Dans quelles poches ?

Politis : Avez-vous une idée ?

F.G : Je n'en ai aucune preuve, mais ma conviction profonde est qu'une partie de ces sommes sont allées dans les caisses de certains partis politiques français.

Politis : Ce qui pourrait expliquer en partie l'étrange " compréhension " dont continue à bénéficier le pouvoir algérien chez nous ?

F.G : Eh bien oui. Les choses ont d'ailleurs pu se faire " naturellement ". Dès l'indépendance, des hommes politiques de droite comme de gauche ont noué des liens amicaux avec des responsables algériens. Ce compagnonnage a peut-être servi, si j'ose dire, à amorcer la pompe. Mais j'ajouterais que la gauche française est nécessairement très impliquée, car ce système a véritablement explosé avec la pseudo-libéralisation des années Chadli. Au même moment que le début des années Mitterrand.

Politis : Si vous avez raison, une bonne partie de la classe politique française pourrait à bon droit considérée comme complice des crimes commis en Algérie !

F.G : On peut voir les choses comme ça, en effet. Ce qui est sûr, de toute façon, c'est qu'on approche désormais de la vérité, d'une tout autre vérité que celle dont on nous a parlé pendant des années. Et le choc pour la société française, ses élites, la gauche, risque d'être énorme. Je sens que les digues du silence commencent à se fissurer. Je connais des intellectuels de grand renom, souvent amis de longue date de l'Algérie indépendante, des diplomates, des responsables divers, qui disent désormais en privé : " Eh bien oui, c'est possible, c'est tout à fait possible que les tueurs ne soient pas ceux qu'on pensait. " La chose était impensable il y a seulement un an ou deux. Nous nous orientons sans doute vers un Tribunal pénal international.

Politis : Dans les prochaines années ?

F.G. Je l'espère et je le crois : oui, dans les prochaines années.

 

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