Je me fais un plaisir de répondre aux critiques une à une!

Nesroulah Yous, 22 novembre 2000

Ecrire le livre "Qui a tué à Bentalha?" n'est pas chose aisée, on peut s'en douter. Il faut surmonter sa douleur et son angoisse dans un premier temps et puis affronter les critiques qu'il suscite par la suite. Je suis consolé par le fait que ce témoignage ait répondu à une attente. Un nombre considérable de lecteurs m'accostent, m'écrivent et m'interpellent pour exprimer leur satisfaction de voir enfin un récit confirmant ce qu'ils appréhendaient, ce qu'ils savaient. Nombreux sont ceux qui, motivés par un tel témoignage, font le récit de tel événement ou de telle observation qui ont fini par leur imposer l'inimaginable: l'implication directe de secteurs de l'Armée dans les massacres.

Mais bien évidemment un tel livre n'est pas du goût de tous: Les convictions de ceux qui pendant des années ont cru et propagé (et qui le font encore) que le terrorisme algérien est exclusivement un terrorisme islamiste sont durement remises en question. Que cela soit clair: je ne crains nullement les débats et les controverses autour des questions abordées dans "Qui tue à Bentalha?" mais je n'accepte pas les diffamations et attaques mensongères, vicieuses et sans aucun fondement contre ma personne. Il faut savoir que ces attaques publiées dans les journaux algériens visent avant tout à me discréditer vis à vis de mes anciens voisins, amis et compagnons d'infortune et à me retirer toute crédibilité.

Je le dis et le répète: je n'ai rien à cacher et en témoignant, j'ai calculé le risque que j'encourai. Je ne suis ni islamiste, ni corrompu, ni issu du système mafieux algérien. Je suis pour un Etat démocratique et laïque et pour un Etat de Droit. Je fais partie de ceux qui ont été menacés dès le début par des fanatiques religieux à Baraki et ailleurs. J'ai toujours lutté contre le fascisme et l'obscurantisme, mais je ne cautionnerai pas de fascisme étatique sous prétexte qu'il nous sauvegarderait d'une autre dictature.

Ce qui me pousse à réagir aujourd'hui c'est la lâcheté et la perversion de certain(e)s journalistes connu(e)s pour services rendus à la mafia et au pouvoir occulte. Non seulement ils continuent à semer la confusion et à manipuler l'information en déclarant par exemple que je n'ai jamais habité Hai El Djillali, ou en suggérant que j'aurai moi-même fait partie des assaillants. Le fait que le livre soit censuré en Algérie, leur permet de semer la zizanie et de tenter de monter mes propres amis et voisins contre moi.

Quant à moi, je dispose des documents suivants accessibles à chacun qui le voudrait:

- Permis de port d'arme N°4504/G du 23 septembre 1997 ( 1 fusil à pompe calibre 12 mm de marque BAIKAL N° 9712238)

-Certificat médical N° 011922 du 23 septembre 1997 et N° 007854 du 8 novembre 1997, établis par docteur CHATER à l'hôpital Salim Zemirli.

- Certificat du médecin légiste, Mustapha YAICHE, agrée auprès des tribunaux, du 23 novembre 1997.

- PV N° 1133/97 du 19 novembre 1997 de la gendarmerie de Baraki.

La presse algérienne réagit à la publication du livre. Et plus la rue algérienne en parle, plus cette presse devient haineuse: Mme Salima Tlemçani me traite d'imposteur et déforme intentionnellement mes propos tout en jouant sur la corde nationaliste dans son article du 30 octobre 2000; Monsieur Mohamed Ghoualmi, ambassadeur d'Algérie en France, reproduit le 10 novembre 2000 un discours exacerbé autour de la trahison et l'absolution des crimes de l'intégrisme et prétend que l'ouvrage ne sert que d'intoxication. Mais ce sont surtout les articles minables dont les auteurs cherchent à me décrédibiliser en une phrase tout en avouant ne pas avoir lu le livre qui feraient rire si le sujet n'était pas si dramatique.

La campagne de désinformation s'appuie sur des rassemblements de pseudo-victimes du massacre de Bentalha. La conférence de presse le 11 novembre 2000, devant la maison de la presse Tahar Djaout à Alger, où une dizaine de femmes choisies sur le volet à Bentalha et Baraki (et non pas à Hai El Djillali, quartier martyre) par une association pro-gouvernementale de la région devait servir à démentir mes propos. Aucune rescapée du massacre du 22 septembre 1997 n'est présente parmi les femmes rassemblées. L'une, présentée dans la presse algérienne du nom de Khalti Aicha n'est autre que Mme Aicha Dahache. Dans mon témoignage, il est question de cette dame et de sa famille sur la page 110.

Avant tout j'aimerai présenter Khalti Aicha. En 1988-1989, elle épouse un policier licencié pour vol. Dès 1993, ce dernier soutient les groupes islamistes. Ils s'est spécialisé avec deux de ses beaux fils dans le vol de voitures qu'ils découpent et revendent en pièces détachées jusqu'au jour où il est enlevé par le groupe d'El Azraoui et Djeha (le groupe armé de notre coin). Mme Aicha voulant se venger de cet enlèvement dénonce les membres de groupes armés qu'elle connaît. Se sentant en danger, elle quitte Bentalha. Revenue dans le quartier pour récupérer, sous la protection des militaires, meubles et autres objets personnels, une bombe éclate en poussant la porte de sa maison. L'explosion fait encore des victimes dans sa famille. Une fille et un fils meurent.

Son fils Samir est pris en main par les militaires et passe plusieurs mois avec ceux de notre secteur avant de devenir patriote. Il meurt en faisant une mauvaise manipulation avec sa propre mat 49 et dans sa voiture, une R5 blanche. Madame Aicha depuis, se promène avec les photos de ses enfants décédés.

Il n'est pas du tout dans mon intention de m'attaquer à cette pauvre dame. Elle a trop souffert et l'on continue à la manipuler et á instrumentaliser sa souffrance puisque le lendemain de cette conférence de presse orchestrée, Salima Tlemçani fait dire à cette femme des choses qu'elle n'a pu dire puisqu'elle n'était pas présente lors du massacre (El Watan, 12 novembre 2000). Elle aurait notamment précisé: " nous connaissons les assassins et nous pourrons les citer un par un". Elle avance les noms de d'El Hadi, Abderrahmane, Bouzid et El Azraoui.

Al Azraoui, effectivement, est un membre de groupe armé ayant agi dans notre quartier, mais les trois autres ont vécu comme moi la nuit cauchemardesque. D'ailleurs les trois personnes apparaissent tout au long du récit. Bouzid a perdu son frère Aissa, alors directeur du souk el fellah de Baraki, tué par le terroriste Chergui en 1996 et a vécu le cauchemar de Bentalha. Le lendemain du drame, les militaires lui ont remis une arme, tel qu'ils l'ont fait avec moi. Abderahmane et El Hadi Bouti, des voisins directs ont passé une partie de la nuit fatidique sur ma terrasse. Ils ont perdu leur mère Nassia Bouti et leur sour Souhila Bouti âgée à peine de 18 ans. Quant au vrai terroriste, El Azraoui, on dit qu'il aurait participé au massacre. Moi je ne l'ai pas vu de mes yeux. A plusieurs reprises, sa mort fut annoncée, la dernière fois dans l'offensive militaire de Ouled Allel début octobre 1997. Mes voisins et moi avons cherché son cadavre dans toutes les morgues d'Alger et de la banlieue, en vain.

Salima Tlemçani sème la zizanie et créée la confusion entre les victimes du massacre et les assaillants. Est ce une manière de vouloir m'identifier moi aussi aux tueurs?

Je le dis et le répète. Je suis tout à fait disponible à débattre avec ceux et celles qui pensent qu'il n'est pas concevable que les militaires aient programmé et perpétré ce massacre. Mais je n'accepte pas qu'on propage des mensonges sur ma personne et ma famille. Je pense m'être suffisamment présenté (dans le reportage "Autopsie d'un massacre" passé sur France 2 en septembre 1999 et dans le livre "Qui a tué à Bentalha?") pour ne pas avoir à subir des dénigrements qui n'apportent rien à l'affaire. Par contre ce qui ne peut être que l'expression d'une mauvaise foi, c'est de prétendre que "l'auteur avait fui les massacres d'octobre (sic!) 97, 24 h avant le génocide, lui et sa famille" (Liberté, 11 novembre 2000).

Ne sachant pas trop quoi rétorquer aux arguments avancés dans mon témoignage, ces journalistes - souvent les mêmes - versent dans la diffamation et la confusion pour essayer d'induire en erreur les personnes qui n'ont pas la possibilité de se faire une propre idée du livre. Mais il n'y réussirons pas, parce que la vérité... l'opinion algérienne la connait. Et parce qu'en plus, elle sait comment fonctionne la presse algérienne dite indépendante.

Je dois tout de même relever que je suis satisfait de lire de la plume de personnes qui, il y a encore une année, n'auraient jamais exprimé les propos suivants:

"Pour revenir a Bentalha nous ne pensons pas que l'armée algérienne soit l'auteur des massacres comme certains commentaires de presse l'affirment clairement. Nous pensons que l'islamisme politique en est le responsable et qu'il ne s'agit pas de le dédouaner. Nous pensons par contre que certains cadres de l'armée algérienne savaient ce qui allait se produire, qu'ils n'ont rien fait pour l'empêcher, qu'ils ont laisser des centaines de personnes se faire massacrer sans intervenir. Cette non-intervention est criminelle. Elle rappelle Sharon qui a laissé les phalangistes massacrer les palestiniens de Sabra et Chatilla.Pour être compréhensible et crédible toute dénonciation de l'islamisme politique doit être accompagnée d'une condamnation du non état de droit en Algérie, des assassinats commandités par la mafia politico-financière liée à certains cercles du pouvoir, de la politique d'amnistie conséquence de la politique de la concorde civile. Condamner l'islamisme politique c'est lui donner des arguments de défense. "(Lettre de Pour 13.11.00 n° 298)

Les choses progressent lentement mais elles progressent.

Il faut toutefois mentionner que tout en utilisant le carnet d'adresses électroniques de la lettre Pour, une autre initiative vient d'être déclenchée. Des milieux qui depuis 1992 soutiennent de facto les militaires, ont lancé le mot d'ordre de serrer les rangs et se préparent à une attaque. Ils viennent de lancer un appel contre "la campagne menée par certains médias français sur les massacres de Benthala en Algérie". (Faudrait d'abord apprendre à écrire les noms des villages martyres avant de s'ériger en leurs défenseurs). Mais ce n'est pas tout: ils considèrent que de remettre en question leur version des faits n'est qu'une "opération de falsification et d'intoxication qui ne peut avoir pour objet que de laver les véritables responsables et les promoteurs des tueries": Les terroristes islamistes.

C'est comme si la parution de "Qui a tué à Bentalha?" et les questions soulevées depuis ébranlent le consensus imposé en 98 par la force (n'oublions pas par quels moyens la chape de plomb a été instaurée: médias lourds mis au pas et synchronisés, délégation européenne, délégation de l'ONU, politiciens de tout bord, visites innombrables d'observateurs "amis", etc. On a su choisir ses gens pour blanchir l'Armée et imposer la version officielle!)

Pourtant les arguments qu'on nous présente sont d'une impuissance déconcertante. La force ne se développe pas en utilisant le rouleau compresseur et défendant la parole aux détracteurs. On peut un certain temps manipuler cette peur de l'islamisme et malmèner cette éternelle référence au fascisme mais, ne se basant sur aucune réalité effective, ces registres s'épuisent. Ils ne peuvent plus convaincre personne. Une partie de l'opinion a bien voulu jouer le jeu un certain temps parce qu'elle a pensé pouvoir ainsi comprendre ce qui se passe en Algérie mais elle s'est rendue compte que ces grilles d'explication ne fonctionnent pas. Elle continue à chercher des explications même si celles-ci sont autrement plus complexes et douloureuses. Ce n'est pas facile d'accepter que les amis politiques sont des complices de génocideurs. D'ailleurs, les André Glucksmann et Bernard Henri Lévy et tant d'autres vont bien réaliser qu'ils ont été induits en erreur par leurs accompagnateurs "bien intentionnés".

Ce que je souhaite c'est l'ouverture d'un débat avec l'échange de positions controversées. J'espère encore que c'est possible. Et que tous ensemble nous pourrons nous engager pour la vérité et la justice.

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