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Algérie : questions sans réponses Jean-Pierre Tuquoi, Le Monde, 24 octobre 2000 LA PUBLICATIONrécente dans nos colonnes dŽextraits du livre Qui a tué à Bentalha ? a suscité des réactions indignées des autorités algériennes (Le Mondedu 10 octobre). Elles étaient prévisibles, tant lŽidée centrale de lŽouvrage est scandaleuse : le massacre de Bentalha - plus de 400 personnes assassinées à lŽautomne 1997 - serait lŽouvre de militaires algériens, et non pas dŽislamistes, comme la vérité officielle le prétend. Ce nŽest pourtant pas la première fois que la responsabilité de lŽarmée et des services secrets dans les tueries de civils a été évoquée, que ce soit dans des articles de la presse étrangère ou des livres. Mais jamais jusquŽici une enquête fouillée nŽétait venue de lŽintérieur conforter cette thèse. Il en va différemment cette fois. LŽauteur, Nesroulas Yous, vivait à Bentalha, dont il connaissait les habitants. Et il était sur place la nuit du massacre. Son travail, à base de témoignages, est sérieux. La faiblesse principale de lŽouvrage tient, si lŽon peut dire, au mobile du crime. Comme le reconnaissent honnêtement dans leur postface lŽéditeur François Gèse et la journaliste Salima Mellah, « les causes », autrement dit les mobiles de lŽimplication des forces armées dans les massacres, restent mystérieuses. Une multitude dŽindices, mais aucune preuve irréfutable, viennent étayer le « sinistre scénario », celui dŽune « planification des massacres par tout ou partie du commandement militaire ». Le massacre de Bentalha - comme ceux de Raïs et de Beni-Messous à la même époque - est une illustration supplémentaire de cette opacité tragique à base de manipulations de lŽopinion dans laquelle vit lŽAlgérie contemporaine. Dès lŽindépendance du pays, en 1962, la séparation des pouvoirs a été formelle dans lŽancienne colonie française, et les institutions - le Parlement, la justice - nŽont jamais servi de contrepoids face à un pouvoir autoritaire et secret. Mais depuis la disparition du président Houari Boumediène, en 1978, et le retour en force de lŽarmée sur le devant de la scène, les événements sont devenus insaisissables. Les faits tragiques se succèdent mais, observés de lŽextérieur, faute de mieux, ils échappent à lŽentendement. A chaque fois, une vérité officielle tente bien de sŽimposer ; mais vite contredite par dŽautres faits, elle apparaît, en général, peu crédible, et ajoute à la confusion. La liste est longue des meurtres politiques jamais élucidés. Qui a assassiné le président Boudiaf, incarnation fugace des rêves des jeunes Algériens ? Un islamiste isolé, la « mafia politico-financière » ou des généraux ? Qui a tué le secrétaire général de lŽUGTA, le syndicat unique, Abdelhak Benhamouda ? Son assassin présumé est mort en prison, criblé de balles. Qui a commandité le meurtre du numéro trois de lŽex-Front islamique du salut (FIS), Abdelkader Hachani ? Et celui du chanteur kabyle Lounès Matoub ? Un commando islamiste ou des agents des services secrets ? Une justice indépendante du pouvoir politique aurait tenté de répondre à ces questions, dŽétablir les responsabilités et de sanctionner les coupables. En Algérie, il nŽen est pas question. Le pouvoir judiciaire est sous tutelle et sa marge de manouvre étroite. Les rares fois où il est intervenu dans des affaires sensibles, il lŽa fait sans convaincre lŽopinion publique de son impartialité. DOSSIERS DÉVASTATEURS Face à une justice déficiente, la presse aurait pu enquêter. Malheureusement, sa liberté sŽarrête là où commencent les intérêts de certains cercles du pouvoir. Quant aux ONG issues de la société civile, elles sont trop faibles pour pouvoir travailler en toute liberté. Faute de repères fiables, toutes les vérités se valent aux yeux dŽune opinion publique désorientée. DŽoù le succès du site Internet animé par de mystérieux officiers « libres » en rupture de ban. Au fil des mois, ils ont publié des dossiers dévastateurs pour le pouvoir à propos de lŽassassinat du président Mohamed Boudiaf, de celui de lŽancien premier ministre Kasdi Merbah et, tout récemment, de lŽenlèvement mystérieux de fonctionnaires français à Alger, en 1993. Chacun des dossiers fourmille de détails qui accréditent leurs propos. Ils nŽen restent pas moins invérifiables, et donc suspects. Il ne faut pas attendre une aide quelconque de ceux qui furent les acteurs de premier plan de cette histoire récente. Retirés de la vie publique, ils observent un silence que rien ne semble devoir briser. LŽomerta est de mise. Critiqué de tous côtés, lŽancien président Chadli - lŽhomme de la « décennie noire » - nŽa jamais cherché à justifier son action. Lui aussi poussé vers la sortie par ses pairs, son successeur à la présidence, le général Zeroual, est tout aussi muet. LŽopacité du système politique algérien, le silence de ses responsables, la puissance prêtée aux services secrets autorisent en retour toutes les accusations. Tel ministre dŽEtat se voit reprocher, sans lŽombre dŽune preuve, dŽêtre lŽoil de la puissante sécurité militaire au sein du gouvernement. Tel autre, dirigeant dŽun parti politique, est tenu pour un agent des services secrets. Puisque la vérité sŽavère impossible à connaître, tous les mensonges sont possibles. LŽarrivée à la tête de lŽEtat du président Abdelaziz Bouteflika nŽa guère modifié cette culture. En témoignent les interrogations sur son pouvoir réel face aux militaires. Officiellement, le président assume sa charge dans toute sa plénitude. Il a remercié son premier ministre, avec lequel il était en désaccord sur le rythme des privatisations, au profit dŽun de ses fidèles. Il dirige la diplomatie de son pays à laquelle il a redonné du lustre. Bref, le président Bouteflika donne lŽimpression de diriger lŽAlgérie. Est-ce la réalité pleine et entière ? SŽil a limogé quantité de hauts fonctionnaires, il nŽa pas touché à la poignée de militaires réputés être les patrons véritables du pays. Mieux, son nouveau directeur de cabinet est un général à la retraite, Larbi Belkeir, considéré à tort ou à raison comme « le parrain du système algérien ». LŽarrivée - qui nŽest toujours pas officielle - de cet homme discret et courtois va immanquablement relancer les spéculations sur le partage du pouvoir en Algérie. Jean-Pierre Tuquoi Jean-Pierre Tuquoi
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