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le procès des attentats de 1995 "Je suis une goutte d'eau dans un océan appelé Algérie" Le parcours et la personnalité de Bensaïd décrits par les experts. Par Patricia Tourancheau, Libération, 26 octobre 2002
"Je ne suis pas un voyou, je suis quelqu'un de normal qui a subi des événements plus forts que lui." Bensaïd fils d'un "commerçant ambulant de tisanes", Boualem Bensaïd, 34 ans, dix frères et soeurs, a expliqué vendredi son itinéraire de "monsieur Tout-le-Monde en Algérie" et le "combat de tout un peuple" à la cour d'assises spéciale de Paris, sans évoquer son engagement au sein des Groupes islamiques armés (GIA), pas plus que sa guerre sainte contre la France. Cet homme musclé en polo noir a raté son bac, mais décroché un diplôme d'éducateur sportif à Alger en 1992. En 1988, durant ses études, il a participé "au soulèvement populaire qui a bousculé tout le système politique du parti unique du FLN" et qui a conduit à "une ouverture venue avec du sang". Le prof de gym se dépeint alors comme "un musulman normal, sans conviction religieuse, sans carte politique au FIS". Il prend part aux manifestations réprimées, "pas indifférent au sang qui se verse, ça a créé une conscience de liberté". "Moi, je suis une goutte d'eau dans un océan qui s'appelle l'Algérie, comme vous qui avez subi l'invasion allemande, vous devez quelque part faire quelque chose pour votre cause", rétorque-t-il à une question de l'avocat général. Le moudjahid élude un débat qui, à ses yeux, n'a pas lieu d'être devant les magistrats qui le jugent pour trois bombes meurtrières à Paris en 1995 : "Ce n'est pas ici qu'on peut parler du combat, je suis ici en tant qu'accusé et je me défends. Quand vous regardez mon passé, je vois que vous regardez à travers moi un ennemi." Service militaire. En 1992, "l'élection à 78 % (du FIS, ndlr) du peuple, qui a été renversé par les militaires" l'oblige à se positionner. Le prof de sports refuse d'aller au service militaire et ne peut donc plus exercer son métier : "J'ai refusé d'intégrer la caserne pour ne pas obéir à des ordres d'aller tirer sur des civils." En 1994, il essaie de devenir coiffeur : "Ils m'ont refusé le certificat. Alors, j'ai été obligé de quitter l'Algérie, j'ai fait un parcours de clandestin en Belgique et en Hollande." Voilà Bensaïd qui plaide toujours non coupable mais qui réclame des "circonstances atténuantes sur le fond du dossier" : "Je n'ai pas un parcours violent, je ne suis pas un voyou, je suis quelqu'un de normal qui a subi des événements plus forts que lui. Alors moi, soit je bascule du côté du pouvoir militaire et je fais mon service, soit du côté du peuple." Combattant. Des convictions affirmées sans rhétorique politique et "sans arguments développés", selon le psychiatre Michel Dubec, qui l'a examiné en 2000 et cite Bensaïd : "On ne peut juger l'islam", "des gens comme moi sommes des saints", "en France, il y a 2 millions de catholiques, le reste, c'est Gay Pride et TF1...". Pour l'expert, "cet homme sans envergure théorique ou conceptuelle n'a trouvé de l'envergure que dans l'engagement extrême et les actes qui en ont découlé". Le président Getti s'interroge : "Ce sont des traits de sa personnalité que de vouloir imposer sa loi et être maître du jeu en permanence, comme à l'audience ? Et comment interpréter son absence d'émotion, d'empathie par rapport au malheur et à la souffrance des victimes ?" Dubec : "Je crois que son sens moral est obéré par son engagement et par son niveau sommaire et fruste." Malgré son aspect "théâtral" et "provocateur", le combattant, qui ne l'avoue plus, "y croit vraiment", selon le psychiatre : "Il identifie la qualité de foi religieuse à une potentialité meurtrière." Rôle. Le représentant de l'accusation, Gino Necchi, qui se réveille le dernier jour des débats, tente de renforcer le rôle de chef organisateur dévolu à Bensaïd : "Il n'est pas conceptionnel, donc opérationnel ?" Le psychiatre ne peut aller jusque-là : "Homme de terrain, disons." Pour la défense, Me Barbe cite un extrait du rapport de l'expert : "Il fit preuve d'obéissance, mais peut-être pas d'initiative." L'examen des trois attentats s'achève ainsi sans un mot d'aveu ou de revendication. Avant le réquisitoire, les plaidoiries, et le verdict mercredi. ------------------ ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26 Octobre 2002 DEPECHES ------------------------ Les portraits des accusés des attentats de 1995 restent flous Pascale Robert-Diard, Le Monde, 27 octobre 2002 Un expert décrit
Boualem Bensaïd comme "une personnalité fruste, sans
envergure théorique". Ce fut d'abord le tour de Smaïn Aït Ali Belkacem, ânonnant péniblement par le truchement de l'interprète quelques dates de sa biographie. Le président évoque sa famille en Algérie, ses sept frères et surs, cite leurs prénoms, rappelle la mort prématurée de son père, l'interroge sur sa mère, creuse, fouille et fouit dans l'intimité de l'accusé en quête d'un éclat de son regard, d'une réaction qui l'arracherait à l'apathie. Vaine tentative. Smaïn Aït Ali Belkacem a hâte que l'interrogatoire s'achève. Il se rassoit à son banc. "Attendez, attendez !", lui lance M. Getti, qui ne veut pas renoncer si vite. "Comment ça se passait à la maison ?" "Je n'ai pas beaucoup vécu avec mes frères et surs." "Quand même, ça a duré 21 ans !", s'exclame le président. Il tente une autre voie. "Vous êtes marié, votre femme s'appelle comment ?" L'accusé rougit, baisse les yeux, ne répond pas. M. Getti insiste. "Aïcha", souffle Smaïn Aït Ali Belkacem. "Et la religion, ça vous est venu quand ?" "Tardivement." "Pourquoi ?" "Vous savez, c'est les tentations de la vie." Sur une ultime dénégation embrouillée de la responsabilité de l'accusé dans les attentats, M. Getti abandonne. Il se tourne vers Boualem Bensaïd. Même méthode, même échec. Boualem Bensaïd ne cille pas à l'évocation de ses dix frères et surs. Tout juste saisit-on dans ses yeux une lueur d'amusement enfantin à l'évocation de son père, "marchand ambulant qui vendait des tisanes". L'accusé se montre un peu plus disert que son compagnon de box sur son engagement politique, né au contact des manifestations à Alger à la fin des années 1980. "On ne reste pas indifférent devant le sang qui est versé pour la liberté", déclare-t-il. "Avez-vous quelque chose à ajouter ?", l'encourage M. Getti. "Oui, j'ai ce que j'appelle des circonstances atténuantes. Je n'ai pas un parcours violent, je ne suis pas un voyou. Je suis une personne normale qui a subi des événements plus forts que lui." Un début d'aveu, ces "circonstances atténuantes"? Fausse piste. "Je suis juste un musulman normal qui apporte sa goutte d'eau." Le président sursaute : "Vous n'êtes pas ici en tant que musulman normal qui doit apporter sa goutte d'eau, vous êtes ici parce que vous êtes accusé de trois attentats !" A Michel Dubec, l'expert psychiatre, il revient donc d'affiner le portrait psychologique de cet accusé qui, depuis le début du procès, concentre l'attention. "Boualem Bensaïd est une personnalité fruste, sans envergure théorique. Il affirme ses convictions avec des formules mais il est incapable de tenir une argumentation poussée." Le président est contrarié. Est-ce bien là l'homme qui lui tient tête depuis quatre semaines, qui "cherche à être le maître du jeu, à imposer sa loi à l'audience" ? De sa voix tranquille, l'expert poursuit. Boualem Bensaïd "n'a pas d'autre envergure que celle liée à son engagement". Il est, "pour dire simplement, roublard, mais pas conceptuel". Ses mots jettent le trouble. Exit le "stratège" Bensaïd ? L'avocat général, Gino Necchi, dépité et inquiet, tente de tordre le témoignage de l'expert : "Si ce n'est pas un conceptuel, c'est alors un homme de terrain, un homme de main ?" M. Dubec sourit, hésite et nuance avec courtoisie : "Homme de terrain, c'est quelque chose que je peux accepter comme formule..." Exit le "chef opérationnel" ? L'avocat de Boualem Bensaïd, Guillaume Barbe, veut le croire. A son tour, il cherche à entraîner le psychiatre : "Vous avez écrit que ce ne serait pas un homme d'initiative...". Peine perdue. La défense essuie elle aussi un refus poli et amusé de M. Dubec face à cette nouvelle interprétation de son expertise. "ÇA
REDONNE DU SENS" "Pour les victimes, la compréhension des faits ne peut passer que par l'auteur des faits", avait confirmé le docteur Elisabeth Meyer-Buison. On repense à la mère d'une jeune femme de 24 ans, décédée dans l'attentat de Saint-Michel, qui était venue jeter son désarroi à la tête des deux accusés : "Est-ce que ça a changé la vie, le monde, les hommes, cette atrocité ? Nous, ça nous a changés, ça oui !" ----------------------- La déception domine à la fin du procès des attentats de 1995 Libération, 27 octobre PARIS (Reuters) -
Le procès de deux Algériens accusés de trois des
neuf attentats islamistes de 1995 s'achève cette semaine devant
la cour d'assises spéciale de Paris sur une certaine déception,
presque un mois de débats n'ayant pas permis de résoudre
les mystères de l'affaire. Le verdict de la
cour d'assises spéciale, composée de sept magistrats professionnels,
est attendu mercredi soir après les plaidoiries de défense. Ils encourent la
réclusion à perpétuité avec une période
de sûreté qui peut aller jusqu'à 22 ans. L'expertise du coupon de "carte orange" - abonnement RATP - d'Ali Belkacem a montré qu'il avait quitté le RER à la station Javel quelques minutes avant qu'une bombe n'explose dans la rame où il se trouvait, près de la station Musée d'Orsay, faisant 26 blessés le 17 octobre 1995. LE DOUTE DEMEURE
SUR SAINT-MICHEL L'attentat semble essentiel pour comprendre l'ensemble de la campagne revendiquée par le Groupe islamique armé (GIA). Il a été le plus meurtrier avec huit morts et 150 blessés. Le 14 octobre, Nasserdine Slimani, ex-militant islamiste, est revenu à l'audience sur la déposition de l'instruction où il déclarait que Boualem Bensaïd s'était vanté auprès de lui d'être l'auteur de l'attentat de Saint-Michel. L'armurier Philippe Froment, chez qui la poudre noire ayant servi à la confection de l'engin explosif a été achetée, a lui aussi expliqué à la cour qu'il ne pouvait plus, comme lors de l'instruction, identifier Boualem Bensaïd comme étant l'acheteur. Surtout, un témoin d'importance, le gendarme Frédéric Pannetrat, est venu expliquer à la cour le 13 octobre qu'il avait vu trois hommes à l'allure suspecte dans la rame du RER, juste avant l'explosion, dont aucun ne semblait correspondre à Boualem Bensaïd. L'avocat général Gino Necchi semble avoir déjà tiré les conclusions de ces impressions d'audience. Il a annoncé vendredi qu'il demanderait à la cour de se prononcer dans son délibéré sur une éventuelle requalification de l'accusation contre Boualem Bensaïd en "complicité" d'attentat. Le dossier comporte en effet des charges à cet égard, puisqu'un carnet consignant des "repérages" et une comptabilité a été saisie en possession de Boualem Bensaïd. Une condamnation sur ce fondement risque toutefois de laisser intacte la déception des victimes de Saint-Michel, qui ont compris à l'audience qu'il était impossible d'exclure que l'un des auteurs de l'attentat soit vivant et libre aujourd'hui. Le traumatisme très vif exprimé par les victimes a également été accentué par l'apparente indifférence de Boualem Bensaïd, qui a demandé vendredi les "circonstances atténuantes" en se présentant comme "un homme normal". "Je suis une
personne normale qui a vécu des événements plus forts
que lui, un coup d'Etat militaire imposé à tout un peuple.
On n'est pas indifférent à la souffrance des gens, au sang
qui se verse pour demander la liberté", a-t-il dit en évoquant
uniquement les morts des violences commises en Algérie depuis l'interruption,
en 1992, du processus électoral entre les deux tours des législatives
que le Front islamique du salut (FIS) était en passe de remporter. |
Attentats de Paris: Le procès | ||||
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