Le Soir d'Algérie ,16 mai 2001

Le Soir de Bruxelles (centre-gauche), un quotidien qui bénéficie ici d'une large audience et qui se distingue par un très fort tirage, a publié, hier, une "carte blanche" sous le titre "L'Europe doit agir face aux événements d'Algérie".

Signée par une trentaine d'intellectuels européens dont Pierre Bourdieu, Pierre Vidal-Naquet, et en Belgique par Luc Carton, Baudouin Dupat, Bernard Duterme, cette interpellation est aussi paraphée par Daniel Cohn-Bendit, eurodéputé vert. La missive est rédigée dans un style qui ne laisse aucune ambiguïté quant à l'intention de ses auteurs. "Citoyens européens, nous jugeons inacceptables le silence ou les atermoiements de nos gouvernements et de l'Union européenne face aux événements d'Algérie." Plus loin, il y est noté : "Depuis plusieurs années, de nombreux témoignages ne laissent plus de place au doute : ce sont bien les quelques généraux à la tête de l'armée qui constituent le pouvoir réel en Algérie… Ce sont eux qui ont décidé, froidement, de mettre en œuvre une guerre d'éradication de toute opposition, ne reculant devant aucune des exactions constitutives de la qualifi-cation de crimes contre l'humanité… Ce sont eux qui paraissent avoir opté, à nouveau, comme ce fut le cas des émeutes d'Octobre 1988 et en d'autres occasions, pour la politique du pire…" Par rapport aux récents événements de Kabylie, les pétitionnaires estiment : "Ils n'ont pas hésité, ces dernières semaines, à multiplier les provocations de la gendarmerie en Kabylie. Et de réprimer, ensuite, sauva-gement, au prix de dizaines de morts, les émeutes d'une jeunesse révoltée…"

Cette prise de position qui, il ne faut pas que le "système" algérien s'entretienne, outre mesure, d'illusions à ce niveau, constitue une véritable mise en demeure, est l'élément médiatique annoncia-teur de la réorientation de la politique européenne par rapport à l'Algérie. La qualité des signataires, pour la plupart des personnalités qui ont, dès les premières heures, dénoncé les exactions islamistes et qui ne sont pas répertoriées comme proches des partis socialistes, notamment du PS français, tend à prouver une tendance locale perceptible depuis l'arrivée de Bouteflika au pouvoir : le cercle des courants politiques européens hostiles à la "gouvernance algérienne" (ou la non-gouvernance, ce serait plus approprié) ne cesse de s'élargir alors que les "amis" du "système" ne savent plus "par quel main retenir le vent". Il faut préciser pour l'histoire que le personnel politique actuel algérien, discrédi-té, incompétent, prédateur, ne peut, hélas, pas grand-chose pour "défendre le pays" si tant est, bien sûr, que ce soit là l'un de ses objectifs.

Les gouvernants algériens ne sont pas sortables : telle est aujourd'hui l'amère réalité. Et ce ne sont ni les amendements antiliberté d'opinion et de presse d'Ouyahia, ni la sanguinaire et gratuite répression des adolescents de Kabylie, ni la fuite en avant de Bouteflika, ni le départ du RCD du gou-vernement qui pourront infléchir les positions des intellectuels de la société civile et des décideurs européens… Au contraire… Ces derniers conditionnent, c'est la première fois que cela est demandé publiquement et officiellement, "l'approbation de l'accord d'association entre l'Union européenne et l'Algérie, laquelle serait imminente, au respect des droits de l'homme et à l'établissement de l'État de droit par l'État algérien et ses forces de sécurité…". Et ce n'est pas tout ! Puisque il est aussi envisagé "de mettre en œuvre, sans délai, les mécanismes de "compétence universelle" qui permettent aux États membres de l'Union d'interpeller et de juger devant leurs propres juridictions les militaires algé-riens présents sur leur territoire, soupçonnés d'être responsables ou complices de graves violations des droits de l'homme…".

L'Algérie paye, aujourd'hui, la note de la concorde civile et de la grâce amnistiante. Lorsqu'on offre à des terroristes, embrocheurs d'enfants, tueurs de Alloula, de Djaout, de Boucebci et de Belkhenchir, le statut de vainqueurs, il faut bien que l'opinion publique internationale cherche à savoir qui sont les coupables des trois cent ou quatre cent mille victimes algériennes depuis 1992. A Messaâdia, Belk-hadem, Benflis, Amimour, Bensalah, Ouyahia, de riposter et d'expliquer. Et à leurs marionnettistes de leur souffler les "arguments" nécessaires pour ce faire. Parce que dans la bataille médiatique et politi-que qui se prépare, l'Algérie officielle ne pourra compter ni sur ses intellectuels, morts, exilés ou dans la détresse, ni sur la société civile, cassée, humiliée et vouée aux gémonies, ni sur des personnalités crédibles. Parce que, toutes ont été sacrifiées pour célébrer la gloire du maître du moment Abdelaziz Bouteflika. Ce dernier s'attelle non pas à préparer la défense du pays, mais à museler le dernier ac-quis d'Octobre : quelques titres indépendants et/ou privés. Dieu nous protège !
A. M.

 

 

algeria-watch en francais 

 

 

   
www.algeria-watch.org