BOUTEFLIKA ET L’ARMÉE

Les pouvoirs en jeu

El Watan, 7 novembre 2002

Le président Bouteflika aurait délégué les missions de ministre de la Défense au chef de l’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée Mohamed Lamari.

Le quotidien El Khabar, dans son édition d’hier, a évoqué l’arrêté administratif du ministère de la Défense, publié dans le Journal officiel du 6 octobre, portant sur la composition nominative des membres de la commission nationale des points hauts et signé en ces termes : «Pour le ministre de la Défense nationale et par délégation, le chef de l’état-major de l’ANP, le général de corps d’armée Mohamed Lamari.» Délégation de signature ou de «pouvoirs» ? Dans le décret présidentiel portant nomination du gouvernement Benflis II, daté du 17 juin 2002, l’article 2 stipule que «le président de la République assume la charge de ministre de la Défense nationale». Que s’est-il passé entre-temps ? Beaucoup de choses. Par exemple, les généraux Mohamed Lamari et Mohamed Touati, conseiller militaire du président de la République, se prêtent au jeu des questions-réponses dans des conférence de presse ou des entretiens (Lamari à un magazine arabophone londonien et Touati à LCI). L’armée a lancé deux opérations de marketing d’envergure. L’une orchestrée par Mohamed Lamari, en juillet 2002, l’autre récemment, à la fin octobre, lors des travaux du colloque international sur le terrorisme, orientés par Mohamed Touati. Le général Lamari a déclaré à l’Académie de Cherchell : «Le président est aussi le ministre de la Défense. Il a ses propres prérogatives, et l'armée a les siennes... Je n'interfère pas dans les affaires du président et il est le seul habilité à prendre les décisions.» «Si nous voulions le pouvoir, qu’est-ce qui nous aurait empêchés de l’avoir ? Il faut que l’on sache où se trouve le pouvoir. Quelles sont ses sources ?», a déclaré le général-major Touati lors de sa conférence de presse à la clôture du colloque international sur le terrorisme. Sa dernière interrogation mérite l’attention. Khaled Nezzar, ancien ministre de la Défense, a laissé suggérer, dans un communiqué publié le 11 juillet 2002, que «la cabale» contre les généraux serait inspirée par le chef de l'Etat et son entourage. Cabale «montée de toutes pièces par des Algériens et à partir de l'Algérie, ces trois dernières années», a-t-il accusé. De juillet à octobre, il ne se passa presque rien dans ce jeu d’échecs entre El Mouradia (siège de la Présidence) et Les Tagarins (siège du MDN). Entre-temps, «l’initiative» est restée, un moment, entre les mains de Bouteflika. Qu’en a-t-il fait ? En été, des rumeurs ont fait le tour des salons d’Alger et même du virtuel Algeria-Interface : le poste de ministre de la Défense serait dévolu au président de la commission de Défense nationale au Sénat, l'ancien secrétaire général du MDN sous Houari Boumediène, Abdelhamid Latrèche, et... le secrétaire général du RND, Ahmed Ouyahia. Ce dernier a été nommé «représentant personnel» du président de la République au sein du nouveau gouvernement de Benflis. Première hypothèse: Bouteflika fait des concessions aux militaires en leur «laissant» le portefeuille de la Défense. Contre quoi ? «Lui permettre de briguer un second mandat en 2004», pensent des observateurs. Deuxième hypothèse : Bouteflika, attaqué de front par le général Touati, son conseiller militaire, qui ne reconnaît pas «la réconciliation nationale», «concept» trop vague à ses yeux, chercherait-il à neutraliser les militaires en les laissant évoluer en vase clos ? Schémas simplistes ? Mardi dernier, la porte-parole du gouvernement, Khalida Toumi, a presque juré qu’il n’y avait aucune mésentente entre l’ANP et Bouteflika. Et si les termes de l’analyse dépassaient cette simple confrontation entre un président et l’ état-major de l’armée ? Qui tient le pouvoir en fin de compte ? L’interrogation de Touati est plus que d’actualité.

Par Adlène Meddi

   
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