AFFAIRE NEZZAR-FATTANI

Ce général qui veut tuer la liberté d'expression

L'Expression, 13 juillet 2002

L'amalgame sciemment entretenu par Nezzar entre le journaliste Fattani et Souaïdia transcende dans cet article.
Dans un article qu'il a adressé ce week-end à des quotidiens nationaux de son choix, le général à la retraite, Khaled Nezzar, qui vient à peine de se remettre de son Waterloo parisien, croit toujours en sa bonne étoile. Son coup de génie, s'il en a un, c'est de penser qu'il est capable d'effacer sa déconfiture en rendant publique, tambour battant, l'assignation en justice, pour diffamation, engagée à l'encontre d'Ahmed Fattani, directeur de L'Expression.
Selon le vieil adage, "un train peut en cacher un autre", Nezzar, qui vient à peine de clore son procès avec l'ex-sous-lieutenant Souaïdia, engage déjà un bras de fer avec Fattani, l'une des figures emblématiques de la presse algérienne, avec l'espoir de se refaire une virginité politique pour baliser la voie devant, selon lui, le mener, un jour ou l'autre, à ce Panthéon qui reste à construire en Algérie pour lui faire mériter sa place de héros national. Ce qui explique clairement pourquoi ce général, aujourd'hui, demande à la justice algérienne - qui sera rendue au nom du peuple - de juger l'HISTOIRE. Ni plus ni moins.
Pourrions-nous, à ce stade de déraisonnement, l'empêcher de prendre ses désirs pour des réalités? L'amalgame sciemment entretenu par Nezzar entre le journaliste Fattani et Souaïdia, transcende dans cet article. Les Algériens connaissent aussi bien le journaliste et l'amour qu'il a toujours porté pour son pays que l'acharnement mis à défendre l'honneur de l'ANP à la télé, à la radio ou dans son journal L'Expression. Dès lors, pourquoi Nezzar cherche-t-il à faire l'amalgame entre ces deux personnages en soutenant que "le complot contre l'armée a commencé en Algérie depuis trois ans". Qui vise-t-il? Et pourquoi maintenant?
Général à la retraite, ministre de la Défense nationale à la retraite et, à l'heure actuelle, sans fonction officielle, au nom de quoi Nezzar s'arroge-t-il le droit de parler? L'ANP n'a-t-elle pas récemment, par la voix de son chef d'état-major le général de corps d'armée, Mohamed Lamari, rappelé à l'opinion nationale qu'elle était sous les ordres du Président de la République?
Si Nezzar persistait encore à parler au nom de cette armée, dont il ne fait plus partie aujourd'hui, il ne s'en prendrait alors qu'à lui-même si des Algériens l'accusaient d'imposteur.
Mais le général n'est pas à une bourde près. N'affirme-t-il pas poursuivre Fattani en justice parce que ce dernier l'accuse d'être un "bourreau du peuple"?
Jamais cette expression n'a été utilisée par notre directeur dans l'éditorial mis en cause, paru le 23 août 2001, et dont nous reproduisons ci-dessous l'intégralité (voir "Taisez-vous général!").
Pourquoi avoir attendu tout ce temps avant d'assigner en justice Ahmed Fattani? Quel dessein poursuit donc Nezzar qui, apparemment mal renseigné sur la personnalité de notre directeur, va jusqu'à inventer des remontrances qu'il aurait essuyées, à ce sujet, de la part d'un haut responsable? Lubie!
L'esprit d'indépendance de Fattani est connu de tous ses confrères. Etant à la fois le directeur et le propriétaire de L'Expression, réputé homme d'honneur, il ne s'est jamais plié ni aux injonctions, ni aux menaces, ni aux remontrances de qui que ce soit. Excepté celles de sa propre conscience.
Il est sûr, aujourd'hui, que ce n'est pas ce général qui a inventé la poudre. En s'attaquant à Fattani, Nezzar cherche délibérément à atteindre une autre cible quitte à s'illustrer dans le mélange des genres. Une chose est sûre, le général est contre les journalistes et la liberté d'expression. L'édito de Fattani, mis en cause aujourd'hui, est un point de vue développé par un journaliste par rapport à un événement, celui de la conférence de presse organisée alors par Nezzar à la Maison de la presse. Il peut être favorable ou défavorable, mais il reste l'appréciation d'une situation. Ce qui relève des missions d'une presse libre et indépendante.
Entre Fattani et Nezzar, il n'y a pas un "fleuve", mais un océan de différence. Ils n'ont pas les mêmes amis (ceux de Nezzar s'appellent Leïla Aslaoui et Sid-Ahmed Ghozali), ni encore moins les mêmes valeurs! Rendez-vous au procès!L'Expression

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L’EDITORIAL DU 23/08/2001

Taisez-vous, général!


Le général Nezzar a décidé de sortir de sa longue hibernation pour disserter sur l’avenir de l’Algérie. Oublie-t-il donc qu’il est à la politique, ce que la danse du ventre est au patinage artistique?
Pour l’avoir écouté et pour l’avoir lu, j’avoue que je l’ai trouvé verbeux, phraséologue et insipide à merci.
Après son «Waterloo» parisien auquel il avait échappé de justesse à la justice française, le voilà aujourd’hui voguant en pleine offensive médiatique, sonnant la charge contre tous ceux qui ne s’apparenteraient pas à ses thèses politiques.
Mais n’est-il pas vrai que l’Algérie est frappée par la malédiction, celle d’avoir à la tête de ses institutions des hommes, à son image, qui se croient investis de la mission de Messie pour sauver tout un peuple en déperdition? A l’instar du général Nezzar, il faut croire que le seul mérite de tous ces tyranneaux est d’avoir précipité 30 millions d’Algériens dans le gouffre de la guerre civile.
Le seul fait d’armes de Nezzar est, faut-il le rappeler, d’avoir plongé son pays dans un interminable déchaînement de violence en tuant dans l’oeuf le processus démocratique avec, en prime, un incommensurable coût en vies humaines: 150.000 morts! Le général Nezzar, avec ce macabre palmarès à faire rougir les généraux serbes jugés par le TPI, n’est ni George Washington ni encore moins un génie politique susceptible de ravir un jour le prix Nobel de la paix!
Il a fait violence au processus démocratique sans avoir, au préalable, prospecté, comme devrait le faire un dirigeant avisé d’autres voies politiques pacifiques avec d’autres Algériens du FIS avant qu’ils n’entrent en rébellion. Le coup de force de Nezzar à la démocratie n’a pas sauvé l’Algérie. Il l’a tuée. Dix ans après, pour preuve, ne souffrons-nous pas toujours des conséquences funestes du coup de tête du général? Le bilan est catastrophique. Et l’Algérie est devenue le plus grand mouroir du monde.
Je ne crois pas que ce général, qui a réussi à commettre la plus grande fitna dans notre pays et qui l’a alimentée, durant dix ans, par une mauvaise gestion politique des événements, soutenue par une surprenante myopie politique, puisse encore prétendre aujourd’hui, paré d’une telle vertu, accéder avec une étonnante facilité au panthéon de l’Histoire.
Jusqu’à ce jour, il faut le reconnaître, dix ans après le coup de force du général Nezzar, l’Algérie reste l’otage des effets pervers de sa politique qu’il avait décrétée en sa qualité d’homme fort du régime. Et jusqu’à ce jour aussi, il y a deux Algérie qui continuent à se livrer un vrai combat de fauves pour faire triompher chacune ses thèses. La haine recuite du peuple, l’effusion de sang et les traumatismes d’une abominable guerre civile sont là pour attester que le général Nezzar s’était lourdement trompé dans son évaluation, dans ses analyses politiques, mais aussi dans ses prospectives. Son passage à la tête de l’institution militaire a été un véritable désastre pour la République. C’est ce qui explique pourquoi ses bévues politiques en ont fait le personnage le plus impopulaire d’Algérie. Quand bien même il s’évertue à épouser une nouvelle vocation, celle d’écrire des livres, pour tenter de «plébisciter» ses thèses éradicatrices, sa production littéraire, qu’il doit certainement à quelque nègre de service, n’a plus aucune emprise sur le cours actuel des événements.
Ses déclarations à l’emporte-pièces ainsi que ses réflexions bourrées d’anachronismes relèvent, en fait, de la pure gamberge.
Avec sa retraite confortable, ce vieux général vient de troquer son uniforme militaire pour savourer les délices de la littérature et du best-seller politique. Que bien lui en fasse à lui et à ses amis du quarteron de la presse «libre» qui continuent à se battre pour le triomphe des idées éradicatrices, même si le temps a prouvé que le sort réservé aux soldats perdus est avant tout, et toujours, celui des causes insensées. Cette histoire d’alliance nous rappelle celle du noyé qui s’accroche à une branche morte.
Le meilleur service, je crois, que le général Nezzar puisse rendre encore à l’Algérie est celui de se taire.

Ahmed FATTANI


 

 

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