| |
|
C'est
la crise !
Par
Mohamed Benchicou, Le Matin, 13 juillet 2002
L'armée
ne soutient plus le Président Abdelaziz Bouteflika qu'elle a pourtant
intronisé envers et contre le cours démocratique. Pire,
elle le désigne aujourd'hui - et je reprends le général
Nezzar - comme un de ses principaux ennemis, une sorte de Président-Raspoutine
qui complote contre la hiérarchie militaire, qui manigance dans
le dos avec tous les Souaïdia disponibles, qui redonne une seconde
vie à des terroristes vaincus et qui, de surcroît, au vu
de ses trois années de règne, s'avère d'une totale
incompétence.
Un constat cataclysmique qui ouvre la porte à toutes les crises.
Qu'est-ce qui a donc pu provoquer un tel désenchantement, une telle
colère chez les généraux ? La duperie. L'impardonnable
félonie d'un chef d'Etat qui a profité d'un " accord
" militaire avec l'AIS, c'est-à-dire d'une décision
contestable et handicapante pour les généraux, pour lui
donner non pas une simple " couverture politique ", mais une
extension en armistice avec l'adversaire. Pendant quelques mois, l'armée
a géré le tragique malentendu comme on étouffe une
querelle de famille pour rester unis devant le voisinage. Rappelons-nous,
c'était l'époque où le général Nezzar
ravalait péniblement ses diatribes contre le nouveau chef d'Etat
pour devenir un " allié conciliant ", oubliant même
avoir qualifié un jour Abdelaziz Bouteflika de " marionnette
". Il se trouve que l'armée est l'armée, et Bouteflika
un homme qui tenait à sa réconciliation avec les islamistes.
Cela, personne parmi les officiers ne peut plus le tolérer car
Abdelaziz Bouteflika a quitté le terrain politique pour entrer
dans celui de la complicité avec l'ennemi : il a trahi les militaires
en période de guerre.S'il est difficile de prédire de quoi
sera fait l'été, il est en revanche plus aisé de
décoder le principal message délivré par les généraux
à Bouteflika : la réconciliation avec les islamistes n'ira
pas plus loin. C'est un pan important de la stratégie de Bouteflika
qui tombe ainsi et, contrairement à ce qu'on peut penser, c'est
à partir de ce seuil d'irrécupération que le Président
peut devenir imprévisible, dangereux, mortel même pour le
pays. Il est seul, n'ayant plus le soutien de la population ni celui de
l'armée. Ses amis, les nouveaux repentis, qu'ils soient chefs politiques,
entrepreneurs ou directeurs de journaux, vont le quitter, ce qui est absolument
conforme aux usages de l'opportunisme politique dans ce pays. Mais il
reste détenteur d'un pouvoir légal - grâce à
l'armée, mon général ! - donc d'un pouvoir de nuisance
et, par conséquent, apte à nouer des complicités
avec les islamistes les plus redoutables. Il veut un second mandat et
il s'alliera avec ceux qui le lui assureront.
Nous ne sommes pas au milieu d'une bataille de coulisses, mais au cur
de l'enjeu principal : l'Algérie doit-elle basculer dans l'islamisme
? A chacun de répondre. Et c'est tant mieux que le 11 septembre
ait fait tomber les masques et donné à la grande muette
une aptitude inespérée à la parole pour qu'elle se
lave de ses mortels péchés de fausse naïveté
et de puérile tactique politique.
M. B.
------------------------------------
Un
divorce annoncé
La cohabitation Présidence-institution
militaire, présentée déjà comme " tumultueuse
" après la formation du premier gouvernement de Abdelaziz
Bouteflika, qui a nécessité huit mois d'attente, glisserait
progressivement vers une zone de turbulences.
Les nombreuses critiques
formulées comme autant d'" avertissements " de la hiérarchie
militaire à Abdelaziz Bouteflika, " l'homme du consensus ",
pour lui rappeler, à moins de deux ans de la fin du mandat présidentiel,
son " cahier des charges " ne semblent plus de mise. La grande
muette qui a commencé à se poser des questions sur le pourquoi
de tous les tirs croisés qu'elle reçoit sort de son silence.
Un lien entre ces tirs et l'" absence de résultats significatifs
sur le terrain et de signaux forts à même de redonner confiance
aux Algériens " se dessine. Nezzar, à la différence
de la source autorisée restée critique sur la démarche
de Bouteflika, pointe un doigt accusateur sur El Mouradia. Les Tagarins,
qui n'ignorent pas le besoin qu'éprouve Abdelaziz Bouteflika pour
rappeler à chaque occasion qu'il est le chef suprême des
Armées, le ministre de la Défense, veulent un autre à
leur tête. " Même un civil, pourvu qu'il soit citoyen
algérien ", précise Mohamed Lamari, le chef d'état-major.
" Même quelqu'un qui n'a pas fait son service militaire ",
affirme la source autorisée du ministère de la Défense
au quotidien Le Soir d'Algérie. Une " exigence " lourde
de sens. Les militaires, qui sont traités " de voleurs, de
tueurs ", veulent quelqu'un qui les défende contre leurs détracteurs.
D'ici ou d'ailleurs. Les choses doivent changer, et que chaque institution
doit assumer ses responsabilités entières et respecter les
autres. L'institution militaire, qui a pris en janvier 1992 la décision
salvatrice pour l'Algérie d'arrêter le processus électoral,
assume. D'où son soutien affiché à M. Nezzar qui
a tenté un procès contre Souaïdia à Paris. La
grande muette dénie désormais à quiconque le droit
d'assimiler cet acte patriotique à un coup de violence, et encore
moins à une " trahison ". " La trahison est ailleurs
", semble dire l'ex-ministre de la Défense nationale, Khaled
Nezzar, qui jette un véritable pavé dans la mare Algérie
en affirmant que la cabale contre les " généraux janviéristes
" est partie d'El Mouradia. M. Bouteflika, qui a qualifié
l'arrêt du processus électoral d'" acte de violence
", avait tenté par le truchement de Attaïlia, un général
" intégriste et baâthiste ", selon Nezzar, de "
complexer certains officiers supérieurs et l'ensemble de l'ANP
sur leur rôle dans l'interruption des élections ". Cette
accusation n'est pas nouvelle. Ali Yahia Abdenour, le président
de la Ligue pour la défense des droits de l'Homme, a déclaré
au forum hebdomadaire du quotidien arabophone El Youm : " Le Président
Bouteflika a demandé aux gouvernements occidentaux, et particulièrement
celui des Etats-Unis, de l'aider à évincer les décideurs
au sein de l'armée. " " Il a, ajoute le défenseur
des droits de l'Homme, utilisé la carte des organisations internationales
des droits de l'Homme qu'il a invitées pour frapper ces décideurs
et prendre les rênes du Pouvoir. " Pour M. Lamari, les militaires
qui ont sauvé le pays d'un régime théocratique totalitaire
" ne demandent ni honneurs ni récompense, mais seulement qu'on
les respecte, qu'on ne les insulte pas et qu'on ne touche pas à
leur honneur ". Les militaires semblent faire à leur tour
un constat de carence de la démarche concordienne de Bouteflika.
Les militaires, qui ont réussi à vaincre le terrorisme et
faire passer, selon les estimations du chef de l'état-major, le
nombre des terroristes de 27 000 à 700, demandent aujourd'hui des
comptes aux institutions censées combattre l'intégrisme.
" L'intégrisme est intact. Il fabrique encore des terroristes
", constate avec regret M. Lamari. Décodé, les institutions
gouvernementales qui sont concernées par la lutte contre le terrorisme
sont défaillantes.
Djamel Boukrine
_________________
Le deuxième
mandat de Bouteflika est-il compromis ?
Le divorce est-il
consommé entre l'institution militaire et le Président de
la République ? Les derniers " points d'ordre " émis
par de hauts responsables de l'armée et des généraux
à la retraite expriment néanmoins certaines divergences
qui opposent cette institution à Abdelaziz Bouteflika. Les accusations
portées publiquement, jeudi dernier, par Khaled Nezzar, ex-ministre
de la Défense, à l'encontre de Abdelaziz Bouteflika interviennent
quelques jours seulement après les " précisions "
apportées tout d'abord par " une source autorisée du
ministère de la Défense ", puis par Mohamed Lamari,
chef d'état-major, à partir de l'Académie militaire
de Cherchell. Il se dégage de ces déclarations, tenues à
la veille du troisième anniversaire de la promulgation de la "
concorde civile ", une conclusion à laquelle les militaires
algériens semblent se rendre à l'évidence : le Président
a failli dans la gestion politique du terrorisme.
Cette gestion a fait d'ailleurs l'objet de critiques acerbes émanant
de Mohamed Lamari, qui a affirmé que " l'armée a rempli
sa mission de lutte antiterroriste " en relevant le laxisme, voire
la complicité politique avec l'intégrisme qui continue encore
à sévir à l'école, dans les mosquées
et à la télévision. En se rendant compte de l'inefficacité
d'astreindre la lutte antiterroriste dans son volet militaire, les chefs
de l'ANP semblent décidés à se démarquer d'un
Président qui a " amnistié des milliers de terroristes
sans jugement ". " C'est son bilan " laissent-ils entendre
après avoir dit, par la voix de la " source autorisée
" citée par le quotidien Le Soir d'Algérie : "
On a choisi le moins mauvais. " Même de ce choix, l'armée
semble vouloir s'en délester en renvoyant la balle dans le camp
de Abdelaziz Bouteflika qui est sommé d'" assumer sa gestion
devant le peuple ". " Seul le peuple jugera, à travers
les urnes, ndlr) le Président ", a déclaré le
chef d'état-major. Ce dos à dos auquel l'armée renvoie
les Algériens et leur Président renseigne déjà
sur l'attitude que compte observer cette institution lors des prochaines
élections présidentielles, prévues en avril 2004.
C'est une réplique, avant tout, pour Abdelaziz Bouteflika qui s'est
lancé depuis plus d'une année dans cette bataille en tentant
de baliser le terrain politique à même d'assurer un deuxième
mandat présidentiel. Tout en refusant de s'immiscer encore une
fois dans les affaires politiques, l'armée prévient celui
qui a la prétention de briguer un deuxième mandat de compter
sur soi-même et de se soumettre à l'approbation du peuple.
Point de soutien à un candidat " providentiel " ou à
un candidat de " consensus ".
C'est à travers la proposition de nomination d'un ministre civil
de la Défense que l'ANP veut se prémunir contre la tentative
de l'impliquer dans cette " bataille électorale ". C'est
un gage aussi pour permettre une évaluation " libre "
de l'actuel mandat de Abdelaziz Bouteflika, qui s'est attelé depuis
trois ans au nom d'" une réconciliation nationale " à
nouer des alliances avec les islamistes et les conservateurs du Front
de libération nationale (FLN) pour s'assurer d'un deuxième
mandat. Le projet de la " concorde nationale ", le point de
discorde avec l'armée, était le signe précurseur
de cette campagne pour les présidentielles que Abdelaziz Bouteflika
voulait engager avec le soutien d'un FIS réhabilité. Mais
l'armée qui refuse d'aller au-delà de la couverture juridique
à la trêve décrétée par le bras armé
du parti dissous ne semble pas vouloir s'encombrer d'un second "
parrainage ", qui pourrait remettre en cause les dix années
de guerre contre le terrorisme.
Youcef Rezzoug
--------------------
Dans
une déclaration rendue publique jeudi :
Nezzar accuse Bouteflika
Dans une déclaration
rendue publique jeudi, le général à la retraite Khaled
Nezzar, après son offensive au procès de Paris, accuse le
chef de l'Etat d'avoir été le premier à attribuer
la flambée de la violence terroriste à l'arrêt du
processus électoral de 1991. M. Bouteflika avait qualifié
l'interruption des législatives de " premier acte de violence
" à partir de CransMontana en juin 1999.
Les sorties des militaires,
qu'ils soient en fonction ou à la retraite, se suivent, se ressemblent
et se complètent même. Après le général
de corps de l'armée Mohamed Lamari, la fameuse " source autorisée
", voilà que le général à la retraite
Khaled Nezzar prend le relais.
A peine rentré de Paris où se déroulait le procès
qui l'opposait à Habib Souaïdia, il passe à l'offensive.
En termes clairs et précis, il désigne la source du mal.
C'est à peine s'il ne nomme pas le Président de la République,
en précisant que ces trois dernières années ont marqué
une réelle résurgence de l'intégrisme et une recrudescence
du terrorisme ; il pointe un doigt accusateur sur le " règne
de Bouteflika ", allant jusqu'à affirmer que " la cabale
contre les généraux algériens a été
montée de toutes pièces par des Algériens et à
partir de l'Algérie, ces trois dernières années,
depuis que l'arrêt du processus électoral est devenu "un
délit et une violence", que le terroriste sanguinaire est
devenu "Monsieur Hattab" ". Et d'ajouter : " plus
récemment encore, devant un parterre de cadres de la nation, au
lieu de faire le bilan de ces trois dernières années, on
continue à parler de la décennie noire de Abdelhamid Brahimi
et à assimiler l'arrêt du processus électoral à
"une interruption de grossesse". Tout a été dit
et fait pour que le terrorisme revienne en force. " Jugeant que son
procès contre l'ex-officier Souaïdia a atteint les objectifs
qu'il s'était fixés avant de déposer sa plainte,
Khaled Nezzar affirme avoir réussi à expliquer, par le biais
de la tribune du tribunal, la décision et les motivations de l'arrêt
du processus électoral. Une explication qui s'imposait, selon le
général, puisque l'opinion internationale n'avait droit
depuis 1992 qu'à la version des intégristes et leurs alliés.
" Ce procès aura aussi réussi à lever l'épée
de Damoclès qui pesait sur l'ensemble des Algériens patriotes
qui ont dit non à l'intégrisme. Autre point important, le
classement sans suite d'une dizaine de plaintes déposées
par le binôme FFS-FIS. L'objectif est donc atteint. Il s'agissait
d'expliquer et de défendre l'arrêt du processus électoral
par d'autres moyens. "
Si l'on croit les apparences, les " éclairages " de Khaled
Nezzar ne peuvent être qu'un indice de plus d'une mésentente
au sommet de l'Etat. Le malaise entre l'ANP et le Président de
la République trouve peut-être son origine dans la fameuse
déclaration au forum de CransMontana en juin 1999 où Abdelaziz
Bouteflika qualifiait la décision d'arrêter le processus
électoral de " premier acte de violence ". Une décision
dont l'institution militaire était l'organisatrice. Depuis, les
relations ANP-Présidence n'ont jamais été à
l'abri des ragots. De temps à autre émerge une grogne dont
les médias ne connaissent pas nécessairement la cause, mais
qui confirme qu'entre la Défense et El Mouradia le courant ne passe
pas comme il se doit. Les différentes tentatives de discréditer
l'armée, rappelons-le, ont eu le mérite d'avoir tiré
de son mutisme la grande muette.
Aujourd'hui, les militaires ont vraisemblablement décidé
de laver " l'honneur de la tribu ". Tout porte à croire
que leurs dernières sorties ne sont pas spontanées. Ils
se sont décidés enfin à se défendre.
Ghada H.
Retour
(ANP /Présidence)
|
|
|