L'ANP multiplie les sorties médiatiques

De la concorde au ministre de la Défense

Par Salim Tamani, Liberté, 13 juillet 2002

L'armée réagit par petites doses contre ce qu'elle considère comme une agression contre l'institution et pour signifier clairement son rejet de la démarche présidentielle.
La sortie médiatique du général major à la retraite Khaled Nezzar intervient dans un contexte où l'Armée nationale populaire multiplie les interventions pour se prononcer sur certains thèmes brûlants de l'actualité tels que le retour du terrorisme qui semble menacer sérieusement la sécurité des biens et des personnes en Algérie. C'est à l'issue du massacre de Khraïcia aux portes de la capitale que le chef de la première Région militaire, Fodhil Chérif, a explicitement remis en cause la politique de la concorde civile et les effets qu'elle a engendrés sur le moral des troupes, en évoquant la démobilisation des services de sécurité. Il avait également tiré à boulets rouges sur une administration absente sur le terrain, en affirmant que la lutte contre les groupes armés ne pouvait pas incomber aux seuls militaires.
Alors que des informations non confirmées parlaient d'un nouveau malaise entre l'institution militaire et la présidence, une source autorisée du ministère de la Défense nationale, interviewée par le quotidien Le Soir d'Algérie, jette un pavé dans la mare en critiquant ouvertement le président Bouteflika, remettant d'abord en cause le choix qui était porté sur lui durant la campagne pour les présidentielles de 1999. "C'était le moins mauvais des candidats", avait précisé la source qui, allant loin dans son analyse de la situation, avait décliné toute la responsabilité de l'ANP dans la dégradation de la situation sécuritaire en soulignant qu'elle n'avait pas été associée à la grâce amnistiante et à la concorde civile. "Nous l'avons appris comme tous les Algériens." Mais la source autorisée a surtout évoqué la question de la nomination d'un ministre de la Défense "même s'il n'a pas accompli son Service national". Les observateurs de la scène politique ont vu dans cette intervention une sorte d'interpellation du président Bouteflika sur sa manière de gérer en solo les affaires du pays. D'ailleurs, ce problème a été de nouveau posé, lors de la conférence de presse, la première du genre, du chef d'état-major de l'ANP, Mohamed Lamari, à l'Académie interarmes de Cherchell. "L'armée est favorable à la nomination d'un civil comme ministre de la Défense, mais à condition qu'il soit Algérien." Le général de corps d'armée a également critiqué ouvertement la politique suivie par le premier magistrat du pays. "Le terrorisme a été vaincu mais l'intégrisme est intact et c'est lui qui fabrique le terrorisme", a-t-il dit, en interpellant les décideurs politiques sur le danger que continue de constituer l'extrémisme religieux sur les institutions de la République. "L'intégrisme est dans les discours, les écoles et dans la rue." Le chef d'état-major a aussi confirmé ce qu'a avancé la source autorisée, en déclarant que l'armée a été mise au courant du projet de la concorde comme tous les Algériens, en tentant cependant de minimiser la gravité des conséquences qu'il a induites sur la société. "Le projet existait à l'époque où Liamine Zeroual était président", faisant ainsi allusion à la politique de la rahma. "Bouteflika n'a fait que lui ajouter une connotation politique."
En l'espace d'un mois, plusieurs responsables de la hiérarchie militaire sont sortis de leur réserve pour dire ce que pense réellement la grande muette de la situation générale qui prévaut en Algérie. Ce n'est certainement pas fortuit. La prochaine présidentielle serait la principale cause de la discorde, d'autant que Bouteflika envisage de briguer un second mandat.

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Paroles de général !

Par Lyès Bendaoud

Il y a sans doute peu de généraux qui, même à la retraite, restent présents politiquement et médiatiquement. Ils restent présents et, aussi, pesants, influents. Khaled Nezzar, acculé dans ses retranchements, en veut encore à M. Abdelaziz Bouteflika.
Il lui en veut mais peut se remettre à l'aimer pour les besoins d'une conjoncture. Entre les deux hommes, la relation est gérée par le thermomètre des circonstances.
Que n'a-t-il pas dit le général du candidat à la présidentielle anticipée d'avril 1999 ! Les Algériens pensaient avoir lu de sincères propos dans les colonnes de la presse privée. Par la bouche du général, ils découvrent que Bouteflika, alors muré dans un silence calculé, n'est qu'un "vieux canasson" sorti des placards pour briguer le poste de premier magistrat du pays. Ils y croyaient dans leur impuissance, dans leur incrédulité. Nezzar devait, du fait de son passé de haut responsable aujourd'hui pourchassé, se soucier de la stature de ce candidat, de ses intentions politiques. Mais en tant que représentant du régime, ce dernier avait l'appui, tout l'appui des camarades militaires, les collègues du général. Dans ces conditions, il était utile de rectifier le tir.
Et le tir fut rectifié. Dans un effort supplémentaire de réflexion, l'ancien ministre de la Défense et membre du HCE apporte son soutien à Bouteflika. Il était devenu le seul - parmi les candidats déclarés ou en voie de l'être - à détenir les "atouts pour sortir le pays de la crise". Trois ans plus tard, la crise n'est pas résorbée, et le général s'enfonce. Il s'enfonce en terre étrangère bien que familière. Pour cela, il désigne encore le "bourreau" : Abdelaziz Bouteflika. Il le désigne directement du doigt, l'accuse d'être l'instigateur des plaintes déposées contre lui auprès de la justice française. Même dans sa position de plaignant, tout semble se retourner contre lui. À travers lui, on fait bel et bien le procès de l'armée algérienne, mais ce sont son passé et sa dignité à lui qui en prennent en premier lieu. La cabale a donc été fomentée, selon ses dires, "par des Algériens ces trois dernières années, depuis que l'arrêt du processus électoral est devenu un délit et une violence…" Le président de la République est aux commandes du pays depuis un peu plus de trois ans et il a bien déclaré que l'arrêt du processus électoral, en janvier 1992, était un délit et une violence.
Les paroles du général sont abondantes. Contradictoires. Graves aussi. Pourquoi traiter un candidat de "canasson" pour le soutenir par la suite ? Qui sait si la relation entre les deux hommes ne retrouverait pas son cours normal une fois la tempête passée ? Les humeurs, de l'un et de l'autre, fluctuent tels les prix du pétrole. Si c'est la nature qui s'exprime à chaque fois que des nuages ombragent le temps des cercles, alors qu'elle s'exprime. Nous l'aurions compris : la nature a ses raisons que la raison ne connaît pas. L'inquiétant dans l'affaire, c'est que ces règlements de compte à répétition ne tiennent pas compte de l'actualité brûlante : ne détournons pas la tête, le terrorisme renaît. Les problèmes sociaux se multiplient en empirant. Ne détournons pas la tête.
L. B.
Nezzar et la presse
On n'enlèvera pas cette qualité au général Nezzar : c'est un communicateur hors pair et souvent retors. Et curieusement, ses rapports avec le presse nationale, particulièrement la presse indépendante, ont toujours évolué en dents de scie, au fil des évènements, des humeurs du moment et surtout des contextes. Poussées à leur paroxysme et passionnées plus que de raison, elles ont parfois atteint les limites intolérables de la violence physique. Ces querelles sont vidées une fois sur deux, devant le prétoire d'un palais de justice.
La fameuse rixe qui a opposé dans une boîte de nuit le chroniqueur SAS et le fils du général qui en avait marre de voir le nom de son père arrangé à toutes les sauces, et encore fraîche dans toutes les mémoires. Certains journaux que nous n'avons pas à nommer ici et avec lesquels il tisse une véritable lune de miel sont systématiquement mis au parfum de toutes ses confidences. Comment et en fonction de quels critères ils dégagent brusquement des odeurs de sainteté ? Nul ne le sait. Lassé de la même monture, le général change fréquemment de pouliche. Il n'y en a désormais que pour elle.
Une chose est sûre : Nezzar a besoin de parler, peu importe pourquoi, pour l'histoire ou pour ses contemporains. Et la Grande muette à force d'être muette a fini par trouver un tribun.
M. M.

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ANP-Bouteflika

L'heure des règlements de comptes ?

Par Hamid Saïdani

Visiblement, les militaires n'ont jamais pardonné à Bouteflika ses déclarations sur l'arrêt du processus électoral de décembre 91, qu'il avait qualifié de "première des violences".
La sortie médiatique inattendue de Khaled Nezzar est-elle pour confirmer ces "différends" dont on parle souvent entre l'institution militaire et la présidence de la République sans en saisir ni les tenants ni les aboutissants ?
Certes, officiellement, l'armée, par la voix de ses hauts responsables, et la présidence ont toujours démenti l'existence d'un quelconque désaccord entre les deux institutions, mais, selon toute vraisemblance, la réalité est tout autre, puisque les deux parties s'étaient, à plusieurs reprises, adressé des fléchettes quelquefois acerbes. Et tout cela ne trompe pas bien sûr. Il est tout aussi vrai que "la guerre" entre les responsables de l'armée et le Président Bouteflika n'a jamais été déclarée par l'une et l'autre partie de manière ouverte.
Cependant, la tension apparaît - inévitablement ? - dans les positions des deux parties à l'égard des questions importantes de l'heure, comme le terrorisme et l'intégrisme, ou celles qui font l'objet d'un débat sinon d'une polémique, à l'exemple de l'arrêt du processus électoral en janvier 92.
Officiellement, tout va bien Et c'est surtout autour de ces questions que les avis semblent les plus divergents.
Nezzar, qui a toujours été présenté comme le "porte-parole" de la Grande muette même s'il s'en défend, est venu, à travers sa missive qu'il a envoyée à partir de Paris, confirmer d'une certaine manière que les rapports décidément tumultueux entre Bouteflika et l'armée, connaissent actuellement un pic dans les divergences.
Même s'il évite de nommer Bouteflika, il apparaît clairement que c'est à lui qu'il s'adresse directement, poussant ses conclusions jusqu'à accuser implicitement son vis-à-vis d'avoir été derrière "la cabale montée de toutes pièces, ces trois dernières années, contre les généraux algériens".
C'est une attaque de front contre le président Bouteflika. Toutefois, les observateurs ne manqueront pas de relever que ce n'est là qu'une réplique aux sorties de ce dernier, qui avait qualifié l'arrêt du processus électoral de "première des violences" et d'"interruption de grossesse". Ce qui a été accueilli comme une offense par les milieux janviéristes qui estiment qu'au contraire la décision de bloquer les élections législatives de décembre 91-janvier 92 a été le salut du pays, lui évitant de sombrer dans l'intégrisme islamiste.
Bien sûr, dans ses discours, Bouteflika a toujours soufflé le chaud et le froid quant il s'est agit d'aborder la question des rapports entre lui et l'institution militaire.
Tantôt, ce sont des hommages appuyés, comme cela a été le cas lors du discours prononcé à l'occasion de la célébration du 40e anniversaire de l'indépendance, et tantôt ce sont des attaques, quelquefois clairement exprimées, et souvent distillées dans des allusions à peines voilées contre les généraux. Bouteflika, en parlant dans l'une de ses interventions de la maffia du container, savait à qui il s'en prenait.
Mais, indiscutablement, la crise entre le premier magistrat du pays et l'armée n'a jamais été aussi profonde qu'en juillet de l'année dernière, lorsque, sentant son bateau prendre de l'eau de tout part, le président avait menacé de rendre le tablier que les "décideurs" lui avaient remis, il y a de cela un peu plus de trois ans.
Les divergences de vues apparaissent surtout dans la perception qu'ont les deux parties sur la réalisation de la "concorde nationale", un nouveau concept ramené par Bouteflika, tenté par l'élargissement de la politique de la concorde civile aux groupes armés encore en activité et qui continuent à mener une guerre sans pitié à la société. La position de l'armée par rapport à cette question a surtout été perçue à travers les discours d'Ahmed Ouyahia et Ali Benflis, lors de la campagne électorale pour les législatives du 30 mai dernier. Au moment où le président Bouteflika, qui s'était impliqué dans la campagne, prêchait les vertus de la réconciliation nationale, les deux hommes, connus pour être proches de l'armée, martelaient leur rejet de tout autre concorde et appelaient à l'intensification de la lutte antiterroriste.
Ces derniers jours, la succession de sorties médiatiques et de déclarations de hauts responsables de l'armée est venue remettre au goût du jour ces rapports conflictuels entre les deux institutions.
Larbi Belkheïr, l'homme fort du régime, se trouverait actuellement à Paris
Il y a, au fait, des signes qui ne trompent pas. Il y a eu d'abord l'histoire de la "source autorisée", jamais démentie par les services concernés du ministère de la Défense nationale, et dont le message était clair.
Il y était écrit que les militaires ne sont plus disposés à payer pour "l'incompétence de certains, et encore moins à tolérer les attaques répétées contre eux sans que quiconque ne prenne le soin de rétablir les faits et encore moins à être sacrifiés comme des boucs émissaires sur l'autel de la réconciliation nationale". Le ton était donné, mais le message est encore plus explicite, lorsque la "source autorisée" parle de la gestion politique du pays et en partie de la crise de Kabylie. L'allusion est limpide et s'adresse au ministre de l'Intérieur Yazid Zerhouni, l'un des hommes les plus proches de Bouteflika.
Avant cette sortie, le général Fodil-Chérif, commandant de la Ire Région militaire, s'était déjà distingué par des déclarations peu amènes à l'égard de "l'autorité civile" du pays, qu'il avait rendue responsable des derniers attentats enregistrés à Douéra et Khraïcia, dans la banlieue sud-ouest d'Alger.
Et comme pour délimiter un peu plus les missions des uns et les prérogatives des autres, le général de corps d'armée, Mohamed Lamari, qui est revenu dans sa dernière rencontre avec les représentants de la presse nationale, avait affirmé : "Le président a ses prérogatives et l'armée ses missions".
Selon des sources informées, Larbi Belkheir, l'homme fort du régime, se trouverait actuellement à Paris, mais l'on ne sait pas si c'est pour un voyage privé ou pour apporter un soutien à Khaled Nezzar.
Quoi qu'il en soit, pour certains observateurs avertis, c'est la perspective des prochaines élections présidentielles qui est derrière cette "guéguerre", qui fait bouger les clans qui cherchent ainsi à se replacer.
H. S.

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Le consensus rompu

Par Hafida Ameyar

L'ancien ministre de la Défense a apparemment rompu le consensus en soulignant que la cabale contre les généraux provient également "des Algériens et à partir de l'Algérie".
La sortie de Khaled Nezzar coïncide avec le procès qu'il a intenté contre l'ex-sous-lieutenant Souaïdia, auteur du brûlot La Sale Guerre. Dans un communiqué de presse transmis, mercredi dernier, à certains confrères, le général major à la retraite s'est longuement expliqué sur ce procès, aux fins de justifier sa démarche et les débats suscités dans l'enceinte du tribunal parisien. L'intérêt de ses propos réside, pourtant, dans l'avant-dernier paragraphe du document, où il s'attaque au président de la République. "S'agissant de la cabale contre les généraux algériens, elle a été montée de toute pièce par des Algériens et à partir de l'Algérie, ces trois dernières années, depuis que l'arrêt du processus électoral est devenu ''un délit et une violence'', que le terroriste sanguinaire est devenu ''Monsieur Hattab''. Plus récemment encore, devant un parterre de cadres de la nation, au lieu de faire le bilan de ces trois dernières années, on continue à parler de la décennie noire de Abdelhamid Brahimi et à assimiler l'arrêt du processus électoral à ''une interruption de grossesse''. Sans aller jusqu'à le citer nommément, Nezzar a clairement ciblé Bouteflika (et éventuellement son entourage), pour l'accuser d'être derrière la conspiration contre les généraux de l'armée nationale. L'ancien ministre de la Défense s'est, pour cela, référé aux déclarations faites par le chef d'État, depuis son élection en avril 1999. En se limitant à "ces trois dernières années" et en sélectionnant des passages des discours de Bouteflika, donnés quelques mois après son accession à la magistrature suprême et, "plus récemment", en référence notamment à la rencontre des cadres de la nation qui s'est tenue au Club-des-Pins en avril 2001, relatifs à l'interruption du processus électoral au début des années 1990, à la gestion politique du terrorisme, au phénomène de corruption et à la gérance de "la décennie noire", le général Nezzar marque son mécontentement par rapport à ces tentatives de neutralisation de l'ANP, particulièrement de ses généraux et surtout vis-à-vis de l'auteur de ces affirmations, mais sans pour autant le nommer. S'agit-il là d'un langage propre aux hommes du sérail, anciens et nouveaux ? Le signataire du communiqué de presse a apparemment rompu le consensus établi jusqu'ici par les différents cercles de décision, en soulignant que "la cabale" contre les généraux algériens ne provient pas seulement de l'extérieur, mais également "des Algériens et à partir de l'Algérie" et en insistant curieusement sur le retour "en force" du terrorisme, allusion faite une fois de plus à la politique de concorde civile initiée par le président Bouteflika. Le discours présidentiel du 5 juillet dernier n'a apparamment pas calmé l'ancien ministre de la Défense.
H. A

 

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