Algérie: nouvelle charge des généraux contre Bouteflika

Ils ne veulent pas d'un second mandat du Président.

José Garçon, Libération, 14 août 2002

C ela pourrait être le feuilleton de l'été, période décidément peu propice aux présidents algériens. L'été 2002 n'aura pas failli à la tradition. Depuis deux semaines, le chef de l'Etat Abdelaziz Bouteflika est cloué au pilori par une partie de la presse privée. Le quotidien le Matin, repris notamment par le Soir, l'accuse d'être «au centre d'un scandale politico-financier», en clair, d'avoir accordé des marchés importants à des «amis des Emirats arabes unis» sans respecter les procédures légales.

Accusation. Selon ces journaux francophones, le Président aurait favorisé l'opérateur égyptien de téléphonie mobile Orascom pour l'obtention d'une licence de GSM en Algérie sur recommandation d'un de ses «amis, un homme d'affaires émirati». Vraie ou fausse, l'accusation trouve un certain crédit dans le parcours de Bouteflika. Au cours de sa traversée du désert, ce dernier séjourna en effet aux Emirats arabes unis faisant, affirme-t-on, du «consulting» auprès de Cheikh Zayed, qui dirige cette fédération du golfe Arabo-Persique.

Croire à l'«innocence» d'une telle attaque nécessite cependant une belle dose de candeur, tant les activités financières illicites sont monnaie courante au sein des «décideurs», comme on appelle en Algérie la poignée de généraux qui exercent la réalité du pouvoir. Un diplomate algérien s'en amuse franchement : «C'est Ali Baba accusé de corruption par les 40 voleurs.»

On ne peut mieux dire que l'accusation relève des sempiternels conflits au sommet de l'Etat. Et plus précisément des démêlés opposant le chef de l'Etat et la haute hiérarchie de l'armée, qui passe pour faire et défaire les présidents depuis l'indépendance. L'antagonisme n'est pas nouveau. La volonté de Bouteflika de s'imposer comme le chef à part entière, dans un pays où le président incarne avant tout le fragile et complexe équilibre entre les différents clans du pouvoir, a vite irrité ceux-là mêmes qui l'ont imposé : les «décideurs». Du coup, les péripéties de cette lutte au sommet ne se comptent plus depuis son arrivée aux affaires en avril 1999.

Tutelle. Certes, généraux et présidence nient tout différend. «Le Président est constitutionnellement ministre de la Défense et chef suprême des forces armées. Il a le pouvoir constitutionnel de nommer un ministre de la Défense. Je n'ai pas à m'ingérer dans les décisions présidentielles», assurait, le 2 juillet, Mohammed Lamari, le tout-puissant chef d'état-major et ministre de facto de la Défense. Le chef de l'Etat, qui sait ne pas pouvoir oublier qui l'a fait roi mais cherche à se libérer de cette tutelle, alterne, lui, déclarations destinées à rassurer l'armée... et à la fragiliser. «Le principal parti du président algérien, c'est l'ANP (Armée nationale populaire)», affirme-t-il un jour avant de lancer : «Je veux être un chef d'Etat, pas un trois quart de chef d'Etat»...

La reprise estivale des hostilités, par presse et personnalités du sérail interposées, vient de faire voler en éclats ce jeu de dupes. Parallèlement aux révélations sur l'affaire Orascom, l'ancien Premier ministre Sid Ahmed Ghozali est reparti en guerre, fin juillet, contre Bouteflika. Il l'a accusé d'avoir «rompu le contrat» avec les militaires, soutenant du coup la thèse inverse de celle qu'il a défendue, début juillet à Paris, au cours du procès intenté par le général Khaled Nezzar à un jeune officier dissident, Habib Souaïdia. «L'armée ne s'est pas retirée du politique», affirmait-il à l'hebdomadaire Al-Khabar en précisant : «Il vaudrait mieux que les militaires aient le courage de prendre directement le pouvoir et, à l'image des Turcs, qu'ils accordent cinq à dix ans aux civils pour se préparer à cet exercice.»

Cette levée de boucliers n'est pas dissociable de grandes manoeuvres en vue de la présidentielle de... 2004. «Jusqu'ici, remarque un haut fonctionnaire algérien, une question agitait le microcosme politique et les chancelleries étrangères : Bouteflika achèvera-t-il son mandat ? Ce problème semble dépassé, les généraux paraissant résignés à ce qu'il le termine. Mais ils veulent à tout prix l'empêcher de briguer un second mandat, craignant d'être un jour les boucs émissaires de "la sale guerre" sacrifiés sur l'autel d'une "réconciliation nationale". C'est l'enjeu de cet énième accès de fièvre.»

Mafia politico-financière. Le chef de l'Etat n'a pas pris de gants pour confirmer le propos, toujours par presse interposée. «Un second mandat ne signifierait rien moins que la mort de la mafia politico-financière», affirmait le 8 août le quotidien l'Expression dans un article signifiant la détermination de Bouteflika à se battre. S'en prenant aux «professionnels de la manipulation (...) retournant leur veste à la moindre menace sur leurs intérêts», ce journal n'hésitait pas à comparer les attaques contre Bouteflika à celles qui, en 1998, avaient fini par amener son prédécesseur, Liamine Zéroual, à démissionner. «Mêmes méthodes, mêmes sources», remarquait l'Expression, non sans souligner que «l'homme à abattre est autrement plus invulnérable qu'il n'y paraît». Mais, surtout, il laissait planer la menace de révélations sur la corruption des «décideurs» : «La mafia des conteneurs se trouve ailleurs...»

En attendant, le chef de l'Etat tente de se concilier des soutiens sur le terrain. En annonçant des mesures de détente, notamment en Kabylie, il espère pouvoir mener à bien une échéance électorale cette fois plus proche : les municipales d'octobre. Les Algériens, eux, continuent à jongler entre les coupures d'eau.

 

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