Algérie : les créateurs entre méfiance et espoir

Pour l'Année de l'Algérie, la France accueillera musiciens, écrivains et metteurs en scène venus d'un pays dont la culture, exsangue, est encore marquée par l'époque des assassinats d'artistes.

Catherine Bédarida, Alger, de notre envoyée spéciale, Le Monde, 19 décembre 2002

"L'Année de l'Algérie, c'est l'année où on va donner des visas à tout le monde." La blague qui court de l'autre côté de la Méditerranée traduit l'ambiguïté des relations franco-algériennes, réveillée par la préparation de l'opération culturelle d'une envergure exceptionnelle.

Décidée par les deux présidences de la République, l'Année de l'Algérie en France, prévue tout au long de 2003, n'échappe pas aux passions propres aux échanges entre les deux pays. Si les Algériens éprouvent une certaine fierté de voir leur culture à l'honneur pendant un an en France, si artistes et intellectuels se réjouissent de rompre enfin l'isolement subi depuis une décennie, le scepticisme demeure. Car cette Année cumule les problèmes d'une Algérie exsangue sur le plan culturel, émergeant à peine des années noires au cours desquelles de nombreux artistes ont été assassinés ou condamnés à l'exil, les difficultés de la médiocre organisation française et celles de la coopération franco-algérienne.

Le cinéma en offre un exemple aigu. Une dizaine de longs-métrages nouveaux ont été annoncés au programme officiel de l'Année. Les tournages sont cependant bloqués. Le matériel pour filmer appartient à l'ancienne institution officielle qui a permis, dans les années 1970-1980, la réalisation de toute la production algérienne. Abolie avec la chute du régime du parti unique, elle n'a pas été remplacée. Il ne reste presque plus de production. Des problèmes juridiques s'opposant encore à l'utilisation de ce matériel, les réalisateurs qui ont obtenu le label de l'Année de l'Algérie se trouvent actuellement dans l'attente. L'ouverture officielle du volet cinéma de la saison algérienne, qui a lieu à Paris le 7 janvier, prévoyait l'avant-première d'un de ces longs-métrages. Elle est remplacée par la projection d'un film datant de 1971, Tahia Ya Didou, de Mohamed Zinet. Le programme "Carte blanche à la Cinémathèque algérienne", annoncé pour l'automne 2003 à la Cinémathèque française, devrait faire découvrir des inédits, en plus d'une rétrospective. "Je n'irai en France que si je peux présenter des films nouveaux", affirme Boudjemaa Karèche, le bouillant directeur de la Cinémathèque d'Alger.

LA POPULATION MÉFIANTE

Carence d'informations sur le programme et les enjeux de l'Année, manque d'implication de la population : de nombreux artistes estiment que les Algériens ne se sentent pas, à tort ou à raison, assez concernés. "L'Algérie connaît une crise de confiance terrible entre le pouvoir et la population, qui se sent exclue de tout. Bien des gens pensent que cette Année ne servira qu'à attribuer des voyages et des subventions aux éternels privilégiés. Nous avons été habitués à une telle opacité du pouvoir que la méfiance est devenue un réflexe généralisé", déplore l'écrivain Maïssa Bey, dont le roman Cette fille-là (Ed. de l'Aube) doit être adapté au théâtre, dans le cadre de l'Année.

Rédacteur en chef du quotidien arabophone El Youm, H'Mida Ayachi, qui a consacré plusieurs ouvrages aux mouvements islamistes algériens, est aussi un homme de théâtre et un auteur de romans et de pièces en langue arabe. L'un de ses romans,Labyrinthes, la nuit de la discorde (Éditions Barzach, Alger), fait partie des textes arabes traduits grâce à l'Année. A ses yeux, une bonne partie des critiques à l'encontre de la manifestation sont politiques, sans lien avec les questions culturelles. "Le clan au pouvoir veut utiliser l'Année pour soigner son image de marque envers la France." Les polémiques s'abritent derrière des prétextes culturels, qui visent en fait le gouvernement. Plus profondément, "les critiques traduisent le désarroi des Algériens qui ne comprennent pas sur quels critères se fonde la sélection des artistes choisis par le commissariat". Pour H'Mida Ayachi, "il y a une part de vérité dans cette révolte contre une politique décidée dans l'ombre".

Fin connaisseur des cultures minoritaires, comme la musique gnawa, ou mal vues du pouvoir, comme le raï, il regrette que les décideurs les aient peu prises en compte. "Les cadres du ministère de la culture sont les mêmes que ceux de l'époque du parti unique et les initiatives de la société civile ne sont pas assez représentées."

BESOIN D'ÉCHANGE

Une dynamique, "un souffle pour la création" existent pourtant, remarque-t-il. Les centaines de manifestations qui ont reçu le label de l'Année en témoignent. L'effondrement des institutions culturelles a aussi eu pour effet de libérer la création. "Il n'y a plus d'écoles, plus de conformisme artistique : tout est ouvert", se réjouit le cinéaste et poète Abderahmane Djelfaoui, auteur de Bab El Oued ville ouverte (Editions Paris-Méditerranée). Pour que le public algérien bénéficie, lui aussi, des manifestations prévues en France, il organise un Printemps des poètes à Alger, en mars, avec des poètes algériens et européens. "Un immense besoin d'échanges, d'écoute de l'autre, se manifeste après toutes ces années de fermeture. Nous sommes l'un des pays les mieux équipés en paraboles. Mais les échanges à taille humaine sont trop limités. Pour que l'Année de l'Algérie ne soit pas ressentie comme une initiative purement formelle, il faut multiplier les rencontres, les créations communes." L'heure est venue de favoriser les projets franco-algériens, estime-t-il, malgré "la nécessité de travaux ouverts et de regards critiques tendres sur notre passé commun". Le renouveau culturel algérien passe nécessairement, à ses yeux, par un certain cosmopolitisme. "Après tout, nous sommes à la fois arabes, berbères, africains, méditerranéens."

Artiste, professeur de français, femme : Maïssa Bey était au coeur de la cible des intégristes. Au cours de ces années noires, elle n'a pas quitté sa ville de Sidi Bel-Abbès, où elle anime l'association de femmes Paroles et écriture. Elle souhaite que les manifestations de l'Année modifient les représentations des Français. "Comme écrivain, comme personne vivant en Algérie, désireuse de voir ce pays tenir debout, j'ai envie de montrer qu'il existe une autre Algérie que celle des massacres, une Algérie qui crée et qui veut vivre."

 

   
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