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ALGÉRIE
Violence, paix civile, économie, religion, Maroc, France, Israël... En psychanalyste iconoclaste, Abdelaziz Bouteflika s'emploie à dissiper les fantasmes d'une société qui se contente depuis longtemps de se contempler sans jamais se remettre en cause.
L'Algérie sur le divan
Farid Zemmouri, Afrique-Asie, septembre 1999
Dans quelques jours, le référendum sur la concorde civile permettra à Abdelaziz Bouteflika de mesurer la popularité de la paix au sein des couches populaires marginalisées, prises en tenaille entre deux violences, qui ont le plus souffert de la guerre civile depuis près de dix ans. Il ne fait aucun doute que la loi, dont il a pris l'initiative, qu'il a fait voter par les deux chambres du Parlement au pas de charge - et qui est donc exécutoire de droit, mais qu'il a tenu à soumettre au suffrage populaire direct avant de la promulguer - recueillera le plein des voix. Pour une fois, ce succès annoncé ne demandera aucun coup de pouce de l'Etat : ni manipulation des listes électorales ni fraude, tant est grand le désir des Algériens d'oublier le cauchemar des attentats, des massacres, des voitures piégées, des égorgements qui ont endeuillé leur quotidien depuis des années. Dès son accession à la magistrature suprême, Abdelaziz Bouteflika a fait du retour à la paix civile le leitmotiv de son discours à l'adresse de ses concitoyens et (accessoirement) le levier de sa propre légitimation après une élection en demi-teinte, ternie par le retrait en dernière minute de la totalité de ses concurrents rebutés par la fraude électorale. D'abord sceptiques - que n'ont-ils entendu depuis dix ans dans le même registre ! -, les Algériens se sont montrés de plus en plus intéressés. Abandonnant la langue de bois maniée depuis si longtemps par une classe politique obnubilée par le seul rapport de force brute et que n'intéressent ni l'art de la persuasion ni les subtilités des débats contradictoires, le nouveau président a adopté le "parler vrai", brutal pour des acteurs qui refusent depuis toujours d'appeler un chat un chat. En psychanalyste iconoclaste, il a mis l'Algérie sur le divan. Sur la violence et la paix, l'économie et la religion, la diplomatie, l'éducation, la langue nationale et les langues de communication, il tient un discours nouveau, libératoire, aux antipodes du discours narcissique et stérile cultivé à l'ombre de la pensée unique - et de la rente pétrolière - depuis plus de trente ans. Il veut ainsi offrir aux Algériens une occasion unique de se regarder dans le miroir qu'il leur tend, de mesurer le retard - économique, social, culturel - accumulé sur leurs voisins, une occasion de diagnostiquer le mal qui ronge leur pays autrement qu'en dénonçant à longueur de colonnes un complot international colonialiste, impérialiste ou islamiste, imaginaire pour l'essentiel.
Sur les origines de la crise qui secoue l'Algérie depuis près de dix ans, Abdelaziz Bouteflika l'exorciste a distillé quelques vérités assassines qui ont dû sonner très fort et très mal aux oreilles des "éradicateurs" civils et militaires. L'interruption par la force du processus électoral, qui devait donner la majorité des sièges du Parlement aux candidats du Front islamique du salut (FIS) en 1991, était une "violence", qui appelait en retour une contre-violence, a-t-il dit. Simple évidence, qui lui a permis de rétablir les protagonistes chacun dans son rôle, en invoquant clairement la responsabilité initiale du "front sécuritaire", partisan de la répression tous azimuts, qui a occupé depuis dix ans le devant de la scène médiatique nationale et internationale. Pour justifier leur coup de force, ces "éradicateurs" avaient inversé l'ordre des facteurs, multiplié les entorses à la simple chronologie des faits et réduit au silence leurs contradicteurs. Par l'intimidation ou à coups de millions de dollars, ils se sont assuré les oreilles complaisantes, complices, d'une presse aux ordres, nationale et internationale (africaine en particulier) qui n'a plus regardé la situation algérienne qu'à travers les lunettes déformantes des services de la propagande officielle. A les croire, ces "éradicateurs" n'étaient intervenus qu'en légitime défense pour sauvegarder des institutions en danger de mort. Or, il ne fait aucun doute aujourd'hui que leur affaire avait été soigneusement préparée et qu'ils avaient dramatisé sciemment la situation pour faciliter leur passage à l'acte. D'ailleurs, à défaut de soumettre le président d'alors, Chadli Bendjédid, à leur volonté en catimini - une sorte de révolution de Palais -, ils avaient dû se résigner à le démettre dans des conditions rocambolesques, attirant, malgré eux, l'attention du monde entier sur leur "manip".
En levant un coin de voile sur ces circonstances occultées depuis dix ans, Abdelaziz Bouteflika accomplit in fine une ouvre de salubrité publique. Il se sait condamné à aller très vite, à frapper les imaginations pour s'ouvrir de nouveaux espaces d'intervention et élargir sa marge de manouvre. De fait, ses adversaires, déroutés par la "tornade" qu'il a soulevée, ont pour la plupart perdu la voix, sauf un noyau dur qui continue à s'accrocher désespérément à une vision manichéenne, étriquée qui a déjà fait beaucoup de dégâts. Le devoir de vérité commandait aussi au nouveau chef d'Etat de tordre le cou à d'autres mensonges officiels sur l'ampleur des pertes humaines et matérielles subies par le pays. Il ne s'est pas dérobé. Il a ainsi révélé les chiffres - connus de tous, mais escamotés par les gouvernements précédents, et notamment le dernier en date présidé par Ahmed Ouyahia : un million de victimes, plus de 100 000 morts - civils et militaires, en grande partie de jeunes appelés de moins de 20 ans - et des milliards de dollars de destructions !
Il a aussi confirmé, autre secret de polichinelle dont une certaine presse s'obstinait à détourner les yeux, qu'un accord de trêve a bien été négocié et signé dès septembre 1997 par l'état-major avec les chefs de l'Armée islamique du salut (AIS), la branche militaire du FIS. Le chef de l'AIS, Mezrag, est depuis régulièrement descendu de sa montagne pour rencontrer des officiels : la dernière descente en date a eu lieu en août, quelques semaines avant le référendum. Même si l'on ne connaît toujours pas la teneur de l'accord - malgré les demandes insistantes du FFS de Hocine Aït-Ahmed pour que le texte soit enfin rendu public dans son intégralité - tout le monde a la certitude que les principales décisions de "concorde civile" prises par Abdelaziz Bouteflika en découlent directement : grâce accordée à plusieurs milliers de prisonniers, réintégration de plusieurs dizaines de milliers de militants arbitrairement exclus de leur emploi, réinsertion dans la vie civile des maquisards qui ont accepté de rendre leurs armes et de se mettre sous l'autorité de l'Etat. En proclamant, au grand dam des "éradicateurs", qu'il n'y aura "ni vainqueurs ni vaincus", le chef de l'Etat n'a fait que confirmer l'engagement des chefs militaires auprès des responsables de l'AIS. Non sans courage d'ailleurs, car il n'ignore pas que les "ultras" observent toujours ses moindres faits et gestes et que des menaces sont proférées tous les jours dans leurs cercles fermés. "Je suis très fataliste, advienne que pourra", a-t-il répondu indirectement, sachant le sort qui a été réservé il y a sept ans à peine à Mohammed Boudiaf, un autre rebelle qui voulait mettre au pas les officines qui ont fait tant de mal à leur pays.
En ordonnant des enquêtes sur les milliers de disparus - dont l'existence était jusque-là niée officiellement malgré les preuves accablantes accumulées par les avocats et les manifestations quotidiennes des familles -, sur la torture, la corruption, le fonctionnement de la justice, et en dénonçant ceux qui ont fait de la violence un "fond de commerce", Abdelaziz Bouteflika a brisé bien des tabous. Il lui sera d'autant plus facile de bâtir la paix civile, même s'il a encore un long chemin à faire et beaucoup d'adversaires à réduire. Y compris dans son propre camp. On pense irrésistiblement à la mise en garde du général De Gaulle à Pierre Mendès France, appelé à la barre en 1954 en pleine débâche indochinoise de l'armée française : "Ils se débarrasseront de vous quand vous les aurez débarrassés de ce qui les gêne". Quelques mois plus tard, la prophétie se réalisait. C'est pourquoi, des voix démocratiques s'élèvent de plus en plus nombreuses pour prévenir le nouveau chef d'Etat contre une solution "en tranches", dissociant l'aspect militaire (retour de la paix) de l'aspect politique (enracinement du pluralisme et de la démocratie) du problème. C'est l'approche du FFS et de ses alliés, qui militent pour une "solution globale" associant l'ensemble des acteurs politiques afin de rendre irréversible le retour à la paix et de prévenir tout nouveau coup de force. Les réponses du pouvoir sont ambiguës pour l'instant. Il semble dire qu'il a trop à faire avec la mise au pas des "éradicateurs" pour proposer quoi que ce soit aux "réconciliateurs". La rentrée devrait apporter des éclaircissements sur l'attitude finale de la présidence quant au rôle des partis, de la société civile et des institutions.
D'ores et déjà, vingt-deux préfets en poste ont été radiés, dont seize sont interdits de tout emploi dans la fonction publique.Pour la première fois, une femme vient d'être nommée à la tête d'un département, Nouria Yamina Zerhouni.
Sur le plan diplomatique, le sommet de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) réuni à Alger quelques semaines après l'intronisation d'Abdelaziz Bouteflika a été un hors-d'ouvre du come back algérien sur la scène internationale. A Rabat, les obsèques de Hassan II - avec lequel rendez-vous avait été pris pour les semaines suivantes - ont donné l'occasion à Bouteflika - l'un des tout premiers chefs d'Etat informés du décès du roi directement par le ministre marocain de l'Intérieur - de multiplier les gestes à l'adresse du jeune successeur, Mohammed VI. Le protocole royal avait été bousculé pour permettre au chef de l'Etat algérien d'être le plus près possible de la famille royale pendant les obsèques. Une des premières audiences de Mohammed VI lui fut réservée. Le deuil officiel décidé à Alger et l'hommage rendu par la presse algérienne au disparu n'ont fait que conforter l'impression que le dégel entre les deux pays est à l'ouvre.
La poignée de main avec le Premier ministre israélien Ehud Barak, dans la cour du palais royal de Rabat, a permis à Abdelaziz Bouteflika de révéler ce qu'une partie des services secrets du monde entier savait : malgré une intransigeance de façade, le lobby politico-financier algérien entretenait depuis longtemps des relations commerciales fructueuses avec Israël. Fallait-il continuer de l'ignorer en pratiquant un double langage pesant ? Bouteflika n'avait que quelques secondes pour affronter le dilemme. Il a choisi de mettre un terme à l'hypocrisie officielle. Du même coup, il permet à l'Algérie de reprendre place sur l'échiquier du Moyen-Orient autrement que par personnes ou Etats interposés. Même volonté de briser la glace avec Paris, dont il a compris qu'il peut être un verrou pour l'accès de l'Algérie à l'Europe. En parlant de "refondation" de ces rapports tumultueux, marqués de part et d'autre par la passion des années de guerre (1954-1962) et la déception réciproque depuis quarante ans, Jean-Pierre Chevènement, ministre français de l'Intérieur, suivi d'Hubert Védrine, ministre des Affaires étrangères, a ouvert un chantier qui n'est pas pour déplaire à son interlocuteur. Des rapports enfin adultes entre voisins partageant la même volonté de préserver la paix et la sécurité en Méditerranée. Là, Abdelaziz Bouteflika est sur son terrain de prédilection : la diplomatie, et il a montré, avant sa longue traversée du désert, qu'il savait y faire.
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