Bras de fer entre la présidence et l'état-major

Farid Zemmouri, Afrique-Asie, Juillet 1998

Le président de la République, Liamine Zéroual, interpellé par une association algérienne des droits de l'homme ! L'affaire n'est pas banale. Qui se cache donc derrière cette intrusion intempestive ? La présidence multiplie les vannes à destination de l'état-major. Dernière en date : la révélation que les renseignements militaires ne seraient pas étrangers à l'assassinat des moines de Tibéhirine.

On se frotte les yeux. A la "une" de plusieurs journaux, un gros titre barre le haut de la page : "La Ligue algérienne des droits de l'homme (LADH) interpelle Zéroual". Outre que les organisations algériennes n'ont pas habitué leurs affiliés à "interpeller" le président de la République, dont le statut d'intouchable est jalousement préservé par une cohorte de boucs émissaires institutionnels et divers moyens de dissuasion fort coercitifs, la LADH est ce qu'il est convenu d'appeler un "compagnon de route" du pouvoir. Il ne faut pas la confondre avec la Ligue algérienne de défense des droits de l'homme (LADDH), présidée par Me Ali Yahia Abdennour, qui a porté seule depuis près de dix ans le combat pour la dignité de l'homme en Algérie. En tête des griefs que l'on peut faire à la LADH figure son attitude résignée, en 1994, après l'assassinat dans son bureau, en plein centre d'Alger, de son fondateur, Me Youssef Fathallah, dans des circonstances qui méritaient au moins d'être éclaircies. L'émotion passée - Youssef Fathallah était un militant nationaliste et progressiste de la première heure, fort connu, et avait été contraint à un long exil pour son opposition au pouvoir -, le dossier avait été rapidement classé. La LADH s'est contentée d'entériner, sans autre souci de la vérité, la version de la police sur l'horrible meurtre de son président.

Quatre ans après, le successeur de Youssef Fathallah, Boudjemaâ Ghéchir, a pris sa plume pour "interpeller" publiquement le chef de l'Etat sur un sujet brûlant : la disparition de centaines - certains affirment qu'ils se comptent par milliers - de citoyens qu'on a vus pour la dernière fois entre les mains des autorités. Louisa Hanoun, porte-parole du Parti des travailleurs et député, affirme que "ce sont généralement les services de sécurité, en tout cas des personnes représentant les institutions légales de l'Etat, qui sont à l'origine de nombreuses disparitions", et que l'identité des ravisseurs est parfois connue par les proches des victimes. Connues du monde entier grâce au remarquable travail d'information de Me Ali Yahia Abdennour, ces disparitions ont valu à l'Algérie d'être encore tout récemment apostrophée à Genève par les organisations internationales des droits de l'homme : Amnesty International, Reporters sans frontières, Human Rights Watch, etc. Elles étaient jusque-là farouchement niées par le pouvoir, qui suggérait tout au plus que ces "disparus" pouvaient avoir rejoint les maquis islamistes à l'insu de leurs parents et y auraient trouvé la mort qu'ils souhaitaient, en "martyrs de la cause islamique". Explication bien courte, mais qui avait l'avantage pour les diplomates algériens sur la sellette de combler le vide à chaque fois que la question leur était posée.

Les commissions d'enquête internationales sur les droits de l'homme étant interdites de séjour, une sorte de routine a ainsi fini par s'installer sur ce sujet grave entre les autorités et leurs accusateurs : Alger savait que la question sur les disparitions continuerait à lui être posée et les organisations internationales connaissaient d'avance la réponse officielle. Ce jeu de cache-cache était destiné à durer encore longtemps sans l'intervention d'un personnage providentiel : Rezzag Bara. Cet avocat falot et sans grande envergure préside l'Observatoire des droits de l'homme (ONDH), organisme alibi mis sur pied à la hâte par les autorités il y a cinq ans pour servir de paravent face aux critiques internationales. Censé intervenir auprès des services de l'Etat pour attirer leur attention sur les violations des droits de l'homme qui lui sont signalées par les Algériens lésés ou leurs proches et pour exiger des enquêtes, l'ONDH organisait sa communication autour de la dénégation pure et simple de ce qui était porté à sa connaissance : rien vu, rien entendu. On le dit assis sur des milliers de réclamations qui n'ont aucune chance de voir le commencement du début d'une investigation. Rezzag Bara n'hésite d'ailleurs pas à payer de sa personne pour monter au créneau défendre bec et ongles la politique sécuritaire des militaires.

Curieusement, c'est par ce même homme, qu'on peut tenir pour un ferme soutien du pouvoir, que le "scandale" est arrivé sous la forme d'un demi-aveu, rapidement démenti, et mis, selon la technique habituelle, sur le compte d'une malveillance journalistique. "Nous avons des preuves sur quelques cas de personnes détenues dans des lieux secrets", a déclaré Rezzag Bara au journal El-Khabar, avant de se rétracter en accusant le journaliste d'avoir sollicité le texte. Or, et c'est aussi une première, au lieu de s'excuser platement, le journal a maintenu sa version, s'appuyant sur un enregistrement gardé précieusement par sa rédaction. Affaire close ? Sur le plan judiciaire, sans doute, Rezzag Bara - autre bizarrerie - s'étant contenté d'adresser un démenti mou au journal, sans s'aventurer à déposer plainte ni à demander réparation. Le souhaitait-il ? On en doute. En effet, ce que certains responsables veulent faire passer depuis pour une "gaffe" de Rezzag Bara lui-même - ou une erreur, voire une malveillance du journal El-Khabar - apparaît plutôt comme une fuite très calculée, un coup de semonce adressé, par personnes interposées, par la présidence de la République à l'état-major, les deux pôles ennemis au sein du pouvoir en place. Un autre épisode en somme de la sournoise guerre d'influences que se livrent les généraux Mohamed Betchine, conseiller de Zéroual, et Mohamed Médiène (dit Toufic), chef du renseignement et proche collaborateur du général Mohamed Lamari, patron de l'état-major.

En laissant indirectement lever un tout petit coin de voile sur les camps secrets de détention, Betchine dédouane son propre patron, Liamine Zéroual, aux yeux de ses partenaires occidentaux, qui ne cessent depuis des mois de demander plus de transparence sur le sujet et une meilleure coopération avec les organisations humanitaires. Il désigne en même temps le coupable : le groupe des "éradicateurs" de l'armée qui contrôlent l'ensemble des forces de sécurité et ont seuls le pouvoir et les moyens de mettre les gens au secret, dans le cadre de l'état d'urgence en vigueur depuis 1991. En se prêtant au jeu, la LADH et l'ONDH ont rendu un immense service à la présidence, qui n'a pas eu à se dévoiler. Quelques semaines auparavant, nous apprenait la même filière, fort bien informée, cent vingt-huit cas "d'abus" (terme du vocabulaire officiel qui désigne la torture, aussi bien que les exécutions sommaires) commis par des policiers et des miliciens ont été portés à la connaissance de la justice, "cinquante-quatre concernant des décès suspects sur la voie publique". Petit chef-d'ouvre pour dire que les victimes ont été tout simplement "butées" froidement au coin d'une rue après leur arrestation.

Réponse du berger à la bergère : de la même pierre, Betchine s'est permis un deuxième coup : régler un compte interne après les déclarations à la revue Politique internationale d'un certain "général X" - présenté comme un militaire de haut rang, qui ne serait autre que le général Lamari lui-même ou un officier de son entourage immédiat et à sa demande. Le "général X" ne s'était-il pas permis, par le truchement de cette revue étrangère, classée plutôt à droite, d'adresser un avertissement sans frais au groupe de Zéroual, le mettant en garde contre une plus grande ouverture du champ politique aux partis, vouant aux mêmes gémonies les partis se réclamant de l'islam et les partis "prétendument démocrates" : "Ne laissons pas l'ennemi vaincu revêtir des habits neufs et entrer en scène sous un nouveau déguisement (...). Ceux qui ont tenté de plonger l'Algérie dans les ténèbres d'une violence sans fin ont échoué. Nous ne permettrons à personne de poursuivre le même but par d'autres moyens (1)."

Dernier coup de semonce en date : la révélation, dans la revue Confluence Méditerranée, par un ancien officier de l'armée, le capitaine Haroun, du fait que la sécurité militaire algérienne n'était pas totalement étrangère à l'assassinat, il y a deux ans, des sept moines français de Tibéhirine, suivi quelques jours après par celui de Mgr Pierre Claverie, évêque d'Oran. Dans le premier cas, il s'agirait d'une "bavure" après l'échec d'une opération de l'armée pour la récupération des otages, dont l'enlèvement lui-même est resté un acte des plus mystérieux. Pour sa part, Mgr Pierre Claverie aurait été éliminé sans doute parce qu'il en "savait trop" sur cet enlèvement, ses auteurs, ses commanditaires et les tractations qui l'avaient suivi (2). S'il ne l'a pas organisé lui même, cette mise en cause aussi directe de la sécurité militaire, donc du clan Lamari-Médiène, par un officier dissident dans les colonnes d'une revue française est pain béni pour le clan Zéroual-Betchine. Sa tentation de l'exploiter est grande. Comment et jusqu'où, l'avenir le dira. Car Betchine, qui vient de faire une entrée en force au bureau politique du Rassemblement national (RND, parti du pouvoir), se présente déjà comme le numéro un bis de l'Etat, devant le chef de l'état-major, qui faisait jusque-là figure d'alter ego de Zéroual, ce dernier lui ayant confié, sous la nécessité, en 1995, une large délégation de son autorité de ministre de la Défense.

El-Watan ne s'y est pas trompé : Betchine, "l'homme fort du pouvoir, contraint jusque-là à l'anonymat, a changé complètement son fusil d'épaule. La sortie de cet homme influent n'est pas fortuite. C'est une stratégie calculée de redéploiement du pouvoir politique." Tête politique et habile négociateur, placé au centre d'un impressionnant réseau d'informateurs entretenu depuis l'époque où il était le chef des renseignements sous la présidence Chadli Bendjédid, Betchine ne devrait pas tarder à prendre directement les rênes de son parti, à la place qui lui avait été chauffée par l'actuel président, Abdelkader Ben Salah. Pour la plupart des Algériens, c'est un pas supplémentaire vers la réhabilitation d'un parti dominant, proche du parti unique. Et la boucle sera bouclée.

(1) Le "général X" semble d'ailleurs anticiper une victoire militaire totale qui continue de se dérober. Malgré la trêve négociée avec l'Armée islamique du salut (proche du FIS), l'armée peine à soumettre les groupes dissidents du GIA, qui viennent de frapper à plusieurs reprises dans les villes.

(2) Cet acte monstrueux - s'agissant de prêtres innocents, proches de la population - avait été officiellement attribué à un certain Djamal Zitouni, un énigmatique "chef" des GIA. Personne ne l'avait rencontré et le doute plane encore sur ses liens avec le pouvoir. Il aurait été assassiné par ses propres combattants peu après le meurtre des prêtres de Tibéhirine. Commode : les cadavres ne parlent pas.


Bavures, bavures...

Massacres de civils à Relizane, camps secrets de détention et de torture, complicités dans l'assassinat des sept moines français de Tibéhirine et de Mgr Pierre Claverie, évêque d'Oran. La liste s'allonge. Jour après jour, des révélations se succèdent, étayant la thèse, qui n'est plus frappée d'hérésie désormais aux yeux de l'opinion algérienne et internationale, selon laquelle les groupes armés ne sont pas seuls responsables des atrocités qui jalonnent depuis sept ans la vie publique algérienne. Les forces de sécurité y ont leur part. Elle irait au-delà de quelques "bavures" et "dépassements" désapprouvés du bout des lèvres. Parmi les mystères non éclaircis, citons encore l'assassinat du président de la République Mohamed Boudiaf, de l'ancien Premier ministre Kasdi Merbah, des anciens ministres de l'Intérieur, Abou Bakr Belkaid, et de l'Enseignement supérieur, Djilali Liabès, du secrétaire général du syndicat Abdelhak Ben Hamouda, de l'écrivain Tahar Djaout, du sociologue Mohamed Boukhobza et de bien d'autres. Sans oublier l'affreux massacre des détenus de Serkadji, la prison du centre d'Alger, investie par la gendarmerie - sur ordre de qui ? - sous prétexte d'une mutinerie.

Malgré les "coups" médiatiques réussis en Europe, avec la complicité bienveillante de lobbies peu regardants sur les droits de l'homme dès qu'il s'agit de militants islamiques, Alger n'est pas parvenue à éloigner la suspicion ni à étouffer les vérités. Les voilà qui remontent à nouveau à la surface. La diabolisation de l'opposition islamiste a servi - et servira sans doute encore longtemps - aux "éradicateurs" du régime, qui n'hésitent pas à flirter par ailleurs avec les "clones" du FIS et ses épigones. Hélas ! l'instrumentalisation de la violence est et restera encore longtemps la seule réponse du pouvoir militaire au mouvement social et à ses revendications légitimes pour des salaires décents et une vie plus digne, dans un pays qui ne manquerait pas de moyens s'il les consacrait au développement et au bien-être de son peuple au lieu de les gaspiller en dépenses sécuritaires (armes, munitions) pour conforter l'oligarchie au pouvoir. Les généraux, qui ont perdu tout leur crédit dans cette lamentable et interminable aventure, ne peuvent plus compter que sur le fatalisme de la population pour maintenir leur mainmise sur l'Etat. C'est triste.

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