Caution européenne pour le pouvoir algérien

Bouteflika et Prodi ont signé hier un accord d'association.

José Garçon, Libération , 20 décembre 2001

Les calendriers font souvent bien les choses. L'accord d'association entre l'Algérie et l'Union européenne a été paraphé, hier à Bruxelles, par Abdelaziz Bouteflika et Romano Prodi, le président de la Commission européenne, alors que pratiquement aucune réunion de l'Europarlement n'était prévue. Contestée par les organisations internationales de droits de l'homme et les familles de «disparus» algériens, cette signature n'aura ainsi pas fait de vagues. Les parlementaires européens n'ont d'ailleurs pu prendre connaissance de la totalité du texte qu'à la veille de sa ratification.

Optimisme. La France s'est immédiatement félicitée de son paraphe «qui marque une nouvelle étape dans le développement des relations» entre l'Algérie et l'UE. A Alger, il a suscité peu de débats en dépit de l'optimisme des déclarations officielles. «En réalité, remarque le journaliste Ihsane El Kadi, l'opinion ne connaît pas réellement le contenu de cet engagement stratégique.» Celle-ci ignore, en effet, à peu près tout du fameux «quatrième volet», concernant la justice et les affaires intérieures, qu'Alger se targue d'avoir imposé «en dernière minute» aux Européens et qui n'a pas d'équivalent dans les autres accords euroméditerranéens.

Soucieuses d'étouffer toute contestation interne, les autorités ont laissé entendre que ce volet, arraché de haute lutte, permettra aux Algériens d'être mieux traités dans «l'espace européen». «Les officiels, note Ihsane El Kadi, ont "acheté" du consentement "moral" en faisant miroiter une plus grande liberté de circulation avec l'Europe et, avec elle, des perspectives de solution individuelle à la crise économique qui frappe jusqu'aux franges les plus élevées des couches moyennes.» Alger, qui voulait aussi éviter toute discussion sur les conséquences que l'accord pourrait avoir sur l'emploi, a gardé le flou sur son contenu économique.

Mais c'est sur les droits de l'homme que celui-ci est le plus contesté. Si l'exigence de leur respect a été de pure forme dans tous les accords euroméditerranéens, elle apparaît particulièrement dérisoire s'agissant de l'Algérie, qui a incontestablement recueilli les fruits de son alignement sur la coalition antiterroriste après le 11 septembre. «Comment l'UE peut-elle prétendre que les deux parties s'engagent "également" à soutenir les droits de l'homme et les principes démocratiques, s'irrite un opposant, quand nous vivons depuis dix ans sous état d'urgence; quand la "sale guerre", qui a fait 150000 morts, tue encore; quand aucune des milliers de "disparitions" imputées aux forces de sécurité n'a été élucidée; quand une centaine de personnes ont été tuées en trois semaines en Kabylie et quand des dizaines de milliers d'autres saisissent la moindre occasion pour crier "pouvoir assassin"?»

Impunité. C'est aussi le sens du communiqué publié par la Fédération internationale des droits de l'homme qui dénonce «l'impunité totale» des auteurs des exactions et le refus de l'Algérie «de respecter les conventions internationales qu'elle a ratifiées en matière de droits de l'homme». Plusieurs intellectuels européens accusent aussi l'UE de «faire comme si l'économie algérienne était une économie "normale", susceptible d'être dynamisée par cet accord en facilitant son intégration dans le commerce mondial» et de donner «carte blanche aux généraux qui continuent à empocher des milliards de francs de commissions prélevés sur les importations et les exportations».

Abdelaziz Bouteflika les a-t-il entendus ou prend-il les devants sur les réactions que suscitera l'article 91 de l'accord qui engage les deux parties à «lutter contre la corruption, pots-de-vin et pratiques illicites dans les transactions internationales»? Sans rire, il affirmait hier, à propos d'un régime dont même les défenseurs admettent la corruption éhontée: «Toutes les recettes du pétrole vont directement au Trésor public» et «pas dans les poches des généraux».

 

 

 

 

 

 
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