ALGERIE A LE DROIT DE SAVOIR

Dossier réalisé par Simon Malley , Farid Zemmouri et Khalil Attyah

Le Nouvel Afrique Asie n° 101 - Février 1998

LES GENERAUX OPTENT POUR LE PROFIL BAS

L'armée plaide l'incompétence et la médiocrité pour détourner les soupçons et tenter d'échapper à l'exigence internationale d'une enquête sur le "qui tue qui?" des derniers massacres. Elle a choisi de casser l'image d'efficacité et de modernisme qu'elle s'est donnée, prenant un profil bas. Mais la troïka de l'UE reste sceptique.

Est-il possible que l'armée n'ait rien entendu, rien vu des massacres qui se déroulaient à portée de voix de ses casernes ? Que les limiers de la sécurité militaire n'aient rien pu prévoir de ce qui se tramait dans les maquis contre des villages sans défense ? Que les "chasseurs" des Forces spéciales, corps d'élite superbement équipé en véhicules tout-terrain à visée nocturne et autres engins blindés, aient laissé les terroristes accomplir leur forfait et se retirer sans intervenir, sans les harceler dans leur retraite, sans même les poursuivre ? Questions troublantes considérées comme des tabous - on ne met pas en cause impunément l'efficacité et le professionnalisme de l'armée - que les militaires ont longtemps éludées. Pour les avoir posées du bout des lèvres, certains journalistes algériens se sont trouvés dans le prétoire pour répondre du délit d'atteinte au moral des troupes.

Pourtant, le "droit de savoir" opposé par l'opinion nationale et internationale aux généraux a été le plus fort. Il les a contraints à changer de tactique : au lieu de nier tout en bloc, ils font dire indirectement, par personnalités étrangères triées sur le volet - Claude Cheysson, ancien ministre des Relations extérieures de François Mitterrand, ou Bernard-Henri Lévy, "nouveau philosophe" du Gotha parisien -, que c'est finalement par incompétence que l'armée a laissé se perpétrer les massacres. Et de détailler la "lourdeur de la chaîne de commandement" qui empêcherait les officiers de transmettre leurs ordres avec la célérité voulue aux unités combattantes, contraintes ainsi à la passivité. Et de mettre en avant la difficulté du relief et l'extrême mobilité des assaillants pour justifier les médiocres résultats des molles contre-offensives tentées par l'armée.

Pièce maîtresse de ce florilège de justifications-alibis, curieux mea-culpa sollicitant le pardon et l'absolution, la déclaration d'un officier à l'Ouest du pays : "Il faut connaître l'histoire de cette armée, c'est une armée statique. Elle a une culture très " armée rouge " et n'a jamais très bien su bouger. A plus forte raison la nuit, face à des sauvages qui ont le bénéfice de la surprise et de la connaissance du terrain." En fait, l'argumentaire technique dispense de se poser la question mortelle : "qui tue qui ?" dans cette guerre où les véritables acteurs restent inaccessibles. Ils se refusent à tout témoignage (1). En dehors de quelques rencontres soigneusement réglées et encadrées par la hiérarchie, aucun curieux (journaliste ou homme politique) n'est autorisé à entrer en contact avec des officiers de l'armée régulière, ni avec leurs supplétifs des milices d'autodéfense. Il est évidemment plus difficile encore d'atteindre les groupes armés vivant dans la clandestinité.

Pour esquiver des interrogations récurrentes et fort gênantes, les généraux ont ainsi opté pour un profil bas et font le dos rond. Ne risquent-ils pas de provoquer à terme le mécontentement de leurs subordonnés en cassant l'image de marque d'une armée moderne et efficace, la plus performante du tiers monde (il suffit de se rappeler les sarcasmes qui ont accablé l'armée égyptienne en 1967 et en 1973 lors de ses deux guerres contre Israël), pour plaider l'incompétence du commandement et des officiers du rang et la médiocrité du dispositif de sécurité mis en place ? Démarche d'humilité d'autant plus étonnante que l'armée algérienne, forte de plus de cent vingt mille hommes, s'est dotée dès 1994, à grand renfort de publicité, de "forces spéciales antiterroristes" et s'est équipée en conséquence, face à des bandes armées de non professionnels.

Des aveux d'impuissance qui laissent d'autant plus perplexe lorsqu'on connaît l'orgueil démesuré, parfois la prétention, des officiers algériens. L'institution militaire n'a-t-elle pas la réputation d'être, avec la Sonatrach (l'entreprise publique exerçant le monopole de la production et de la commercialisation des hydrocarbures), la "meilleure" réussite des réalisations de l'Etat depuis l'indépendance ?

Il n'y a aucun doute que les villages attaqués dans la Mitidja, aux portes d'Alger, ou dans l'Ouarsenis, à l'Ouest, sont peu ou prou d'obédience islamique. Laissés pour compte de l'Etat, ils avaient cherché dans le FIS un moyen d'expression politique et moral contre la corruption, les injustices et les inégalités. Ils avaient trouvé aussi dans les élections communales de 1990 le levier qui leur manquait pour détrôner des édiles locaux accrochés depuis des années à leur siège dans les mairies et dont la préoccupation principale n'était pas, loin s'en faut, le service de leurs administrés. Il est vrai que l'élite urbaine algérienne - qui tient les rênes du pouvoir depuis l'indépendance, à la tête de l'Etat et de l'armée - n'a jamais professé que du mépris (hogra) pour ces ruraux pauvres ou déclassés, et l'occasion lui est ainsi donnée de nourrir ses haines et son ressentiment en lançant contre eux l'armée et ses supplétifs.

Explication plus terre à terre de ce déchaînement inouï de violence, mais nullement insensé : la terre précisément, ce bien précieux et rare pour lequel les paysans algériens ont depuis toujours combattu et qui doit faire l'objet d'une nouvelle redistribution. En y regardant de près, la carte des massacres recoupe point par point celle des domaines d'Etat qui doivent être démembrés et vendus à des propriétaires privés, au détriment des paysans qui y sont installés et de leurs familles. Un formidable enjeu de plus de deux millions d'hectares de riches terres agricoles situées en lisière des villes, constructibles à terme, ou encore de terrains proches du littoral, idéalement placés pour y édifier des complexes touristiques en prévision du jour où le calme reviendra et où l'Algérie renouera avec son indéniable vocation touristique bridée depuis trente-cinq ans.

Depuis des années, ces terres attisent les convoitises des nouveaux riches - qui ont tiré l'essentiel de leur fortune de la guerre et se préparent à la blanchir dans des opérations foncières d'envergure - et des seigneurs de la nouvelle guerre, à la tête des milices d'autodéfense, armées par l'Etat, et qui réclament leur part du butin. Encore faut-il que ces lieux soient débarrassés jusqu'au dernier de leurs occupants actuels, qui les ont reçus de l'Etat, d'abord sous forme de domaines autogérés en 1963, ensuite sous forme de kolkhozes. La loi agraire dispose en effet que les attributaires, devenus métayers, peuvent garder "leur" terre en location pendant trente ans renouvelables et qu'ils doivent en préserver la vocation agricole, face aux requins de l'immobilier. Leurs enfants, à condition qu'ils poursuivent l'exploitation, peuvent hériter des droits des parents. Deux dispositions de trop pour les requins du foncier qui se voient ainsi écartés de la curée, malgré le paquet d'argent qu'ils sont disposés à mettre. C'est ainsi que l'idée a germé, chez certains de ceux qui attendaient depuis longtemps leur heure et qui sont pressés de prendre la place des colons, de semer la terreur dans ces contrées pour contraindre leurs occupants à l'exil vers les quartiers misérables des villes.

La "privatisation" de la guerre, à l'instigation de l'Etat, leur en donne l'occasion. Ils ne la laisseront pas passer. Il y a dix ans, avant que le pays ne s'engouffre dans la guerre civile, les candidats à la terre avaient utilisé des moyens détournés (la pression administrative, le fait accompli ou la corruption pure et simple) pour déclasser plus de soixante mille hectares de la fertile Mitidja (royaume des vergers d'oranges, de citrons et de mandarines, berceau d'Orangina en 1936) et y édifier immeubles de rapport et villas. En 1991, le Premier ministre Mouloud Hamrouche, chef de file des réformateurs du FLN, avait fait publier une liste de cent cinquante personnalités du gratin qui s'étaient partagées dans le secret des cabinets ministériels quelques-unes des meilleures parcelles du littoral pour les transformer en résidences secondaires. Le Domaine Borgeaud - rebaptisé Domaine Bouchaoui à l'indépendance - un des fleurons de la Mitidja, a ainsi perdu sa vocation agricole pour être livré au béton. Auparavant, en 1985, sous la présidence de Chadli Bendjédid, les autorités avaient organisé une formidable opération de déportation de paysans déclassés. Sous prétexte d'éradiquer (déjà !) les bidonvilles, il s'agissait de récupérer le maximum de terrains constructibles à l'orée des grandes agglomérations, distribués ensuite en sous-main à des affidés, ouvrant ainsi la porte à une formidable spéculation.

Les milices d'autodéfense seront les premières à prendre leur part au remembrement agraire en cours. Leurs inspirateurs et leurs chefs viennent de faire leur entrée en force au Sénat installé au début de l'année. Dans cette Chambre haute ont été regroupés les barons du régime, sous la présidence d'un revenant, Bachir Boumaaza, 70 ans, un homme à l'itinéraire politique à géométrie variable qui a servi les régimes successifs depuis trente-cinq ans. Il est flanqué de caciques comme Salah Boubnider (dit Saout el-Arab) ou Tahar Z'biri, deux vétérans de la guerre d'indépendance, de plusieurs ministres et généraux en retraite repêchés du régime déchu de Chadli Bendjédid et de quelques éradicateurs, parmi lesquels l'ancien Premier ministre Rédha Malek, recalé aux législatives. Ils font partie du fameux tiers présidentiel, sénateurs nommés directement par le président de la République pour verrouiller les institutions au profit de l'armée. C'est ce même lobby qui avait poussé à la "privatisation" de la guerre, favorisé la constitution de milices afin de soulager l'armée régulière et occuper le terrain politique pour l'après-guerre.

L'Algérie compte actuellement deux cent mille miliciens armés par l'Etat, ce qui pose déjà le problème de leur désarmement après le retour à la paix, aussi éloignée que soit l'échéance. Ne seraient-ils pas tentés de conserver leurs armes pour peser sur la décision politique et défendre leur part du butin promis ? Ce qui est certain, c'est que l'apparition de ces milices dans les campagnes a brusquement durci la guerre et lui a donné sa nouvelle forme de vendetta, selon un engrenage très classique : "je tue les parents et les proches de ceux qui ont tué les miens". Le bilan des victimes civiles ne cesse de s'alourdir de jour en jour. Les chefs de l'armée régulière, alarmés par l'hécatombe et craignant que ne soit dressée devant eux une nouvelle force en armes (en 1965 déjà, c'est pour contrer la création d'une milice faisant contrepoids à l'armée que le colonel Houari Boumédiène avait renversé le président en exercice, Ahmed Ben Bella) ont tenté de limiter les dégâts, cherchant en vain à assurer l'encadrement des miliciens.

Mais les pressions du "lobby milicien" sur le général Zéroual ont été les plus fortes. Par le truchement de Claude Cheysson, il vient de laisser filtrer, à usage externe, qu'il avait finalement opté pour la "contre-violence" des milices face aux groupes armés. Arrivé au pouvoir avec un programme de paix et de réconciliation nationale, il est bien parti pour prolonger la guerre, car, malgré les cris de triomphe des éradicateurs, personne ne croit plus aujourd'hui à un arrêt prochain de l'infernal engrenage qui broie depuis six ans l'Algérie et ses enfants. p

  1. Le FIS a pour sa part "condamné sans réserve ces massacres", estimant toutefois qu'"en refusant une solution politique et en renonçant à protéger la population, le pouvoir porte une grande part de responsabilité".

 

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