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Guerre
d´Algérie : une thèse souligne la généralisation
de la torture
Le travail d´une jeune
historienne, fondé notamment sur le décryptage des journaux de
marche des régiments français durant le conflit algérien,
confirme que la torture n´a pas été seulement le fait de
quelques militaires sadiques et isolés
Une jeune normalienne, Raphaëlle Branche, a soutenu, mardi 5 décembre,
sa thèse de doctorat d´histoire intitulée « L´armée
et la torture pendant la guerre d´Algérie. Les soldats, leurs chefs
et les violences illégales » devant un parterre d´universitaires
et de journalistes. Ce travail vient éclairer le débat actuel
sur la torture durant la guerre d´Algérie en présentant
notamment un décryptage inédit des « journaux de marche
des opérations » tenus par chaque régiment, du dépouillement
de nombreuses archives civiles et militaires et de longs entretiens avec des
militaires. La thèse confirme que la torture n´a pas été
une création ex nihilo de la guerre d´Algérie et qu´elle
n´a pas seulement été le fait de quelques militaires sadiques
et isolés. Les signataires de l´« appel des douze »
en faveur d´une condamnation publique de la torture en Algérie
devaient réitérer leur demande, mercredi 6 décembre.
Le Monde, 6 décembre
2000
Guerre d´Algérie
: une thèse souligne la généralisation de la torture
L´HISTOIRE a percuté l´actualité, mardi 5 décembre,
dans la salle de l´Institut d´études politiques (IEP) de
Paris où Raphaëlle Branche, une jeune normalienne, soutenait une
thèse de doctorat d´histoire sur la torture pendant la guerre d´Algérie,
dirigée par Jean-François Sirinelli. Un travail de quatre ans
et de 1 211 pages, entrepris dans un climat d´indifférence générale
et achevé au moment même où la France vit en pleine «
catharsis », selon le mot de l´historien Pierre Vidal-Naquet, membre
du jury. Mais le tumulte du grand retour de la mémoire qui se poursuit
dans les médias depuis six mois n´a pas pénétré
cette enceinte universitaire pleine à craquer. A aucun moment d´une
séance de quatre heures, présidée par Jean-Pierre Rioux,
les règles de la stricte discussion historique n´ont été
transgressées.
Non, la torture n´est pas une création ex nihilo de la guerre d´Algérie
; non elle n´a pas été seulement le fait de quelques militaires
sadiques et isolés, expose, en substance, le travail de Mme Branche.
La torture, au contraire, s´inscrit dans une histoire, celle de la colonisation
et de sa remise en cause radicale entre 1954 et 1962. Son ampleur ne s´explique
que par la dimension totale de l´affrontement : l´ennemi était
alors constitué non pas seulement par une armée mais, progressivement,
par tout un peuple rebelle à l´ordre colonial que la France avait
décidé de maintenir, par un mélange de méthode forte
et, tardivement, de tentatives de réformes politiques et sociales.
Cette thèse est issue du décryptage inédit des «
journaux de marche des opérations » tenus par chaque régiment,
du dépouillement de nombreuses archives civiles et militaires et de longs
entretiens avec des militaires.
L´originalité de ce travail réside d´abord dans l´analyse
des origines de la torture, de ses différentes formes et de son ampleur.
Ainsi, selon Raphaëlle Branche, un détour par la guerre d´Indochine
s´avère indispensable : c´est là, dans son combat
perdu contre les communistes du Vietminh, que l´armée française
a puisé sa perception de la guerre révolutionnaire et des moyens
de la combattre ; c´est aussi dans le désastre et l´humiliation
de Dien Bien Phu qu´est née une certaine volonté de vengeance.
Le discours de l´armée, dont les hauts responsables n´étaient
pas nécessairement dupes, selon la thèse, consistait à
assimiler le FLN à une subversion communiste et la rébellion à
une guerre révolutionnaire de type indochinois. Dans cette vision, exacerbée
par un profond racisme, il s´agit non seulement de lutter contre des maquisards
armés mais aussi contre tous les nationalistes liés à un
réseau de résistance à la colonisation française.
D´où l´importance primordiale accordée au renseignement
et le développement, en Algérie, de l´« action psychologique
», transposition des méthodes subies par les prisonniers français
aux mains du Vietminh.
Les détachements opérationnels de protection (DOP), l´un
des nombreux sigles qui cachaient les structures spécialisées
dans les « interrogatoires poussés », sont nés en
Indochine, explique Mme Branche, où leur tâche se cantonnait à
l´utilisation d´agents infiltrés chez l´ennemi. Exacerbée,
la religion du « renseignement » allait faire le reste.
UNE « RÉALITÉ PROTÉIFORME »
Certes, la torture policière existait en Algérie avant l´insurrection
de 1954, comme en témoigne la mise en garde immédiatement lancée,
dès cette date, par François Mauriac. Certes, l´armée
y a eu largement recours pendant la « bataille d´Alger »,
qui fut, en 1957, un « point de non-retour » à cet égard.
Mais le passage à une guerre totale correspond, selon la thèse,
à l´arrivée à la tête de l´état-major
d´Alger du général Salan en décembre 1956. Les mises
en garde contre le recours à la torture contenues dans les instructions
militaires, cessent alors. Si la Ve République naissante s´efforce,
en vain, de faire reculer la « gangrène », la IVe s´est
illustrée par sa duplicité. Ainsi, dans les archives d´Hubert
Beuve-Méry, fondateur du Monde, Raphaëlle Branche a retrouvé
la trace du « gros dossier » qu´il avait transmis en octobre
1956 à Guy Mollet, alors président du Conseil. Lourd des multiples
témoignages parvenus au journal, ce document ne semble nullement avoir
été utilisé par un homme qui, publiquement, assurait que
les cas de torture se comptaient « sur les doigts de la main ».
« Réalité protéiforme »pratiquée sans
trace écrite, la torture est implicitement justifiée par la recherche
de renseignements sur des réseaux. Mais son efficacité paraît
limitée à l´égard du but affiché. Les codes
utilisés pour répertorier la qualité des réponses
obtenues par la violence se traduisent par des « X1 » ou «
X0 », c´est-à-dire « beaucoup de bruit pour rien »,
a remarqué Jean-Charles Jauffret, professeur d´histoire à
l´IEP d´Aix-en-Provence, membre du jury. C´est que la torture,
d´outil de renseignement, est devenue aussi en Algérie un instrument
de terreur et d´humiliation, comme en témoignent la mise à
nu systématique des victimes, le fait que ni les enfants ni les vieillards
n´ont été épargnés, la fréquence des
viols commis au moyen d´objets.
« La torture n´a jamais été un moyen parmi d´autres
d´obtenir des renseignements, car elle détruit la dignité
humaine de façon radicale, a soutenu Raphaëlle Branche. Le fait
que des Algériens soient torturés était considéré
comme aussi important que le fait que tous les Algériens aient peur de
subir de tels traitements. » Pour l´historienne, la torture ne se
réduit pas à un corps-à-corps mais s´inscrit dans
un contexte plus large incluant les spectateurs présents, la collectivité
des Algériens et l´Etat français. « Torturer, ce n´est
pas seulement faire parler, c´est aussi faire entendre qui a le pouvoir
», a-t-elle expliqué.
« LA FACE CACHÉE »
Dans ces conditions, la torture ne fait nullement figure d´exception,
mais comment en mesurer l´ampleur ? Ce type de traitement n´était
pas pratiqué systématiquement, répond la thèse,
mais « elle faisait partie des violences qu´il était possible
d´infliger et cette tolérance, voire ces encouragements ou ces
recommandations des chefs, explique qu´elle ait été pratiquée
sur tout le territoire algérien pendant toute la guerre et dans tout
type d´unité ». La torture a-t-elle été systématique
? La réponse est négative si l´on observe qu´il n´existait
pas de structure cohérente chargée de la torture, à l´exception
des DOP. Mais elle devient positive, si l´on considère «
le contexte incitatif produit par une certaine vision du monde, des Algériens,
de la guerre », a argumenté Mme Branche.
Pour autant, son travail ne fait pas l´impasse sur la réalité
des chiffres. Il estime « crédible » le nombre de 108 175
Algériens passés par la ferme Améziane, dans le Constantinois,
le plus connu des centres de torture, nombre avancé en 1961 par le journal
Vérité-Liberté, en précisant que des personnes ont
pu y être internées à plusieurs reprises. A propos d´un
témoignage sur la torture par l´électricité - la
« gégène » -, la thèse va plus loin en affirmant
que « des centaines de milliers d´Algériens [
] ont
éprouvé dans leur chair » pareille souffrance.
Avant de décerner à Raphaëlle Branche, à l´unanimité,
la mention très honorable et les félicitations, les membres du
jury ont multiplié les formules dithyrambiques. Ce travail qualifié
de « magistral », « fera date », ont-ils pronostiqué,
car il « révèle la face cachée de la République
», a ajouté Pierre Vidal-Naquet. Tous historiens, ils ont admis
n´être pas sortis indemnes de sa lecture.
L´armée et la torture pendant la guerre d´Algérie.
Les soldats, leurs chefs et les violences illégales. Thèse pour
le doctorat d´histoire. Institut d´études politiques de Paris.
Décembre 2000. Un livre tiré de cette thèse doit être
publié prochainement.Philippe Bernard
Le Monde daté du jeudi 7
décembre 2000
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