La justice et la guerre

Benjamin Stora, Le Journal du Dimanche, 30 septembre 2001

- La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie. 1954-1962.
De Raphaëlle Branche, Gallimard, 474 pages.
- Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d'Algérie.
De Sylvie Thénault, La Découverte, 360 pages.

Pendant de nombreuses années, la guerre d'Algérie est restée enfouie dans la conscience française. En dépit de travaux d'historiens et de journalistes (on pense au travail imposant d'Yves Courrières dans les années 1970), le sentiment était celui du silence, de la culpabilité. Des acteurs, militaires proches des combats de l'Algérie française ou intellectuels de gauche engagés dans l'anticolonialisme, essayaient par leurs témoignages de rompre ce silence. L'activité de ces " propriétaires " d'une mémoire douloureuse rendait difficile le travail méticuleux des chercheurs. Mais avec l'ouverture des archives, en particulier celles de l'armée, et l'arrivée sur le devant de la scène culturelle de nouvelles générations non-concernées par cette période tragique, le passage de la mémoire à l'histoire commencent à s'opérer. Une série de graves questions sont traitées sur un plan scientifique par de jeunes historiens.

La grande affaire de la guerre d'Algérie était le problème de la torture, dénoncée à cette époque par l'écrivain François Mauriac ou le militant communiste Henri Alleg. Appuyée sur des témoignages oraux, des sources privées et archives publiques comme celles du service historique de l'armée de terre, la jeune historienne Raphaëlle Branche livre un travail important sur la pratique de la torture pendant la guerre d'Algérie. Elle situe l'origine de ces graves manquements dans la longue histoire coloniale de l'Algérie, en particulier la répression de 1945 dans le Constantinois, marquée par des rapports inégalitaires entre les différentes communautés. Mais la torture s'installe vraiment pendant la guerre d'Algérie, en réponse au terrorisme urbain, surtout pendant la " bataille d'Alger " en 1957. Pour les gouvernements de la quatrième république, l'essentiel était le maintien de l'ordre, et la recherche du renseignement justifiait tous les " moyens ". Dans l'armée, les détachements opérationnels de protection (les DOP) devinrent progressivement indépendants de la hiérarchie militaire. L'importance des adeptes de " la guerre contre-révolutionnaire " à outrance révèle l'échec des solutions politiques. Mais la question de la torture a profondément divisé l'opinion publique française, et précipité la crise des institutions de la république.

L'ouvrage de Sylvie Thénault, Une drôle de justice, appartenant à cette " nouvelle vague " des historiens, insère la question de la torture dans un ensemble beaucoup plus vaste, celui du fonctionnement de l'appareil judiciaire. Avec une grande finesse d'analyse, l'auteur démontre comment la justice a abdiqué devant la toute puissance militaire. Entre 1955 et 1962, tout un arsenal juridique se met en place qui doit tout à une guerre en train de s'accomplir, et plus grand chose aux garanties d'un Etat de droit : textes très répressifs sur l'assignation à résidence, circulaires qui autorisent les exécutions sommaires et classent sans suite les plaintes pouvant être déposées, mise en place de tribunaux militaires. Une logique de guerre, qui ne dit pas son nom, encadre le droit. Sylvie Thénault raconte aussi comment se levèrent des magistrats français qui refusèrent ces " glissements ". Elle ne fait pas l'impasse sur les atrocités commises par le camp adverse, les Algériens du FLN, et livre une réflexion pertinente sur les dérives possibles d'un appareil judiciaire confronté à des situations exceptionnelles. Les amnisties de l'après 1962 viendront construire l'amnésie de cette sombre période, fabriqueront de l'oubli. Historienne passionnée, Sylvie Thénault a un réel talent pour faire revivre les hommes, évoquer les situations paradoxales de guerre. Son grand travail fait entrer la séquence guerre d'Algérie dans le domaine de l'investigation historique sérieuse.

Benjamin Stora, professeur d'histoire aux Langues orientales (INALCO).

 

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