L’INTERVIEW D’INTERFACE: MOHAMED HARBI

Mustapha Hadjarab, Algeria Interface, 26 octobre 2001

Mustapha Hadjarab : Le premier tome de vos Mémoires politiques vient de paraître. Il était déjà annoncé à l’automne 2000, qu'est-ce qui en retardé la parution?
-Mohammed Harbi : J'ai eu des problèmes de santé assez délicats. J'ai perdu un œil et j'ai dû ahaner pour travailler, et je travaille essentiellement le soir... Je me suis donc occupé de mes yeux avant mon livre - et cela a pris beaucoup de temps- c'est beaucoup plus important.

Est-ce que vous pensez avoir tout dit sur la période 1945-1962 que couvre ce tome ?
- Je ne prétends pas avoir tout dit. Il y a incontestablement une sélection, mais dans cette sélection, le plus important a été conservé.

Quelle est la partie des souvenirs qui a été la plus pénible à se remémorer et à livrer au lecteur ?
- C’est incontestablement celle de la guerre de libération. Pour une raison très simple: celle qui l'a précédée a été une période de grandes espérances. Il y a eu des épisodes pénibles, la scission du MTLD, (mouvement nationaliste fondé dans les années 40, ndlr) par exemple, a été terrible pour nous. Les déchirements intérieurs ont pris une allure telle que l'on commençait à se poser des questions sur la capacité du nationalisme à rassembler. Cette étape a été surmontée mais les divisions durant la guerre de libération ont entraîné des luttes entre nationalistes et les déchirements internes n'ont pas cessé. Ils ont été très difficiles à vivre. Nous étions censés êtres des combattants de la liberté et à l'intérieur de notre organisation, la liberté faisait défaut. Or, elle était capitale pour la discussion des questions stratégiques et tactiques. Très souvent, nous avions dû avaliser des choses que nous n'acceptions pas, non seulement dans notre for intérieur, mais même dans l'expression vis-à-vis des dirigeants. Personnellement, cela m'a valu plusieurs conseils de discipline. Je dois dire que je m'en suis sorti parce qu'il y avait des protections. En tant que militant d'avant 1954, il y avait toujours un groupe pour venir à la rescousse.

Comment s'est passé l'écriture de ce livre, combien de temps vous a-t-il pris?
- Cela m'a pris trois années. Il faut bien souligner que durant les deux dernières, j'étais à la retraite, mais dans le même temps, il fallait que je travaille davantage, car ma retraite est tout à fait ridicule, ne travaillant en France que depuis quatorze années en tant qu'enseignant. Il fallait donc continuer à travailler pour survivre dans le même temps que j'écrivais ce livre. Tout cela n'est pas toujours compatible.

Pourquoi avoir opté pour des Mémoires politiques écrites comme un récit historique au lieu d’une autobiographie ?
- Le titre peut induire en erreur, car je parle un peu de ma vie personnelle aussi. J'ai tenu à ce qu'il y ait des jalons de vie personnels parce que je ne crois pas à la scission entre vie publique et vie privée. Les deux vont de pair, les choses que l'on fait dans le privé peuvent retentir sur le publique et inversement. Mais ce sont des mémoires politiques en ce sens que j'ai voulu, sur certains points précis, faire un peu de sociologie et d'histoire. Donc, je me suis démarqué légèrement de l'autobiographie en faisant de la recherche. Par exemple, quand j'ai essayé de comprendre ce qui s'était passé à El Arrouch, d'où vient ma famille, il fallait que je revoie davantage les conditions objectives. Il ne suffisait pas de décrire les acteurs, leurs jeux et leurs calculs, il fallait aussi s'attacher aux conditions dans lesquelles ils évoluaient, et ça, c'est un travail d'histoire.

Au moment où parait ce livre, vous êtes attendu comme témoin au procès du général Nezzar contre l’auteur de « La sale guerre » Habib Souaïdia. Comment éclairer l'un par l'autre, la parution de ce livre et votre témoignage à ce procès?
- Je ne crois pas qu'il y ait un rapport entre les deux. Si je suis témoin dans un procès, c'est parce que je crois qu'il est indispensable que les Algériens apprennent à écouter les autres. En ne les écoutant pas, ils n'ont pas de raison de douter tout le temps de leur bonne foi. C'est pour cela que j'interviens. J'ai moi-même été calomnié par l’écrivain Rachid Boudjedra. Il a écrit un article dans Libération et disait que je n'avais pas le droit de parler de la torture, puisque j'avais été dans un gouvernement qui avait torturé et que je m'étais tu. Or c'est faux. D'abord parce qu'en juin 1964, j'ai écrit un article contre la torture et que, dans le même temps, j'ai soulevé la question au comité central du FLN. Tandis que ni lui, ni ses amis n'ont soulevé à ce moment-là ce problème. Il a récidivé dans son livre Fis de la haine. Je ne l'ai pas attaqué pour autant. Mon attitude est de ne pas attaquer sur ce territoire les problèmes qui peuvent êtres mieux débattus dans mon pays.

Dans une partie importante du livre qui concerne la Fédération de France du FLN, on a le sentiment qu'il y aurait beaucoup plus à dire. Est-ce trop tôt pour dire ces choses qui pourraient peut-être expliquer le destin et la situation de l'immigration algérienne en France?
- Absolument. Il y a énormément de choses à dire. Des débats ont eu lieu et des problèmes ont été soulevés, par exemple par Aziz Benmiloud (ancien membre de la commission de propagande du FLN, ndlr), qui est un ami très proche. Une question importante était la suivante : fallait-il intégrer l'immigration algérienne dans la résistance tout en pensant que l'Algérie de demain ne serait pas capable de la résorber dans sa totalité? La tactique à adopter devait prendre en considération, dès le départ, les rapports avec les Français. Il ne fallait pas faire comme si toute l'immigration allait se transplanter ensuite au pays, il ne fallait pas jouer nationalisme contre nationalisme. C'est une question fondamentale. Et d'ailleurs, on voit aujourd'hui les prolongements, qui ne sont pas très agréables, de cette attitude qui opposait nationalisme contre nationalisme, même si le nôtre était libérateur et le leur chauvin.

Un prochain tome est annoncé. Est-ce le dernier et sur quoi portera-t-il?
- Il portera sur la période 1962-1973, c'est-à-dire la période Ben Bella puis celle de l'opposition, des prisons, les traitements et la vie politique en prison… avec un épilogue sur des questions politiques de fond qui se posent à l'Algérie d'aujourd'hui.

Peut-être un dernier mot sur ce livre en rapport avec ce qui se passe en Algérie depuis quelques mois, notamment l'évolution singulière de la Kabylie. Est-ce qu'on peut trouver matière à expliquer le présent à partir de ce que vous relatez dans votre ouvrage?
- Dans mon ouvrage, la manière dont les Algériens ont envisagé la communauté politique est traitée depuis les années où j'ai commencé à militer. On a une définition tout à fait mutilée de la communauté politique. Nous sommes en train d'en payer le prix. Dans la définition de la communauté politique, la question kabyle occupe une place que vous verrez ressurgir à tous les moments de la vie. Sauf qu'avant 1954, elle était posée en tant que question linguistique et culturelle. À partir de 1954, elle est refoulée mais elle apparaît dans les regroupements politiques. Au lendemain de l'indépendance, compte tenu du fait que la partie la plus "évoluée", la plus politique, de la Kabylie a été, d'une certaine manière, refoulée ou éliminée, cela a aggravé les problèmes.

 

MOHAMMED HARBI PUBLIE SES MEMOIRES POLITIQUES

Paris, 26/10/01 - L'historien algérien Mohammed Harbi publie ce 25 octobre, aux éditions La Découverte à Paris, le premier tome de ses Mémoires politiques, qui couvre les années 1945-1962, la période la plus cruciale du mouvement national, notamment la guerre d'indépendance. Il s'agit d'un témoignage exceptionnel: l'historien y analyse son parcours d’acteur politique qu'il fut durant toutes ces années.
Cette démarche autobiographique d'un genre particulier permet d'éclairer les épisodes forcés du destin d'un homme, dans le même temps qu'elle donne une dimension humaine à la description de la société algérienne.

Elle donne aussi pleinement sens aux stratégies des acteurs les plus variés, des plus prestigieux, comme Messali Hadj, l’un des pères du nationalisme algérien, aux plus anonymes, comme le cuisinier de l'auteur, lorsqu'il fut ambassadeur en Guinée. Et c'est bien là une leçon d'histoire appliquée à soi. Mohammed Harbi a voulu éviter ainsi les pièges d'un récit narcissique, qui oublie que les hommes font les événements autant que les événements font les hommes.

Une vision désenchantée du nationalisme

Le nationalisme apparaît généralement dans les travaux de l'auteur, et davantage dans ces Mémoires politiques, non pas comme un mouvement uniquement héroïque, à l'image du mensonge de la propagande officielle depuis 1962, mais comme celui d'hommes chez qui l'esprit de résistance, le courage dans l'engagement pour l'indépendance le dispute aux faiblesses, à la lâcheté, à l'hypocrisie et à la soif de pouvoir d'autres hommes. On est effarés, avec le recul, de découvrir combien il aura été facile pour nombre de dirigeants du FLN de tuer leurs compagnons de lutte dans le seul but de monopoliser le pouvoir ou pour écarter toute contestation.

On se demande par quel miracle, un mouvement qui broie, en si grand nombre, les hommes les plus sincères, a pu parvenir au terme d'un processus de décolonisation si incertain, du moins de façon formelle.Car pour les Algériens, encore aujourd'hui, la vraie « décolonisation » est toujours à l'ordre du jour. Il est vrai, comme en témoigne Harbi, le mépris du peuple est à la base du nationalisme algérien, le tout soigneusement dissimulé par une rhétorique creuse qui en fait le seul héros de la révolution.

Un libertaire au milieu des liberticides

Mohammed Harbi ne cache pas ses idées libertaires ni quel rapport critique il a essayé d'avoir au nationalisme algérien tout au long de sa vie militante. Au demeurant, il sera souvent suspecté d'être communiste parce qu'il se réclamait d'un marxisme pourtant très éloigné de la vulgate qu'affectionnent généralement les partis communistes. Sur la religion, notamment, son attitude aura été incomprise par ses compagnons de lutte, surtout ceux qui cultivent les démonstrations de foi publiques de façon souvent hypocrite.

Rien n'éclaire mieux son peu d'attachement aux honneurs factices de la bureaucratie nationaliste que sa lettre adressée au chef historique du FLN, Krim Belkacem, le 22 mai 1960. Dans ce courrier Harbi demande à être déchargé de ses responsabilités suite à un différent avec Ali Mendjli, membre de l'Etat-major, qui poussait à son arrestation par haine de Krim Belkacem, son rival dans le premier cercle des dirigeants du FLN. Ce témoignage exceptionnel est le bienvenu à un moment où l'Algérie est prise dans une tourmente qui tétanise les observateurs au point de croire que rien de ce qui s'y passe ne peut s'expliquer rationnellement. Le mérite de Harbi est de donner à penser le contraire.

Une vie debout – Mohamed Harbi Mémoires politiques Tome 1: 1945-1962
Éd. La Découverte, Oct. 200.

 

 

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