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Semaine du 14 décembre
2000 -- N°1884 -- Document
«
Nous avons fait une sale besogne. Elle n'a servi à rien »
Un fonctionnaire
de la torture raconte...
Dans une lettre inédite
destinée au journaliste Jean-Pierre Vittori, un ancien des détachements
opérationnels de protection décrivait, en 1977, les méthodes
de ce service spécial de l'armée, chargé de démanteler
les réseaux du FLN. Accablant
Ce document n'était pas destiné
à être publié. Il a été écrit en 1977
par un ancien spécialiste de la torture pendant la guerre d'Algérie,
décédé il y a quelques années. L'homme, qui voulait
rester anonyme, y présentait en détail les activités et
les méthodes du service spécial dans lequel il a travaillé
pendant cinq ans : un DOP (détachement opérationnel de protection).
Cet organe militaire de renseignement, créé fin 1956 et devenu
opérationnel l'année suivante, avait pour mission de démanteler
les réseaux secrets du FLN - par tous les moyens.
Ce texte est important à plusieurs titres. D'abord, à notre connaissance,
il s'agit du premier témoignage détaillé d'un engagé,
gradé de surcroît, sur les DOP. Ensuite, ce document est une preuve
supplémentaire que la torture n'était pas, comme l'affirme Lionel
Jospin, « minoritaire », mais bien une méthode de renseignement
institutionnalisée - « industrielle », dit même l'auteur.
En outre, il y apparaît clairement que cette torture, à ce moment-là,
n'avait pas pour but de faire échec aux poseurs de bombes, mais de démonter
l'organigramme des ennemis ; autrement dit, elle n'était pas employée,
loin s'en faut, qu'en cas d'extrême urgence, comme l'affirment certains
aujourd'hui, mais de manière routinière. Enfin, ce document apporte
un éclairage effrayant sur la vie quotidienne dans ces sinistres «
villas » où les fonctionnaires de la torture, sortes de «
Lacombe Lucien » d'Algérie, jouissaient d'un statut privilégié.
Le premier destinataire de ce texte de dix pages fut le journaliste et écrivain
Jean-Pierre Vittori, qui, en 1977, venait de publier « Nous, les appelés
d'Algérie » (1). A l'aide de ce document brut et après des
dizaines d'heures d'entretiens avec son auteur, Jean-Pierre Vittori a écrit
en 1980 un livre terrible, « On a torturé en Algérie »,
qui reparaît cette semaine aux Editions Ramsay (2). L'auteur a accepté
de nous confier ces dix pages dactylographiées, qu'il a reçues
confidentiellement en 1977. « Le temps est venu », dit-il. Le cas
échéant, il remettra l'intégralité du document à
toute commission officielle sur la torture en Algérie. En voici les principaux
extraits.
Vincent Jauvert
- Nous vivions en « vase
clos »
« Le DOP était composé d'un officier - en principe un capitaine
- de deux ou trois officiers adjoints, de quatre ou cinq sous-officiers, de
quinze à vingt appelés. (...) Chaque DOP comprenait un ou plusieurs
interprètes (généralement recrutés chez les "pieds-noirs",
les appelés de même souche, "les ralliés" du FLN
ou bien des harkis).
Ces personnels avaient un traitement de choix, surtout pour les appelés.
La discipline était fort libre, la faculté de se mettre en tenue
civile, des avantages en nature - fournis par les "fonds spéciaux",
des cadeaux à Noël, un ordinaire plus substantiel que dans les corps
de troupe, l'absence de services de garde et de toutes les sujétions
des services de garnison, un foyer bar bien achalandé. (...)
Le logement des DOP était adapté à la mission. Généralement
une villa, spacieuse mais écartée de tout camp militaire. Le personnel
prit vite l'habitude de vivre en "vase clos" et de ne jamais fréquenter
leurs camarades des autres armes. (...) De nombreux DOP possédaient dans
leurs dépendances des moutons, volailles, lapins, des produits des "prises"
qui servaient à améliorer l'ordinaire. (...)
Les personnels officiers et sous-officiers avaient un ordre de mission permanent,
avec leur photo, barré d'un bandeau tricolore, précisant qu'ils
avaient la faculté de transporter dans n'importe quel véhicule
des personnes des deux sexes dont ils n'avaient pas à révéler
l'identité aux contrôles militaires ni à expliquer leur
présence ni leur destination (on imagine facilement les abus qui ont
pu avoir lieu avec cette facilité, surtout avec les femmes).(...) »
- La torture « industrielle
»
« [Je me souviens] avoir feuilleté un épais dossier de directives
et de notes de service à l'attention des DOP lors de leur implantation.
L'une d'elles, très brève, signée par une autorité
militaire dont [j'ai] oublié le nom précisait que "les interrogatoires
devaient être menés de manière telle que la dignité
humaine serait respectée". Il va sans dire que cette directive est
restée lettre morte et enterrée.(...)
Il faut reconnaître que la torture existait en Algérie bien avant
l'implantation des DOP. Elle fut pratiquée de manière courante
dans les corps de troupe dès l'arrivée du corps expéditionnaire.
(...) Mais ce n'était que du "bricolage" au stade artisanal,
de l'improvisation. Du reste, la notion restait vague et imprécise en
ce domaine. Des bourrades, un "passage à tabac" peuvent-ils
être considérés comme de la torture... ? Avec les DOP, elle
allait entrer dans une phase rationnelle, efficace, industrielle...
Bien entendu, la torture n'existait pas. Ni officiellement, ni officieusement.
En sept années que nous avons passées en Algérie, c'est
un mot que nous n'avons jamais entendu prononcer une seule fois. (...) Il n'y
avait donc ni torture, ni supplices, ni bourreaux, ni tortionnaires, pas plus
que des torturés ou suppliciés. Il n'y avait que des "interrogatoires",
des "interrogateurs" et des "interrogés". La gamme
de ces interrogatoires" était subtile. Elle allait de l'interrogatoire
"simple" ou de routine, passait par l'interrogatoire "poussé",
"approfondi" ou "très poussé". Semblablement
au Moyen Age, il y avait la question ordinaire et la question extraordinaire.
Au début de leur implantation, les DOP copièrent les méthodes
des corps de troupe. Passages à tabac, le téléphone de
campagne EE8, la "touque" d'eau. Petit à petit, on innova,
on expérimenta des méthodes plus efficaces. On fit des progrès...
L'imagination aidant, on perfectionna cet art. On s'aperçut que la génératrice
(la fameuse "gégène" à pédales) débitait
un courant supérieur au téléphone de campagne EE8. Les
DOP n'en possédaient point mais allaient en emprunter une au service
de transmissions le plus proche.
Les DOP échangeaient entre eux de bons "tuyaux", se communiquaient
des méthodes d'interrogatoires. Il y avait différentes écoles.
Certains interrogeaient le patient dans la position horizontale, nu et attaché
sur un lit Picot ou une planche, d'autres préféraient l'interroger
dans la position verticale, attaché à des anneaux scellés
dans le mur dans la position du "soleil". [J'ai connu] un officier
qui préconisait l'introduction de Dolpic (révulsif puissant) dans
l'anus du patient. (...) Il y eut l'emploi de la lampe à souder, dont
la flamme était appliquée sur les pieds, du coton imprégné
d'alcool à brûler sur les parties génitales, des applications
de cigarettes. Un volume, hélas, ne suffirait pas à décrire
tout cela.
Evidemment au cours de l'interrogatoire on pouvait changer de méthode,
varier, innover, improviser, inventer. Toute nouvelle initiative était
la bienvenue. (...)
La méthode la plus "classique" était la suivante : le
patient était attaché, entièrement nu, sur une large planche
ou sur une porte placée à l'horizontale. Un fil du téléphone
ou de la "gégène" entouré autour de l'oreille,
l'autre fil au bout de la verge. Le "manipulant" actionnait l'appareil
et l'interrogateur recueillait les déclarations par le truchement de
l'interprète. Dans les interrogatoires dits "poussés",
le traitement se combinait avec l'absorption d'eau (15 à 20 litres),
ingurgitée soit par un entonnoir, soit par une semi-asphyxie par une
serviette appliquée sur la bouche et le nez. Ce dernier genre de supplice
se soldait généralement par la mort du patient (éclatement
de l'estomac ou congestion dus à l'introduction d'eau dans les poumons).
Certains "manipulateurs" mélangeaient à l'eau certains
détersifs comme le Teepol ou le Mir. Dans ces cas-là, la mort
était à peu près certaine. (...)
Les salles d'interrogatoires étaient généralement aménagées
dans les caves du DOP ou dans des pièces retirées le plus imperméables
possible aux cris. Certains DOP possédaient des salles d'interrogatoire
complètement insonorisées et hermétiquement fermées.
(...) »
- L'affreuse odeur des corps
suppliciés
« Les interrogatoires dits "très poussés" étaient
pratiqués presque toujours la nuit. Le prisonnier était brusquement
tiré de son sommeil, extrait de sa cellule pour être soumis à
la question. (...) Il faut avoir connu cette ambiance, cette atmosphère
lourde de la salle d'interrogatoire pour en garder un souvenir ineffaçable...
L'air épaissi par la fumée des cigarettes, l'affreuse odeur des
corps suppliciés en sudation se mélangeant à l'odeur des
déjections (réaction physiologique fréquente des corps
torturés), de l'urine, ajoutons à cela les cris, les hurlements,
les supplications, les bruits de coups... Les interrogateurs faisaient de fréquentes
pauses durant lesquelles on buvait (il fallait bien un "doping" pour
soutenir les nerfs, on buvait du vin ou de la bière en grande quantité,
on fumait également beaucoup, énormément même) et
l'on continuait. Ces "interrogatoires" commençaient parfois
vers 21 heures et ne s'achevaient parfois que vers 4 ou 5 heures du matin. (...)
Pour les interrogateurs, les moments les plus pénibles commençaient
après la deuxième partie de la nuit. Les nerfs excités
soit par l'alcool soit par le manque de sommeil, par la fatigue, par le désir
d'avoir des renseignements à tout prix ; alors les coups tombaient plus
drus ; la torture s'exacerbait.(...)
Notre triste expérience dans ce domaine nous permet d'affirmer que les
renseignements obtenus par la torture, indépendamment de toutes considérations
morales, furent maigres. Et cela se comprend facilement. Le supplicié
pour arrêter ne serait-ce qu'un instant ses souffrances insupportables,
avoir un moment de répit, avouait n'importe quoi (...). Nous avons également
tiré les enseignements suivants. L'être fruste, primitif, sachant
généralement peu de choses, était très endurant
à la torture, parlait peu. Nous avons vu des collecteurs de fonds du
FLN préférer mourir que d'avouer. L'être évolué,
l'étudiant de culture française, était plus fragile. Il
avait une horreur physique de la violence. (...) Il donnait un peu de renseignements
vrais pour se rendre crédible. Beaucoup de faux.
Interroger les femmes, chose redoutable ! Ces dernières n'étaient
nullement exemptes de la torture (...) ; mais de torture, disons, au premier
degré. Le téléphone seulement leur était appliqué
suivant la méthode classique (un fil autour de l'oreille, l'autre introduit
dans les parties génitales - elles étaient interrogées
entièrement nues, bien entendu). Généralement beaucoup
plus fines que les hommes, elles parlaient beaucoup cherchant à "noyer
le poisson", dire un peu de vérité mélangé
à beaucoup de faux.
Il semble que les viols furent rares, viol tout au moins au sens actuel du terme,
c'est-à-dire agression physique et brutale. Un interrogateur, par exemple,
désirant une femme n'avait nul besoin de se livrer à une agression
physique. Il lui suffisait d'exercer une certaine pression morale, faire miroiter
la perspective d'une libération pour arriver à ses fins. »
- Nous en savions trop
« Sympathiser avec un prisonnier était considéré
comme une faute grave. Donner une verre d'eau à un torturé pareillement.
Mais jamais de sanction, dans le DOP. On lavait son linge sale en famille. (...)
On ne quittait jamais les DOP, on ne quittait jamais la "boutique".
Nous en savions trop, nous en avions trop vu, le CCI [centre de coordination
interarmées : le QG des DOP] préférait nous garder dans
son giron pour éviter toute publicité fâcheuse. (...)
Univers étrange que celui des DOP. Dans ce microcosme vivant en vase
clos où toutes les valeurs étaient inversées, déformées.
(...)
Les prisonniers ou prisonnières séjournaient parfois longtemps
dans les DOP. Ils ne restaient pas inactifs dans la journée. Ils étaient
utilisés aux tâches les plus diverses : corvées de nettoyage,
lavage de vaisselle et de vêtements des personnels des DOP... De ce fait,
ils jouissaient d'une semi-liberté à l'intérieur des locaux.
(....) Ils devenaient en quelque sorte des compagnons de la vie quotidienne.
(...) La méthode favorite des DOP était de "mouiller",
de compromettre le prisonnier au maximum vis-à-vis du FLN en le confrontant
à d'autres prisonniers, en le faisant participer aux interrogatoires
et même (...) pratiquer lui-même la torture sur ses compatriotes.
Des prisonniers tellement compromis (...) suppliaient de rester dans le DOP
plutôt que d'être libérés.
[Enfin, il y a] les fameuses "corvées de bois" appliquées
à des prisonniers jugés irrécupérables. (...) Au
cours d'une sortie de nuit, le chef de DOP ou un de ses adjoints emmenait le
prisonnier dans sa Jeep. Dans un endroit retiré, il lui tirait une rafale
de PM dans le dos. Le cadavre était ensuite immédiatement enseveli
sur place par une "corvée" désignée à
cet effet, les traces de la tombe soigneusement effacées. (...)
Tous les procédés, errements, que [j'ai] énumérés
n'auraient dû être appliqués que par des organismes hautement
spécialisés du SDECE (Service de Documentation extérieure
et du Contre-Espionnage) et pratiqués par un personnel hautement formé.
Or l'officier d'artillerie qui arrivait de métropole et le sous-officier
n'étaient nullement préparés à une pareille tâche.
Et que dire des appelés destinés à devenir des "manipulants"
et à appliquer la torture !
[J'ai eu] connaissance de cas de conscience, mais [je regrette] de dire qu'ils
furent rares. On s'habitue à tout, même à l'horreur. Parfois
indigné, toujours écoeuré, on finissait par s'habituer
aux cris, aux gémissements des suppliciés. (...) Les appelés
étaient pris dans le cycle infernal, absorbés par l'engrenage.
Tout compte fait, on attendait la "quille" et, dans un DOP, on était
relativement plus tranquille que les copains qui crapahutaient dans le djebel.
Et puis ces procédés étaient approuvés par de hautes
autorités morales et militaires... pouvait-on être plus royaliste
que le roi ?
Une réorganisation des DOP eut lieu au courant de l'automne 1959. L'appellation
DOP disparut pour faire place à des "bataillons d'infanterie".
(...) Leur appellation était évidemment fantaisiste et portait
des numéros de régiments dissous. (...) Ceci dans un but de camouflage,
car il est évident que ces « bataillons d'infanterie » n'avaient
rien de commun avec les missions classiques des fantassins. (...)
S'il existe d'innombrables amicales regroupant des anciens de tels régiments
d'infanterie, ou du énième régiment d'artillerie, à
[ma] connaissance il n'existe absolument aucune amicale regroupant des anciens
du CCI ou des DOP. Il n'y avait pas de camarades mais des complices, nous le
sentions confusément.
Nous avions fait une sale besogne et elle n'avait servi strictement à
rien. Notre action avait échoué lamentablement devant la détermination
de tout un peuple. Nous restions seuls et isolés avec nos souvenirs,
nos affreux souvenirs. »
(1) « Nous, les appelés
d'Algérie » sera réédité au début 2001
aux Editions Ramsay.
(2) « On a torturé
en Algérie. Témoignage recueilli par Jean-Pierre Vittori »,
Editions Ramsay.
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