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Les lieux
fantomatiques de l'Histoire
Par
Ahmed Cheniki, Le Quotidien d'Oran, 7 décembre 2000
La classe
politique et médiatique française est rattrapée par l'Histoire.
Elle tente aujourd'hui de se débarrasser d'une conscience trop malheureuse
et tragique pour se draper de nouveaux oripeaux, à même illusoirement
de lui fournir un simulacre de blanchiment.
L'entreprise n'est pas simple. Certes, le débat sur la torture tel qu'il
est posé actuellement en France, même s'il permet aux Français
une sorte de retour sur un passé obscur et s'il les implique davantage
dans ce jeu tragique de mémoire, occulte le lieu fondamental, concourant
à l'émergence de la torture: la colonisation. Pour le moment,
on essaie de réduire la colonisation à une guerre à forces
égales où l'un des deux antagonistes a utilisé la torture
comme moyen de guerre, qui d'ailleurs n'a pas eu lieu puisque la lutte de libération
n'était qu'une entreprise de légitime défense.
Cette manière de faire est très dangereuse et évacue le
fait que l'Algérie ait été victime d'une agression coloniale
commencée une certaine année de 1830 et clôturée
grâce à un combat libérateur qui a fait plusieurs centaines
de milliers de martyrs. Cette vérité ne devrait aucunement être
oubliée par ceux qui sont censés parler d'Histoire. Comme il est
exclu dans les conditions actuelles de se cacher derrière une «neutralité»
improductive, puisque réductrice, ou dans des espaces où la transe
n'est pas absente.
L'Histoire ne s'accommode nullement de «neutralisme» traversé
de «bonne conscience» et de tentative à mettre à égalité
agresseur et agressé, coupable et victime, colonisateur et colonisé.
Cette expérience, telle qu'affichée par certains chercheurs lors
du dernier colloque à l'Université Paris-Sorbonne, tente surtout
d'exorciser les espaces maudits d'une Histoire qui n'arrête pas de poursuivre
les tortionnaires et les champions des agressions coloniales. Comme si on cherchait
à compenser ce silence coupable des années coloniales de nombreux
hommes politiques et intellectuels français qui avaient laissé
faire alors que les populations vivaient d'insupportables exactions. Certes,
en France, même si trop nombreux sont ceux qui ont, à l'instar
de Camus, choisi outrageusement la mère à la justice, des intellectuels
ont pris parti et se sont battus pour la vérité, c'est-à-dire
le dévoilement de la réalité coloniale. Même parfois
des militaires, comme le général de La Bollardière ou le
secrétaire général de la préfecture d'Alger, Paul
Teitgen, s'étaient élevés contre cette «sale guerre».
Des journalistes comme Robert Barrat ou même Jean-Jacques Servan-Shreiber.
Mais c'était surtout France-Observateur qui, sans aller jusqu'à
dénoncer radicalement la présence coloniale, apportait parfois
un autre son de cloche. Ce qui lui avait valu à l'époque des suspensions
répétées. Ce n'est qu'en 1958 que les Français commencèrent,
malgré la chape de silence, à s'informer sur la torture employée
par les militaires français. Un psychiatre, ami de Fanon, cité
par Alistair Horne dans son ouvrage «Histoire de la guerre d'Algérie»,
écrivait ceci durant cette période: «Les Parisiens ne se
souciaient que de leurs sorties, que de leurs théâtres, que de
leurs vacances préparées trois mois à l'avance. Je me pris
à les détester, à mépriser en bloc tous ces Français
qui envoyaient leurs fils torturer en Algérie et qui ne se préoccupaient
que de leurs petites boutiques».
Quelques intellectuels courageux comme Sartre, Simone de Beauvoir, François
Mauriac, Pierre-Henri Simon (qui a publié en 1957 un libre «Contre
la torture»), l'Abbé Pierre, René Capitant, Françis
Jeanson, Vercors, Vidal Naquet, Krivine, etc... Cette période était
marquée par la montée d'une certaine contestation, peu écoutée
puisque réprimée et trop peu couverte par la presse, notamment
les médias audiovisuels, trop officiels, aux mains du gouvernement, mais
qui arrivait, grâce à des journaux comme France Observateur, Témoignage
Chrétien et d'ouvrages dénonçant l'usage systématique
de cette inhumaine pratique. Servan-Shreiber faisait paraître «Lieutenant
en Algérie» et Henri Alleg «La question», qui fit sensation
à l'époque.
Déjà, des Français cherchaient à se démarquer
de la politique officielle et condamnaient fortement la torture. Mais les politiques
et de nombreux intellectuels et journalistes avaient réagi négativement
à ces condamnations. A l'époque, les socialistes Defferre et Mitterrand
étaient au gouvernement. Mais il était peu question à l'époque
de condamnation du passé colonial français. Certes, J.P. Sartre
et S. de Beauvoir ne cachaient pas leur engagement pour l'indépendance
de l'Algérie.
Mais l'écrasante majorité de la classe politique et des intellectuels
observait le silence ou rédigeait parfois des pétitions contre
les «démoralisateurs» des troupes, pour employer un terme
souvent employé à l'époque par les officiels. C'était
déjà un débat franco-français. D'ailleurs, les «porteurs
de valise» où Sartre et les autres avaient été clairs,
ils le disaient ouvertement: ils avaient fait leurs actions pour sauver une
certaine France, la dignité de leur pays. C'était essentiel. Aujourd'hui,
ce débat rebondit en France où certains politiques et intellectuels,
partie prenante de la torture, veulent dédouaner à bon compte
leur conscience trop travaillée par un passé qu'ils arrivent difficilement
à assumer. Aussi, cherchent-ils tous les moyens pour exorciser le démon
qui est ailleurs: la colonisation. Condamner la torture sans affirmer qu'elle
n'est en fin de compte qu'un épiphénomène de la tragédie
coloniale n'est qu'une hérésie. C'est aux politiques français
de régler ce problème de repentance qui semble quelque peu les
triturer.
Les Algériens ne cessent depuis l'indépendance de réclamer
justice et d'appeler à un devoir de mémoire. On ne sait pas pourquoi,
comme semblent le suggérer certains, le gouvernement ou les historiens
algériens seraient concernés par un débat franco-français.
Le travail de mémoire n'est pas conjoncturel, mais une entreprise permanente.
Chaque fois, des plumes, reprenant à l'envi le même article, sortent
facilement «le pouvoir» (c'est devenu une mode, un espace trop conformiste
et un lieu commun et confortable de s'attaquer au «pouvoir», même
quand il est question de sexualité des poules ou de mendicité)
pour expliquer toutes les manifestations publiques et appellent à une
réaction officielle. Faut-il reproduire, chaque fois, la parole de l'Autre
? Aujourd'hui, la question de la torture en France est une affaire française.
Mais cela n'empêcherait pas nos historiens et nos journalistes de faire
un travail concret de mémoire en évoquant notre passé à
l'aide de recherches, d'enquêtes et de reportages sur le terrain, fonction
fondamentale de l'historien et du journaliste. Evidemment, l'historien, s'il
est convié à donner son point de vue, ce serait une contribution
utile.
Le fait que les Français se rendent enfin compte de la dimension négative
d'une partie de leur Histoire, obscure et parcourue d'espaces sanglants, est
une bonne chose pouvant probablement leur permettre de poser sérieusement
la question coloniale et de revoir le «concept» de «crime
contre l'humanité», dont l'avocat Jacques Vergès avait fait
le parallèle lors de sa défense de Klaus Barbie, avec les crimes
nazis. Les Algériens attendent des Français le pardon et de conséquentes
indemnisations. Mais saura-t-on écouter la voix d'une structure comme
la Fondation du 8 Mai 1945 qui ne cesse de poser la question de la colonisation,
mais sa parole est encore inaudible dans les cercles officiels français,
qui n'arrêtent pas de se «souvenir perpétuellement»
des crimes nazis contre les juifs. Deux poids, deux mesures. Les choses sont
ce qu'elles sont. On ne sait pas si ce débat permettrait au pouvoir français
de libérer son Histoire et de poser autrement la question coloniale.
La balle est dans son camp.
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