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Entretien avec Henri Alleg, après le procès contre Aussaresses «Ce nest quun début» Paris, Arezki Benmokhtar, Le Quotidien d'Oran, 29 janvier 2002 Lauteur de «La Question», ancien directeur dAlger républicain, journal dinspiration communiste et militant de lAlgérie libre, a bien du mal à dire «général» lorsquon linterroge sur son tortionnaire Paul-Louis Aussaresses. La nausée lui étreint la gorge, quand il commente le verdict du tribunal correctionnel de Paris, à lencontre dun des «génies» de larmée coloniale française en matière de torture et dexactions sommaires contre des militants algériens. Henri Alleg connaît Aussaresses qui dirigeait le service «Action», en charge des centres de torture, sous les ordres de Massu. Il naccuse pas lensemble de larmée française, même si nombreux étaient ceux qui ne répugnaient pas à «casser du fellaga» pour «sauver le pouvoir colonial, quoi quil arrive et par tous les moyens». Avec Pierre Vidal-Naquet et Simone de La Bollardière, la veuve du général de La Bollardière qui avait démissionné pour ne pas se salir les mains, Alleg a été confronté avec Aussaresses, lors de laudience de novembre dernier. Avec sa fougue de combattant, il est «monté au front» pour défendre lhonneur des martyrs et dénoncé, ce que Germaine Tillion appelait le «mal absolu». La justice française a préféré juger les propos du tortionnaire et non pas ses actes. Le chemin vers la vérité est long et lauteur de «La Question» a ses réponses. Le Quotidien dOran : Quel est votre sentiment, suite au verdict rendu vendredi dans le procès contre le général tortionnaire Aussaresses ? Henri Alleg : Il faut dabord préciser que ce nest pas le procès quattendaient les victimes algériennes des tortures de larmée française, ni les Français qui avaient combattu la colonisation et ses pratiques barbares. Nous aurions souhaité voir se tenir le vrai procès sur les faits rapportés par Aussaresses dans son livre, et non le procès de lapologie de ces faits. Cela étant, ce procès contre lapologie cynique de la torture et les exécutions sommaires a néanmoins quelque chose de positif : il a attiré lattention de nombreux Français sur ce quavait été la guerre. On leur a toujours caché cette réalité. Sans être heureux, nous sommes tout de même satisfaits de cette ouverture sur le visage hideux de la guerre. La sanction financière est très secondaire par rapport à lenjeu central qui est celui dobtenir des gouvernants - aussi bien du chef de lEtat que du Premier ministre - une reconnaissance puis une condamnation réelles de la guerre coloniale et de ses crimes. Q.O.: La tendance nest pas vers cette reconnaissance, pour le moment... H.A. : Au contraire ! Après avoir dit sa répugnance et son dégoût, le Président (Chirac) et le Premier ministre (Jospin) refusent de condamner, dans limmédiat, ce quavait été la guerre dAlgérie. Ils ont préféré confier cette tâche aux historiens. Q.O.: Au nom de la raison dEtat... H.A. : Parce quil ny a pas que les tortionnaires directs qui sont à condamner. Il y a aussi les différents gouvernants civils qui avaient fait une politique encourageant ces méthodes violentes. Q.O. : Quallez-vous faire après ce verdict ? H.A. : Je ne suis pas juriste, mais il est évident que nous avons à faire à un crime contre lHumanité. Mais les dirigeants français ont donné une interprétation des crimes contre lHumanité qui exclut ceux pratiqués durant les guerres coloniales. Le crime contre lHumanité serait ainsi circonscrit à une seule zone géographique, lEurope, et à une époque, celle de la seconde Guerre Mondiale. Il ny a aucune raison dexclure les crimes coloniaux de la définition du crime contre lHumanité. La bataille pour la vérité va cependant continuer. Quelque 500 généraux et militaires français viennent de publier un «Livre blanc» sur lAlgérie pour remettre en cause les témoignages qui dénoncent la responsabilité de la France coloniale et de son armée. Ils préparent une contre-attaque pour dire que tout cela nest quune manoeuvre visant à déshonorer larmée française. Ils arrivent même à contester les aveux dAussaresses et, avant lui, ceux de Massu. Comme disait Brecht, «le ventre doù est sortie la bête immonde, est toujours fécond». Jamais cette phrase na eu autant de signification. Q.O.: Les éditeurs dAussaresses, eux aussi, ont été condamnés pour complicité dapologie de la torture et des exactions. Ils sen défendent, en mettant en avant leur participation à «loeuvre de mémoire» et de participation à «lHistoire». Sont-ils aussi coupables que leur «auteur» ? H.A. : Cest ce que leurs avocats soutiennent. Jai participé au procès qui sest tenu en novembre de lannée dernière et appris, selon Florence Beaugé, (journaliste au Monde, chargée de la zone Maghreb et qui avait écrit un long papier sur Aussaresses, après la sortie de son livre, ndlr), que la première version du livre ne contenait pas plus dune vingtaine de pages sur lAlgérie. Le reste du pavé était consacré à la France et à ses aventures avant lAlgérie. Les éditeurs ont sauté sur loccasion et ont cherché à faire un coup médiatique et commercial avec un livre à scandales sur lAlgérie. Cest ainsi quun «nègre» a été chargé de rédiger le livre. Aussaresses a avoué ne pas en être le véritable auteur, mais un «fournisseur» de ses éléments. Les éditeurs voulaient désacraliser la condamnation de la torture. Par conséquent, on ne peut accepter les arguments avancés. Il faut rappeler que le livre est nul, du point de vue historique. Il est truffé daffirmations complètement fausses. Ce livre entre dans le cadre de la stratégie de lextrême-droite et des apologistes de la guerre coloniale, des nostalgiques de lOAS et des ennemis de la réconciliation réelle entre Algériens et Français. Le récent «Livre blanc» des généraux correspond parfaitement à cet objectif. Leurs arguments sont toujours les mêmes : ils veulent salir le FLN, en le traitant de tortionnaire, tout comme ils sen prennent à moi. Ce sont des nostalgiques de lAlgérie française et des empoisonneurs de la réconciliation.
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www.algeria-watch.org
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