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Pierre Vidal-Naquet,
historien : « Il se manifeste une gigantesque envie de vérité
à propos de lŽAlgérie » Propos recueillis
par Florence Beaugé et Philippe Bernard, Le Monde, 27 novembre 2000 - CŽest une chose tout à fait étonnante. Je nŽaurais jamais imaginé quŽelle puisse se produire de mon vivant, même si je nŽai cessé de le souhaiter. CŽest un peu comme si lŽaffaire Dreyfus surgissait soudainement, cinquante ans après avoir été vécue dans lŽétouffement. Dans le cas de lŽAlgérie, lŽévénement déclencheur a bien sûr été la publication, à la « une » du Monde, le 20 juin, du récit de Louisette Ighilahriz, militante du FLN torturée par des militaires français. Mais pourquoi ce témoignage a-t-il eu un pareil retentissement ? Il me semble que lŽirruption du dossier de la torture en Algérie sur la scène française est une conséquence du procès Papon, en 1997-1998. » Ce procès nŽétait pas celui du préfet de police en poste au moment des massacres du 17 octobre 1961, lorsque la police parisienne a réprimé dans le sang une manifestation du FLN, mais celui du secrétaire général de la préfecture de Bordeaux sous lŽoccupation. Pourtant, les débats ont été lŽoccasion dŽun « procès dans le procès », plusieurs séances étant consacrées aux événements du 17 octobre 1961. Il était donc tout à fait impossible de procéder à lŽexamen des fautes et des crimes de Vichy sans déboucher sur ce qui sŽétait passé pendant la guerre dŽAlgérie. - Ce qui veut dire que lŽaffaire Louisette Ighilahriz, si elle était sortie il y a dix ou quinze ans, nŽaurait pas eu le même effet ni les mêmes conséquences ? - CŽest tout à fait vrai. A plusieurs reprises depuis 1962, on a eu lŽimpression que la guerre dŽAlgérie allait revenir dans le débat français, mais il sŽagissait de demi-réveils, sans suites, un peu comme si une mouche tournoyait dans un verre dŽeau. Ainsi, en 1971, quand Massu a publié son ouvrage La Vraie Bataille dŽAlger et que jŽy ai répondu par La Torture dans la République, un livre qui dormait dans mes cartons depuis dix ans car mon éditeur estimait avec raison quŽil nŽintéresserait personne. La guerre dŽAlgérie a donc été oubliée tout de suite après 1962. Il y a dŽailleurs eu un épisode très révélateur de cet oubli. Je lŽai appelé lŽ« opération catharsis » : dans le courant de 1962, on a appris une affaire de sévices infligés par des parachutistes à de jeunes paras. Paris-Presse et France-Soir ont fait des titres énormes dénonçant cette affaire, encouragés par lŽautorité militaire. Le scandale sŽest transformé en affaire dŽEtat ! Toute la France sŽest identifiée aux victimes des châtiments infligés par le caporal Tribut, qui remplaçait en quelque sorte, dans la vindicte nationale, les Charbonnier, Massu, Aussaresses et compagnie. » Après un long sommeil, le dossier de la guerre dŽAlgérie vient donc de refaire brusquement surface. On ne peut lŽexpliquer quŽen termes quasi freudiens : cŽest le retour du refoulé. Il se manifeste une gigantesque envie de vérité. Ce besoin avait déjà surgi à propos de Vichy. Ce qui est relativement surprenant, cŽest que, sur lŽAlgérie, ce réveil soit si tardif. - QuŽy a-t-il de nouveau dans tout ce qui a été déclaré ces derniers jours et ces derniers mois ? Quels sont les éléments de surprise pour vous, historien, qui avez toujours lutté contre la torture en Algérie ? - Ce qui mŽa le plus surpris, cŽest la division entre les généraux. DŽabord, les mensonges de Bigeard face aux aveux de Massu, et maintenant lŽopposition entre Massu et Aussaresses. Massu à la limite pourrait être le énième signataire de la pétition des douze, lancée par LŽHumanité ! On avait déjà eu un aperçu fracassant de cette division, en 1957, au moment de la rupture du général de Bollardière dŽavec Massu et lŽarmée. Dans son entretien au Monde du jeudi 23 novembre, le général Massu ne peut dŽailleurs pas se retenir de déverser quelques horreurs discrètes sur Bollardière. Pour ma part, rien ne me paraît avoir entaché lŽhonneur de ce preux, et je suis heureux que son épouse ait signé notre appel. » Ceux qui ont refusé la torture ont sans doute été plus nombreux quŽon ne le croit. On oublie trop souvent les noms du colonel Buis, du général Le Ray, gendre de François Mauriac, ou encore dŽhommes comme Jean Le Meur, un chrétien, Noël Favrelière, un athée tranquille, ou Alban Lechti, un communiste. Ceux qui ont résisté sont ceux qui avaient des valeurs, cela peut paraître une banalité de le dire, mais cŽest un fait. Les lettres de Jean Le Meur, publiées par la revue Esprit en décembre 1959, restent un acte majeur de cette époque. Le fait dŽavoir des valeurs républicaines était fondamental. Car lŽaspect « Dr Jekill et Mr Hyde » de lŽattitude française, selon lŽimage de Raphaëlle Branche, auteur dŽune thèse sur ce sujet, était courant, et insupportable. DŽun côté nous avions la France, avec ses valeurs républicaines, de lŽautre ce que Paul Teitgen - un de ceux qui ont sauvé lŽhonneur - a appelé « les témoins humiliés dans lŽombre ». Le symbole de ce « totalitarisme mou » a été Guy Mollet, pour lequel jŽai gardé une haine farouche ! Son bureau débordait, en 1956, de dossiers sur la torture en Algérie et il osait affirmer quŽil ne sŽagissait que de cas isolés ! » LŽautre chose que lŽon devrait mieux savoir mais qui reste méconnue est que la torture a largement préexisté à la guerre en Algérie même. Dès 1951, Claude Bourdet, ancien résistant, demandait publiquement sŽil existait « une Gestapo algérienne ». La réponse était « oui », hélas. Et le rapport Wuillaume du 2 mars 1955 soulignait ce fait. Cela réduit à néant la thèse selon laquelle la torture nŽa été quŽune riposte aux atrocités - réelles - du FLN. - LŽampleur des réactions actuelles laisse penser que de nombreux appelés ont été mêlés à la torture. Est-ce exact ? - Il est très difficile de le savoir. Je connais des quantités de gens qui nŽont rien vu du tout en Algérie. Pour autant, jŽai du mal à croire ceux qui disent « on ne savait pas ». Dans les années 60, je me souviens avoir parlé de la torture avec un militaire putschiste. Il reconnaissait parfaitement les interrogatoires utilisant lŽélectricité, la baignoire, etc. Mais il ne savait pas que cela sŽappelait « torture » et pouvait poser quelques problèmes ! Il nŽavait pas mis le mot sur ce quŽil faisait. - Est-il justifié de dresser un parallèle entre la guerre dŽAlgérie et lŽoccupation nazie, à la fois quant au recours à la torture et au mécanisme de mémoire, qui sŽenclenche plusieurs décennies plus tard ? - Dans sa lettre de démission à Robert Lacoste (le ministre-résident en Algérie), le secrétaire général de la police dŽAlger, Paul Teitgen, ancien résistant, écrivait : « Je ne me permettrais pas cela si je nŽavais pas vu au camp de Paul les traces profondes de ces mêmes sévices que jŽai subis de la part de la Gestapo. » La comparaison avec la Gestapo a été absolument constante chez tous ceux qui ont combattu la torture pendant la guerre dŽAlgérie. Cela dit, la France nŽa pas mis en ouvre une politique dŽextermination systématique des musulmans. Je nŽemploie donc pas le terme de « génocide », même si certaines comparaisons viennent à lŽesprit. Ainsi, dans lŽaffaire des cuves à vin, début 1957, où plusieurs dizaines dŽAlgériens sont morts dŽavoir inhalé des émanations toxiques, il était difficile de ne pas penser aux chambres à gaz, même sŽil nŽy avait pas dŽintention criminelle. A condition de ne pas confondre ?génocide? et ?crime contre lŽhumanité?, la comparaison avec lŽoccupation est donc justifiée. - De quelle façon les lois dŽamnistie empêchent-elles aujourdŽhui toute action judiciaire éventuelle ? - Deux lois dŽamnistie ont été décidées en 1962. La première concernait les Algériens mêlés à lŽinsurrection et ceux qui les avaient aidés en Algérie ; la seconde effaçait toutes les infractions commises dans la répression de lŽinsurrection. Cette symétrie était parfaitement mensongère, car, dŽun côté, on amnistiait des crimes dont les auteurs avaient pour la plupart déjà été châtiés (guillotinés pour deux cents dŽentre eux) ou quŽon avait abattus lors de « corvées de bois » (par dizaines de milliers). De lŽautre, on effaçait des crimes qui nŽavaient jamais été réprimés alors quŽils étaient passibles de la peine de mort. Le gouvernement a même fait voter une loi spécifique pour permettre le non-lieu dans lŽaffaire Audin. Après cette double amnistie, les seuls actes de torture pouvant être poursuivis sont les tortures infligées aux membres de lŽOAS. - La référence au « crime contre lŽhumanité » permettrait-elle de passer outre ? - En vertu de lŽarticle 6C du statut de Nuremberg, les tortures infligées à des personnes en raison de leurs origines constituent des « crimes contre lŽhumanité ». La répression sanglante de la manifestation du FLN du 17 octobre 1961 à Paris appartient indubitablement à cette catégorie. JusquŽà présent cependant, toutes les tentatives des avocats sur ce point se sont heurtées à lŽobstruction du parquet. Mais beaucoup dŽautres massacres perpétrés pendant la guerre dŽAlgérie méritent la même qualification. Quand on rasait une mechta et quŽon tuait tous ses habitants, cŽétait un crime contre lŽhumanité. Quand, en 1955 à Philippeville, on a rassemblé les gens dans un stade pour en massacrer un millier, en représailles à des meurtres épouvantables commis par le FLN, on a vraiment tué les gens pour leur faciès. Cela dit, je ne demande pas un châtiment pénal pour tous ces crimes, mais il me semble que le moins quŽon puisse faire serait de les reconnaître et, au besoin, de consacrer à cette période un musée comme on lŽa fait dans les Cévennes pour évoquer la répression contre les camisards. » Je ne voudrais pas terminer sans faire un lien entre ce dont nous parlons et les événements actuels au Proche-Orient. Depuis 1967, je vis dans la peur que le conflit israélo-arabe ne « sŽalgérianise ». Or cŽest très exactement ce qui est en train de se produire : on se retrouve devant un Etat qui défend des noyaux monstrueusement coloniaux. Il est dŽailleurs significatif que lŽexplosion actuelle ait lieu en grande partie à cause de ces implantations coloniales. Si les Israéliens ne prennent pas conscience de ce fait, ils vont droit à un désastre du type de celui que les pieds-noirs ont connu en 1962. Pour lŽinstant, ils sont dŽune inconscience absolument terrifiante. Or, si lŽhistoire sert à quelque chose, cŽest à ouvrir les yeux. » Propos recueillis par Florence Beaugé et Philippe Bernard PIERRE VIDAL-NAQUET est né en 1930 à Paris. Mais lŽorigine de lŽhistorien engagé dans le siècle quŽil est devenu se situe tragiquement en mai 1944, lorsque ses parents sont arrêtés par la Gestapo avant de disparaître. Ses convictions, ses combats sont nés de cette « brisure » initiale, depuis la lutte contre la torture pendant la guerre dŽAlgérie jusquŽà celle contre les négationnistes, en passant par dŽinnombrables tribunes, pétitions, dépositions, destinées à défendre le droit contre toutes les formes de tyrannie. Alors que la France des années 50 sŽenfonce dans le bourbier algérien, le jeune agrégé dŽhistoire se lève pour révéler lŽignoble secret dŽune torture institutionnalisée au nom de la raison dŽEtat. Alors que les plus hautes autorités de la République, parfaitement informées, nient, Pierre Vidal-Naquet fonde, avec dŽautres intellectuels, le comité Maurice-Audin, du nom dŽun jeune universitaire dŽAlger, communiste, torturé à mort. Dans La torture dans la République (éditions de Minuit, 1972), il analysera le mécanisme qui conduit de lŽinstitutionnalisation de la torture, paroxysme de lŽoppression de lŽhomme par lŽhomme, au totalitarisme. Ce militantisme dans lŽhistoire immédiate contraste avec la spécialité de lŽhistorien Pierre Vidal-Naquet, directeur dŽétudes à lŽEcole des hautes études en sciences sociales : lŽAntiquité grecque. Symbole de cette apparente contradiction : au moment même où semble triompher un combat de quarante ans contre la torture en Algérie, Pierre Vidal-Naquet publie Le Monde dŽHomère (Perrin, 2000).
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www.algeria-watch.org
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