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La
torture pendant la révolution
Noui M'hidi Abdennour témoigne *
Le Jeune Indépendant, 4 décembre
2000
J'ai été arrêté
le 28 novembre 1958 à 9 heures, à Paris, dans un café-bureau
de tabac. Les policiers me firent grimper dans un fourgon 1 000 kg Renault.
Une demi-heure plus tard, nous arrivâmes avenue de Paris, à Versailles.
Un panneau indiquait : «Caserne Noailles» «B.S.U.». Nous entrâmes et montâmes
4 étages. On me fit entrer dans le bureau du commissaire principal. J'étais
escorté par cinq ou six inspecteurs, dont l'officier Martinez qui avait
procédé à mon arrestation. Celui qui semblait être
leur chef me conseilla de me «mettre à table». Je répondis que
je n'avais pas d'ordres à recevoir de lui. Il fit mine de prendre ma
réplique pour une plaisanterie, mais me voyant sérieux, il me
décocha deux gifles. Puis, il invita ses hommes à me «passer à
la casserole». Comme tous mes compatriotes, je m'attendais à subir la
torture. De plus, la caserne Noailles avait, à cette époque, une
solide réputation [...].
Dans la salle où on me fit entrer [.], je fus invité à
me déshabiller complètement. Un inspecteur, que les autres appelaient
Henri, se tenait devant moi.
Outre celui-ci et Martinez, il y avait là un nommé Lucien, et
encore un grand blond qui faisait penser à un Polonais. Les autres l'appelaient
Jean. Un Chinois était là, dont je n'ai pas entendu le nom.
Ils m'empoignèrent et me dévêtirent complètement.
M'ayant fait asseoir, ils m'attachèrent les chevilles aux pieds de la
chaise. Mes mains derrière le dossier étaient tenues par des menottes.
Un bandeau sale sur les yeux, ils me passèrent ensuite des fils entre
les orteils et entre les doigts ; quelqu'un ordonna de faire fonctionner la
«gégène». Aussitôt, de très fortes secousses électriques
me firent hurler de toutes mes forces, le corps vibrant et crispé. Pour
étouffer mes hurlements, les inspecteurs me mirent une règle plate
entre les dents. De nouveau, le courant électrique fut envoyé.
Je tremblais comme une feuille. Le supplice dura cinq heures consécutives,
pendant lesquelles on me harcelait sans arrêt de questions.
Vers cinq heures et demie, deux nouveaux inspecteurs intervinrent. Ils voulaient
me faire signer un acte de perquisition stipulant que j'habitais au 146, rue
M. (IIe). Je maintins que j'habitais à Gennevilliers et ne voulus pas
signer. J'étais toujours nu, ils me rhabillèrent. Mains derrière
le dos, menottes aux poignets, ils me firent descendre dans la cour. Nous grimpâmes
dans une 403 Peugeot. Martinez et le commissaire principal m'encadraient. Ce
dernier donna l'ordre de se rendre au 146, rue M. Une 2e voiture suivait, pleine
d'inspecteurs. Ils allèrent droit à mon appartement.
La perquisition, c'est-à-dire le saccage, dura deux heures. Tous les
papiers écrits à la main ou dactylographiés furent saisis,
notamment les archives du Croissant-Rouge. Vers cinq heures de l'après-midi,
nous étions à nouveau dans la chambre des tortures. L'officier
principal, Colonna, menait l'attaque. Il voulait connaître les éléments
du FLN en contact avec moi, et des détails sur l'organisation. Devant
mon silence, [.] je fus à nouveau dépouillé de mes vêtements.
Colonna, Martinez et celui qu'ils nommaient Lucien se mirent à me battre
à coups de poing dans le ventre, dans la poitrine, dans les reins, pendant
un quart d'heure. Puis, ils me bandèrent les yeux, et m'ayant fait accroupir,
ils lièrent mes chevilles et mes poignets. Une barre de fer fut glissée
sous mes genoux par laquelle je me retrouvais suspendu et balançant dans
le vide, la tête en bas, les extrémités de la barre reposaient
chacune sur une table. Des fils électriques furent encore passés
à mes orteils et à mes doigts. Puis, un policier promena sur mon
corps des électrodes, s'attardant sur les parties les plus sensibles.
Je me débattais et criais, en vain. Au bout d'un quart d'heure, on me
proposa encore une fois de parler. Sur mon refus renouvelé, la séance
continua jusqu'à mon évanouissement. En revenant à moi,
je me découvris, toujours nu, étendu sans entrave sur le sol.
Trois policiers me redressèrent et m'habillèrent. Je ne pouvais
plus faire un mouvement. Un policier prit la garde, armé d'une mitraillette.
Vers 11 heures du soir, j'ai demandé à mon gardien un verre d'eau.
Ma gorge et ma langue étaient en feu. [.] Il ne pouvait me laisser seul,
paraît-il. Une heure plus tard, il consentit à aller me chercher
de l'eau. Je pus voir mon frère Medjkane, arrêté en même
temps que moi, car son gardien nous surveillait tous deux pendant que l'autre
nous apportait de l'eau. Medjkane est parvenu à me glisser un paquet
de cigarettes, mais nous n'avons pu nous parler. J'ai pu constater que son visage
était enflé et blême. Cette nuit, les inspecteurs me laissèrent
en paix jusqu'à six heures le lendemain matin. Martinez est venu et s'est
enquis auprès du gardien : «Il a passé une bonne nuit, le poulet
?» Ce dernier lui signale que j'avais beaucoup vomi et réclamé
sans cesse de l'eau. Martinez me jeta un regard dédaigneux et s'approcha
: «Mon père et mes deux frères ont été tués
par les fellagas et, depuis, je me suis juré de me venger en mangeant
du bicot», me dit-il. Cinq minutes plus tard, les hurlements de mon frère
Medjkane s'élevaient dans la pièce voisine. J'éclatai en
sanglots. Et plus il criait, plus je pleurais. Ces cris [.] me faisaient horriblement
mal, pire que si l'on subissait soi-même des tortures inhumaines.
Cela dura une demi-heure. Après quoi, les inspecteurs entrèrent
dans la pièce où je me trouvais. Lucien portait une machine à
écrire. Des fils électriques en sortaient. Je crus qu'une «gégène»
était dissimulée à l'intérieur de cette machine.
Il était à peu près neuf heures du matin. Le commissaire
principal me menaça : «Donne-nous ton responsable, sinon ça sera
plus dur qu'hier !» J'entrai alors dans une colère rouge. Je leur fis
une sortie furieuse où les mots en arabe et français étaient
mélangés : «Sauvages ! Inhumains ! Monstres !»Je leur dis que
j'étais militant du Front et que je les emmerdais. Leur réaction
ne se fit pas attendre. Ils se jetèrent sur moi me frappant des poings
et des pieds. Ils m'arrachèrent mes vêtements et la «broche», comme
la veille, recommença. Au début, chaque secousse de courant m'arrachait
des hurlements, puis, peu à peu, je ne fus plus qu'une masse agitée
d'un frémissement continu. Je ne criais plus, ma peau s'engourdissait.
J'étais depuis une heure et demie entre leurs mains. Ils me détachèrent
et me conduisirent dans la pièce voisine. J'étais toujours nu,
ils m'étendirent à plat ventre sur un banc de bois, les bras liés
le long du corps. Leurs questions se heurtent toujours à mon silence.
Les inspecteurs inclinent le banc jusqu'à ce que ma tête (qui pend
à une extrémité du banc) plonge dans une bassine remplie
d'une mixture infecte. A chacun de mes refus, ils recommençaient l'opération
jusqu'à la limite de l'asphyxie. [.] Cela dura jusqu'à ce que
je m'évanouisse.
Quand je repris connaissance, j'étais étendu sur une couverture
et le nommé Henri me massait tout le corps avec un liquide blanc. [.]
Il était midi et demi. Dans l'après-midi, vers 15 heures, je fus
conduit chez le commissaire principal pour reconnaître les papiers saisis
à mon domicile. Une fois encore, je refusai de m'expliquer. L'inspecteur
Colonna rageait. : «Il a la peau dure, le salaud !» Un instant plus tard, les
inspecteurs pratiquaient de nouveau sur moi «la broche» ; le supplice dura jusqu'à
19 heures, avec un répit de cinq minutes toutes les demi-heures pour
que je reprenne un peu de force. Ensuite, je fus jeté dans un cachot
[.] dont les parois de ciment avaient la froideur d'une tombe. Je gouttais avec
plaisir ce répit.
Vers dix heures et demie, Colonna vint me montrer des photos de mon ami Khider
Mohamed Seghir. On l'avait arrêté à mon domicile ce jour-là
vers 18 heures 30. Je ne niai pas reconnaître en lui un ami intime ni
que je savais son appartenance au FLN. Par contre, je me refusai à rien
dire de ses activités clandestines. Colonna appela deux policiers en
tenue qui me ramenèrent dans la chambre des tortures. En entrant, je
vis Khider suspendu à la «broche», et qui gémissait. J'étais
très ému. Martinez se pencha sur Khider : «Allons, parle. Regarde
ton ami Noui, il a reconnu ses activités, lui, il est habillé,
il se porte bien, il a bonne mine. Pas vrai, Noui ? Je m'approchais à
mon tour et regardais bien Khider dans les yeux. Je lui dis que c'était
long et dur, qu'il devait avoir beaucoup de courage. Je lui dis aussi que j'avais
reconnu ce que je faisais. On me ramena dans la geôle. Le 30 novembre
je fus amené dans le bureau du C.P., où, aussitôt, Colonna
et d'autres inspecteurs commencèrent à m'interroger. Une forte
lampe électrique était braquée sur mon visage. Ils s'interrompirent
à midi pour aller manger. L'interrogatoire reprit de 14h à 20h.
Ce soir-là, ils me mirent dans un grand dortoir où se trouvait
déjà une vingtaine de «suspects» algériens. Je passai une
réconfortante soirée. Je pus me raser et laver ma chemise.
Le 1er décembre, dès 8 heures, «l'interrogatoire» reprenait. A
bout de forces, j'inventai des noms, je décrivis des signalements imaginaires,
je fabriquai des rendez-vous dans les métros, etc. Vers 10 heures, ils
voulurent me confronter à mon frère Medjkane. Par bonheur, nos
mensongères déclarations coïncidaient à peu près.
Aussi, les policiers n'insistèrent pas. Ils nous séparèrent
à midi. Je fus redescendu dans la salle où j'avais passé
la nuit. Vers 15 heures, Martinez et deux autres inspecteurs vinrent me conduire
encore une fois dans la chambre des tortures. Je sentais qu'ils voulaient me
faire subir un interrogatoire serré. Ce fut de nouveau la «broche» et
la «gégène». Cette fois, ils m'interrogèrent sur les structures
de l'OS. A trois reprises, je perdis connaissance, car la séance dut
se prolonger fort tard dans la nuit. Vers 22 heures, comme je reprenais connaissance
après mon dernier évanouissement, ils me firent asseoir sur une
chaise, toujours nu, et Martinez déboutonna sa braguette : «Pour te f.
(mon) sexe dans la bouche !», me dit-il. [.] Colonna est entré juste
au moment où l'autre s'approchait de moi ; il lui a dit un mot à
l'oreille, et ils sont sortis tous les deux. Ils revinrent 20 minutes plus tard.
Il était minuit et demi lorsque je me retrouvais étendu sur une
paillasse du dortoir du «centre». Je vomissais de la bile et resentais des douleurs
atroces au ventre. Vers le matin, cependant, mon corps engourdi trouva un peu
de calme. En me rendant au robinet situé dans la 2e grande cour, je croisai,
ce 2 décembre, mon frère Medjkane. Il était dans un état
lamentable. Nous prolongeâmes notre toilette pour nous concerter sur la
conduite à tenir. Nous fûmes d'accord pour garder coûte que
coûte le silence. A 8 heures, on nous fit monter, Khider, Medjkane et
moi, dans une 403 Peugeot. Sur la banquette arrière, Khider et moi étions
encadrés par deux inspecteurs que je voyais pour la première fois.
L'un d'eux était petit et trapu. L'autre avait un fort accent marseillais
et ses collègues l'appelaient Pierrot. Nous arrivâmes rue des Saussaies
vers 9 heures 30. Khider et moi nous fûmes conduits au 1er étage
de l'immeuble de la DST. [.] Aussitôt, un nouvel interrogatoire commençait.
Les deux inspecteurs qui m'avaient amené y participaient. Dans le bureau
voisin, les cris de Khider se firent entendre. A 10 heures 30, un policier entra
et dit un mot à l'oreille d'un des inspecteurs qui sortit. Il revint
presque aussitôt en brandissant une photo. Il me tira par l'oreille d'un
coup si brusque que j'ai bien cru qu'il l'arrachait. Il hurlait : «Salaud, tu
nous as eus jusqu'à présent, mais c'est fini !» Il se jeta sur
moi avec violence, un coup de poing me coucha au sol. Je fus relevé et
la volée continua jusqu'à ce que, touché au foie, je tombe
K.O. Ils me traînèrent tous les deux jusqu'au lavabo, car je saignais
abondamment du nez et de la bouche. Après que je me suis lavé,
ils me conduisirent dans le bureau. Le gros revint à la charge avec sa
photo : «Ce type a été arrêté chez toi, il est entré
avec le double de la clef, il s'appelle Nelili Ali !» En réalité,
il s'agissait de Boumaza Bachir, mon ami qui venait fréquemment chez
moi. Comme ils se heurtaient toujours à mes dénégations,
on décida de me ramener à Versailles. A 13 heures, à la
caserne Noailles, on me mit en présence de Boumaza. L'état où
je le vis m'atterra. Son teint avait la couleur du citron, sa chemise était
ensanglantée. Sur le plancher, une bassine pleine d'eau trouble était
posée près d'une mare de sang frais. Près de la bassine,
je vis un banc et une corde. Devant lui, l'un des inspecteurs me demanda : «Alors,
tu le connais ?» Je déclarai que non. On me poussa dans la chambre de
torture. Tous les inspecteurs firent alors irruption. Il y avait quatre ou cinq
nouvelles têtes. Chacun y allait d'une injure ou d'une menace de sévices.
Je me taisais. Quelques-uns sortirent et revinrent avec Boumaza. Celui-ci me
dicta ce que je devais dire : «Tu es mon ami, tu m'as connu au pays en 1950.
Nous nous sommes retrouvés un jour au café Dupont à Saint-Michel.
C'est là que tu as appris que j'étais un militant du FLN recherché
par la police. C'est à ce moment que tu m'as proposé ton appartement
!» Je le fixai longuement avant d'approuver ce qu'il venait de dire. Je savais
qu'ayant précédemment laissé s'accumuler contre moi les
présomptions, je devrais subir de nouveaux interrogatoires. En effet,
vers 15 heures, je subissais de nouveau la «broche» et le courant électrique.
Cela dura jusque vers 19 heures. Ils s'étaient mis en tête que
j'étais un grand responsable, un caïd du Front. Je ne disais rien.
La nuit venue, je n'étais plus qu'une loque humaine. [.] Au matin, je
rencontrai Khider dans la cour. Nous entrâmes dans deux cabinets contigus
pour pouvoir parler. Un peu plus tard, j'étais emmené rue des
Saussaies où ils m'ont mis en «garde à vue». [.] Tous les matins,
j'étais conduit rue des Saussaies et le soir reconduit à Versailles.
Le PV que les policiers avaient préparé à leur façon
fut prêt le 9 décembre au soir. Ils me l'ont fait signer de force
[.]. Le soir même, on nous conduisit jusqu'au dépôt (du tribunal
de Châtelet) avec Khider. Le juge Batigne m'inculpa d'atteinte à
la sûreté de l'Etat, de reconstitution de ligue dissoute et de
port d'arme illégal. Quand il me demanda si j'avais quelque chose à
déclarer, je répondis que je ne sortirais pas avant d'avoir vu
un médecin. Et je lui fis le récit de mes tortures.
Il me répondit ainsi : «On connaît la musique ! Gardes, emmenez-le
!»
* Ce témoignage est la transcription d'une requête adressée
par Noui M'hidi aux autorité judiciaires française, après
son arrestation en 1958
Noui M'hidi, ancien militant de
la fédération de France, victime de tortures sous l'occupation
«Il y a un silence officiel incompréhensible sur l'histoire de la Révolution»
Interview réalisée
par Yassin Temlali
Dans cette interview, Noui M'hidi fustige le silence de l'ONM et du ministère
des Moudjahidine dans le débat sur les tortures de l'armée française
en Algérie. Il s'interroge aussi sur le sort des documents et des témoignages
recueillis par le FLN en 1966 et qu'il appelle volontiers les «archives secrètes»
du parti. Pour ce moudjahid originaire de Msila, il y a aujourd'hui un vrai
danger de disparition totale de la mémoire de la guerre de libération.
«En une année, sur 320 membres du conseil national de l'ONM, plus de
70 sont décédés» dit-il avec regret.
L'ancien «torturé» de 1958 condamne, par ailleurs, sans réserve
la pratique de la torture en Algérie après l'indépendance.
Pour lui, celui qui est passé par la «gégène» coloniale
ne la souhaiterait pas à son «pire ennemi».
Le Jeune Indépendant : Quelle responsabilité avez-vous
exercé dans la Fédération de France jusqu'à votre
arrestation en novembre 1958 ?
M. Noui M'hidi : Au déclenchement de la Révolution j'étais
aux Scouts musulmans algériens. C'est feu Badji Mokhtar qui, en 1955
à Souk Ahras, m'a demandé de rejoindre le réseau des collecteurs
de fonds du FLN en France. J'ai été affecté à Lyon,
puis à Paris, où j'ai rejoint une cellule du XIIIe. Par la suite,
je suis devenu responsable régional puis zonal, jusqu'en janvier 1958.
En 1958, le CNRA a décidé d'ouvrir le «deuxième front de
lutte» en France. C'est ainsi que nous avons organisé les actions du
25 août 1958. Il y en a eu 420 je crois. La riposte policière a
été terrible et les arrestations ont ébranlé l'organisation.
J'ai été désigné responsable de zone dans la région
de Cologne, Versailles, etc. J'étais chargé d'y reconstituer l'organisation.
J'ai assumé cette tâche jusqu'à mon arrestation le 28 novembre
1958. [.] Huit jours après moi, Bachir Bouamaza, qui était aussi
mon ami, se faisait arrêter [.].
Vous avez été longtemps torturé, vous, Bachir Boumaaza
et d'autres dont les témoignages sont transcrits dans la Gangrène,
paru à l'époque en France...
Le récit des sévices que j'ai subis est transcrit dans une requête
qui date de 1958 et que je garde encore aujourd'hui. Nous avons été
torturés atrocement (voir témoignage). Après j'ai été
écroué à Fresnes.
Vous avez décidé de livrer le récit des tortures que
vous avez subies. Est-ce la première fois ?
Non, la première fois, c'était en 1966. Beaucoup de témoignages,
comme le mien, ont été recueillis à cette période.
Je ne sais pas ce qu'ils sont devenus.
Vous avez parlé récemment d'«archives secrètes du parti»
FLN.
A l'époque, les archives de la Révolution occupaient trois étages
du siège du FLN. Il y avait là les témoignages des moudjahidine,
les documents sur les états financiers et organisationnels de la fédération
de France, par exemple, des coupures de journaux...
Pouvez-vous nous donner une idée
de l'ampleur de cette opération de recueil des témoignages en
1966 ?
Ce que je peux dire, c'est qu'à tous les responsables de la wilaya VII
historique, on a demandé des documents et des témoignages. On
leur a même demandé de décrire l'action des éléments
de la fédération de France dépêchés aux côtés
de ceux de la wilaya IV en juillet 1962 [.].
Cette opération a-t-elle concerné d'autres wilayas historiques
?
Certainement. Ce qui est sûr, c'est qu'elle a concerné les responsables
de la wilaya VII. Des reçus leur ont été délivrés
contre les documents remis.
Comment expliquez-vous qu'elle n'ait débouché sur rien de concret
?
Les archives du parti étaient sous la responsabilité de feu Kaïd
Ahmed. Quand il est parti, je crois qu'elles ont été déplacées.
[.] Ce que je sais, c'est qu'à un certain moment, elles ont été
mises dans des paquets.
Comment des archives peuvent-elles disparaître avec le départ
de leur responsable, feu Kaïd Ahmed ?
L'espace qui était affecté aux archives a été transformé
en bureaux. Elles étaient bien organisées et on pouvait les consulter.
Il y avait, par exemple, des documents concernant l'action qui devait être
menée contre Messali en 1958. Car, à un certain moment, instruction
nous a été donnée d'abattre Messali El Hadj, dans le château
de Chantilly qui faisait partie de la zone de Si H'mimi dit Aliane, que Dieu
ait son âme. C'est lui qui était chargé de l'opération.
Makhlouf Guitani, aujourd'hui secrétaire général de la
fondation du 8 Mai 1945 et responsable régional à l'époque,
peut en parler. Personnellement, j'étais au courant parce que j'étais
au comité de wilaya. [.] Le château de Chantilly était bien
gardé. Il y avait des Tziganes dans les alentours qui y entraient pour
s'approvisionner en eau. Contact a été pris avec leur chef qui
a demandé 30 millions de francs pour se charger lui-même de l'opération.
L'opération a fini par
être annulée.
Oui. En 1958 le FLN a ouvert le 2e front en France. Nous avons reçu alors
la consigne de nous concentrer sur les opérations du 25 août que
j'ai évoquées plus haut. L'action contre Messali a ainsi été
reportée. Ce qu'il faut savoir, c'est que tous les militants étaient
invités à considérer les éléments du MNA
(Mouvement national algérien, rival du FLN au début de la Révolution,
NDLR), tous sans exception, comme des traîtres. C'est ainsi que nous avons
tué Filali, autre responsable messaliste. Celui qui l'a exécuté,
Lounès, le chef du groupe de choc, était contrôlé
par moi-même. Le MNA avait fait de gros dégâts dans les régions
où il était fort, à Argenteuil, Clichy, etc. Nous en avions
souffert et perdu à cause de lui beaucoup de militants.
Revenons aux «archives secrètes» . Avez-vous demandé ce qu'elles
étaient devenues ?
Bien sûr. Au moment du débat sur la Charte nationale, j'étais
à la kasma d'El-Biar. Des questions ont été posées
aux responsables sur le sort de ces archives. Nous avons aussi demandé
à Messaadia de mettre en place un comité d'étude pour les
exploiter. Et quelle a été la réponse ?
A cette époque, quand on était franc, on était tout de
suite qualifié d'«ennemi de la Révolution». D'ailleurs, j'ai fini
par quitter le FLN, en 1978 [.].
Il y a actuellement, en France, une polémique sur la torture pendant
la guerre d'indépendance. Que pensez-vous qu'il doive être fait
pour éclairer cette partie de l'histoire ?
[.] Il y a un silence incompréhensible sur les actions qui mettent en
cause la France. Avec un groupe de militants qui en avaient marre du FLN et
de ses magouilles, il a été question, à un certain moment,
avant 1988, d'un livre blanc sur les tortures subies par les militants FLN en
France [.]. Il devait comporter des témoignages.
Pourquoi le projet n'a-t-il pas abouti ?
Parce que beaucoup de gens qui y pensaient se sont lassés. D'autres sont
décédés. On ne peut applaudir avec une seule main.
Comment interprétez-vous le silence des autorités dans ce débat
sur la torture ?
Je ne sais pas comment l'interpréter. Pas plus tard que l'année
dernière, lors du conseil national de l'ONM dont je suis membre, le problème
de l'écriture de l'histoire a été posé. J'ai dit
qu'en une année, sur 320 membres du conseil, plus de 70 sont décédés
dont 7 de la wilaya VII. Cela donne une idée du danger. Mes propos ont
été transcrits dans les minutes de la réunion, rien de
plus.
Et le ministère des Moudjahidine ?
J'ai posé le problème des archives quand je représentais
la Fédération de France dans la commission de reconnaissance de
la qualité de moudjahid.
J'ai un jour proposé que les archives du ministère soit exploitées.
Mais la proposition n'a pas eu de suite. Une partie de ces archives a d'ailleurs
été détruite.
Quand ?
L'année dernière, la rumeur au sein des agents du ministère
a couru faisant état de la disparition d'une partie des archives qui
a, disait-on, brûlé dans les caves ou a été détruite
par des inondations. Il y a même des dossiers de reconnaissance qui ont
disparu.
Vous qui avez subi la torture sous le colonialisme, que pensez-vous de la
pratique de la torture en Algérie après l'indépendance.
La torture, moi, je la condamne absolument. D'ailleurs, pas plus tard qu'en
1994, elle a touché un des miens. Sur simple soupçon, un de mes
enfants, qui faisait tranquillement la chaîne, a été arrêté
et emmené au poste de Cavaignac. Là il a été tabassé
à mort jusqu'à en être méconnaissable. Je me suis
déplacé alors avec lui au commissariat. J'ai jeté mes papiers
de moudjahid au visage du commissaire et j'ai crié : «Vous êtes
en train d'envoyer les enfants de bonne famille dans les maquis. C'est donc
vrai ce qu'on raconte sur la torture et les disparitions.
Regardez ce que vous avez fait à mon fils sur un simple soupçon
!» Le commissaire divisionnaire, un enfant de chahid correct, m'a bien écouté,
lui. [.] Je lui ai dit que moi qui étais passé par la torture
sous l'occupation, je ne voulais pas que mes enfants la subisse. Le commissaire
a promis que les policiers coupables seraient châtiés. Il a demandé
à mon fils s'il voulait une réparation. Celui-ci a répondu
qu'il voudrait bien gifler ses tortionnaires, et c'est ce qu'il a fait.
Tout cela pour dire que celui qui n'a pas subi la torture ne sait pas ce que
c'est. Moi, mes tortionnaires m'ont fait boire leur urine ! C'est pourquoi,
aujourd'hui, je ne souhaiterais pas la torture à mon pire ennemi.
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