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Jean-Luc Einaudi
: «Le témoignage des victimes,
un matériau indispensable pour l'histoire»
Propos recueillis par Nadjia Bouzeghrane,
El Watan, 5 décembre 2000
Jean-Luc Einaudi
est l'auteur, entre autres livres, de La Bataille de Paris, le 17 octobre 1961
; Un Algérien, Maurice Laban ; Pour l'exemple, l'affaire Fernand Iveton
à partir d'archives et de témoignages.
Comment accueillez-vous la décision du Premier ministre Lionel
Jospin d'ouvrir les archives sur la torture pendant la guerre d'Algérie
?
L'expérience m'a appris à juger sur les faits. En octobre
1997, j'ai entendu la ministre de la Culture de l'époque, Mme Trautmann,
déclarer qu'elle allait ouvrir les archives concernant les événements
d'octobre 1961. Plus de trois ans après, certains progrès ont
eu lieu dans ce domaine, mais beaucoup reste encore à faire. Et puis
je constate qu'il continue à y avoir un noyau dur qui fait tout son possible
pour bloquer l'accès aux archives de certains chercheurs, dont moi, pour
la consultation des archives de la préfecture de police de Paris. C'est
pourquoi je considère les déclarations du Premier ministre comme
tout à fait positives, mais il faudra voir comment cela va se traduire
dans les faits.
L'idée de la constitution
d'un comité d'historiens a été également avancée.
C'est une bonne chose...
Il faut d'abord que toutes les archives concernant la période
de la guerre d'Algérie soient recensées et consultables, parce
que si on dissimule des archives, le problème reste entier. Ces archives
doivent ensuite être mises à la disposition des chercheurs, sans
qu'il y ait de sélection parmi eux à partir de je ne sais quels
critères. Il faut que la liberté de recherche soit entière.
Le gouvernement français
de l'époque avait-il couvert ou, plus, autorisé la pratique de
la torture ?
Guy Mollet, Michel Debré, Robert Lacoste, Maurice Bourgès
Mounoury niaient la pratique de la torture. C'était le mensonge d'Etat.
La torture était illégale, elle était condamnée
par le code pénal mais cela n'empêchait pas d'y recourir massivement
et de façon clandestine, et donc il y avait la nécessité
de préserver les apparences de la légalité. Les députés
qui ont voté en 1956 les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet
ont engagé leur responsabilité et aussi celle de l'Etat français.
Les militaires ont agi dans le cadre de pouvoirs spéciaux qui leur ont
été donnés par le gouvernement qui, lui-même, les
avait reçus de l'Assemblée nationale. Il y a eu ensuite des décrets
d'application pris en conseil des ministres et notamment des décrets
permettant que les pouvoirs de police soient confiés à l'armée.
Au bas de ces décrets, on trouve les noms des responsables du gouvernement
dont j'ai parlé mais aussi celui de François Mitterand, garde
des Sceaux.
La torture n'était
donc pas un phénomène isolé ?
La torture existait préalablement à la guerre d'Algérie,
elle était pratiquée par la police, par la gendarmerie, dans les
années précédant 1954. Dès les premiers jours de
novembre 1954, on a parlé du supplice de l'eau. Durant la guerre d'Algérie,
on a eu affaire à un système selon lequel pour obtenir le renseignement
il fallait utiliser un certain nombre de méthodes, dont la torture. Les
méthodes de torture étaient organisées, enseignées,
je pense notamment au centre antiguérilla de Philippeville que dirigeait
Bigeard, les ministres concernés étaient parfaitement au courant.
J'ai personnellement étudié un lieu de torture, la ferme Améziane,
à Constantine.
C'est un lieu qui a commencé à fonctionner en mai 1958. On y torturait
systématiquement ceux qui, à Constantine et dans la région,
étaient raflés. C'était aussi un lieu d'assassinat. Il
y a eu le livre La Gangrène (Edition de Minuit) où Bachir Boumaza,
notamment, relatait les tortures qu'il avait subies. Ce livre avait été
interdit. En France métropolitaine, la torture a été institutionnalisée
en 1960 avec la création de la force auxiliaire de police à Paris
sous les ordres de Maurice Papon qui, ne l'oublions pas, a joué un grand
rôle dans l'Est algérien de 1956 à 1958.
La responsabilité
de l'Etat français était engagée...
La responsabilité de l'Etat français était totalement
engagée et il est indispensable que les responsables actuels de l'Etat
français s'expriment à ce sujet. De deux choses l'une, que les
responsables actuels au plus haut niveau de l'Etat français ne disent
rien, ne condamnent pas officiellement ce qui s'est produit à ce moment-là,
auquel cas cela signifie, d'une certaine manière, que le mensonge se
perpétue, ou bien ils disent que des crimes ont été commis
au nom de l'Etat. Et quand je dis l'Etat, je ne confonds par l'Etat avec la
France en tant que pays et en tant que nation, parce que la France, en tant
que nation, est constituée d'opinions diverses et au cours de ces années-là,
il y avait ceux qui avaient mis en ouvre la torture et ceux qui l'avaient dénoncée,
il y a également ceux qui en avaient été victimes. La proposition
d'une commission d'enquête parlementaire ayant toute possibilité
d'enquêter sur cette période de notre histoire était juste,
parce que pour pouvoir faire toute la lumière sur ce qui s'est passé
à ce moment-là, il faut des possibilités d'investigation
sans entrave, et, à mon sens, seule une commission d'enquête parlementaire
indépendante pourrait avoir cette possibilité-là. L'Etat
français qui se veut l'expression du pays des droits de l'homme et qui
jusqu'à ce jour refuse de reconnaître et de condamner l'usage de
la torture qu'il a ordonnée au cours des années de la guerre d'Algérie
s'enlève par-là même toute légitimité de pouvoir
condamner la torture ailleurs.
Des historiens mettent en garde contre «une guerre des mémoires», est-ce
aussi votre point de vue ?
La pire des choses, c'est le mensonge, la négation, l'organisation de
l'oubli. Refuser de reconnaître les crimes commis, c'est refuser de reconnaître
les victimes, c'est continuer à porter sur les victimes un regard qui
les nie dans leur dignité d'hommes, de ce qui fait leur humanité.
C'est évidemment porteur de toutes les dérives. Du point de vue
de la société française, les enfants, les petits-enfants
des victimes ressentent l'injustice. En dissimulant, on n'éduque pas
les jeunes générations à la vigilance, on les désarme.
Je considère que l'histoire est le fait de chercher à connaître
ce que les hommes ont fait pour permettre de réfléchir à
ces expériences historiques et pouvoir se situer dans le présent
et face à l'avenir. De ce point de vue, l'histoire est un terrain de
conflit parce qu'il y a des interprétation différentes, des tendances
à l'occultation de tel ou tel moment. Je ne suis pas un historien professionnel,
je ne me définis pas comme tel, je ne fais pas partie de la famille des
historiens universitaires français. Il faut se demander pourquoi l'université
française pendant si longtemps n'a pas voulu s'intéresser à
des questions comme celle de la torture
pendant la guerre d'Algérie. Le travail sur ces questions est venu notamment
de citoyens considérant qu'il était essentiel d'entreprendre des
recherches sur de tels faits, c'est ce qui m'a amené à m'intéresser,
par exemple, à la ferme Améziane.
N'est-il pas trop tôt
comme le disent certains historiens pour étudier la torture, qu'il faut
des archives ?
Il faut indéniablement pouvoir avoir accès au maximum
de sources. Et cela pose la question du témoignage. Je fais partie de
ceux qui considèrent que le témoignage des victimes constitue
un matériau indispensable pour l'histoire. La parole des victimes est
à recueillir et à prendre en considération, surtout lorsqu'il
s'agit de victimes qui ont été privées de toute possibilité
d'expression. N'allons pas imaginer que les tortionnaires mettaient noir sur
blanc les crimes auxquels ils se livraient. Les archives sont tout à
fait utiles, nécessaires, mais elles doivent aussi être examinées
avec un regard critique, car le mensonge est aussi à l'ouvre dans les
archives. Les rapports de police ou les rapports militaires doivent être,
dans toute la mesure du possible, confrontés à d'autres sources
parmi lesquelles les témoignages des victimes et des divers acteurs des
événements. J'ai écrit un livre qui s'appelle Pour l'exemple
qui est paru en 1986 sur la condamnation à mort, puis l'exécution
de Fernand Iveton, guillotiné pendant la Bataille d'Alger. Le général
Massu porte une grande responsabilité dans l'exécution de Fernand
Iveton, puisqu'il l'avait réclamée. Cette responsabilité
incombait aussi à François Mitterand, garde des sceaux qui avait
approuvé cette exécution. A l'époque, le secrétaire
général pour les affaires de police d'Alger, Paul Teitgen, était
réellement hostile à la torture. Il avait interdit qu'Iveton soit
torturé. Je sais par le récit qu'il avait écrit qu'Iveton
a été torturé. On avait menti à Teitgen.
En ce qui concerne les événements de 1961 quand j'ai eu accès
à des archives de la justice qui contiennent des archives de la police,
le mensonge était là aussi, à l'ouvre. Des assassinats
étaient commis par le FLN, c'est vrai, mais les assassinats perpétrés
par les policiers étaient systématiquement attribués au
FLN. Au sein même de l'université, il y a depuis plusieurs années,
notamment à Toulouse, des universitaires qui considèrent que le
témoignage oral a sa place dans la recherche historique.
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