«La torture, la torture? Bien sûr,
nous la pratiquons. La presse, une certaine presse, nous rebat les oreilles
avec cette affaire. Mais comment voulez-vous faire autrement?» Cet aveu du général
Massu n'est pas récent. Je l'ai recueilli à l'automne 1957, dans
le grand bureau de son PC, situé sur les hauts d'Alger. Une pièce
presque nue, une longue table où il m'avait montré d'abord des
photos de jeunes Kabyles: «Ils ont de bonnes têtes, ces gosses.»
La torture était de règle, la non-torture l'exception
Sa division, la 10e division de parachutistes, avait, avant d'être
engagée dans ce qu'on a appelé la «bataille d'Alger», tenté
de «pacifier», comme on disait aussi, une partie de la Kabylie. Massu voulait
insister sur les activités sociales qu'elle y avait menées, la
lutte contre l'illettrisme, les vaccinations, etc. Sympathique, râleur,
une gueule un peu tordue et ravinée de baroudeur, il m'impressionnait.
Les gens de ma génération savaient qu'il avait participé,
au côté de Leclerc, à la libération de Paris. Mais
nous étions là, en tête à tête, pour parler
de la torture. Ce fut rude, difficile.
Cet entretien, je ne l'avais pas demandé. Il a lui-même une histoire,
assez significative pour que je la raconte ici, pour la première fois.
J'étais en Algérie depuis plusieurs jours, en reportage pour
La Croix . J'avais rencontré de multiples personnes de tous bords.
Alger était calme: l'armée avait mis à mal une bonne partie
de l'organisation du FLN (Front de libération nationale). Mais qui pouvait
dialoguer avec des Algériens comprenait bien vite que cette victoire
militaire avait été payée d'une défaite politique.
Ceux qui osaient parler, même parmi les plus modérés, chuchotaient
souvent que les méthodes de la répression les faisaient basculer
dans le camp nationaliste. Revenait, obsédante, la question de la torture,
et celle des disparitions: des hommes, des femmes parfois, qui avaient été
arrêtés et dont on n'avait plus jamais eu de nouvelles, dont les
cadavres, pensait-on, étaient jetés à la mer, lestés
d'une pierre. 3 000 était le chiffre le plus souvent avancé alors.
Jacques Chevallier, le maire d'Alger, me parla même de 5 000. Un après-midi,
j'avais rencontré un avocat, Me Popie, ancien dirigeant des mouvements
de jeunesse catholiques, avec lequel j'avais correspondu, des années
plus tôt, pour de tout autres raisons. Il me parla de la torture. Je pratiquais
le doute, systématique. C'était mon devoir de ne rien croire qui
ne fût vérifié. Il me tendit l'écouteur de son téléphone:
«Vous allez entendre.» Il appela le colonel Trinquier, qui commandait alors
le DPU (dispositif de protection urbaine), l'obtint assez vite. «Mon colonel,
je vous remercie. J'ai vu mon client, Mohammed X, et il n'a pas été
torturé par vos services.» Réponse du colonel (que je résume):
«C'est normal, cher Maître, puisque vous étiez intervenu.» La torture
était de règle; la non-torture, l'exception.
Des avocats en danger de mort
Il faut ajouter que toutes les interventions d'avocat n'étaient
pas aussi efficaces. La plupart du temps, quand une personne était arrêtée,
on ignorait par qui, on ne savait pas davantage où elle avait été
emmenée (sauf dans la villa Susini de sinistre mémoire, connue
de tout le monde), et les chefs militaires eux-mêmes n'auraient pu le
dire sans de longues enquêtes: les paras sont des gens formés au
travail en petits commandos, assez autonomes, qui ne se croient pas obligés
de rendre compte sur l'heure.
Me Popie me fournit lors de cette rencontre une liste de ses clients disparus
en indiquant dans quelques cas par quelle unité militaire ils avaient
été arrêtés (j'en ai publié par la suite une
partie dans mon journal, qui fut saisi, bien entendu). Comme il devait partir
dans la direction de mon hôtel, l'avocat me prit à son bord. Je
notai la présence d'un revolver dans sa boîte à gants. Je
lui en demandai la raison. «Je suis, me dit-il, en danger de mort.» Je crus
qu'il exagérait. J'avais tort. Vers la fin de la guerre, l'OAS (Organisation
armée secrète) du général Salan le fit exécuter
au poignard par deux légionnaires, qui prirent leur temps pour le faire
et qui ne payèrent pas très cher, par la suite, cet assassinat.
Le soir même, je dînais chez le commandant Hélie de Saint
Marc, du 1er régiment étranger de parachutistes, qui devait, par
la suite, participer activement au putsch des généraux. Je connaissais
sa famille. Je savais que tout jeune, gamin presque, il avait participé
à la Résistance, puis été déporté.
Une figure de héros. Il avait invité quelques jeunes officiers
de la 10e DP.
Je ne souhaitais pas parler, au cours d'une réunion amicale, de ce que
j'entendais depuis des jours. Mais l'un ou l'autre, bientôt, s'en prit
à la presse: L'Express, Témoignage chrétien, surtout
jugés coupables de salir l'armée française en dénonçant
la torture ou les exécutions sommaires. Agacé, puis irrité,
je finis par sortir de ma poche la liste que m'avait donnée l'avocat.
Quelques disparus avaient été arrêtés par les unités
que ces officiers commandaient. Commença un long débat.
Voici venu le temps de l'Histoire
Le lendemain matin, presque à l'aube, je reçus à
l'hôtel Aletti, où je logeais, un appel téléphonique
du commandant de Saint Marc. «Si vous êtes d'accord, vous pouvez voir
Massu, il nous attend.» Les conditions étaient claires: rien ne devait
filtrer de cet entretien. J'acceptai, quoi qu'il m'en coûtât par
la suite quand mes articles sur la torture me firent qualifier de menteur. Hélie
de Saint Marc m'emmena dans sa Jeep, chez Massu.
Il n'existait donc pas de doute sur l'existence de la torture, les exécutions
sommaires. Ce ne fut pas un phénomène limité à Alger,
ni à la bataille d'Alger, en 1957. Les photos que publie L'Express
dans ce numéro datent de 1959 et 1960, elles ont été prises
dans le Constantinois par des soldats français eux-mêmes. Je les
détiens depuis quarante ans et n'avais jamais voulu les publier, mais
voici venu le temps de l'Histoire. Dans le bled, comme on disait, les exactions
de troupes françaises comprenaient aussi des viols, des destructions
de gourbis.
Toutes les troupes françaises? Il exista des exceptions. On connaît
le cas des divisions commandées par les généraux Buis ou
de Bollardière, tous deux décédés aujourd'hui, mais
qui auraient pu en dire long sur le sujet. Il y eut d'autres unités,
à des échelons inférieurs, qui se comportèrent mieux
également. L'attitude des officiers et sous-officiers de carrière
était décisive.
Des cris obsédants pour les soldats
Mais je pourrais raconter des dizaines et des dizaines d'histoires.
Une, parmi d'autres. Presque banale. J'étais ce dimanche-là à
Affreville, une grosse ville de la vallée du Cheliff, où résidaient
nombre de pieds-noirs dont je voulais connaître les sentiments et la situation.
Je décidai d'aller voir, notamment, le curé, après la messe.
Il ne me reçut pas très bien, ne m'apprit pas grand-chose: la
presse parisienne n'avait pas bonne presse. Un soldat, un séminariste
qui faisait son service militaire, lui avait servi la messe. Ce garçon
me chercha ensuite dans la ville: il voulait me dire qu'infirmier dans son unité
il devait, chaque matin ou presque, soigner des hommes qui avaient été
torturés toute la nuit et dont les cris obsédaient souvent les
soldats qui ne participaient pas à ces opérations.
La "gégène", pas "terrible"
La torture le plus souvent pratiquée, un peu partout, fut vite
connue sous le nom de «gégène»: c'était le passage d'électricité
à travers le corps par l'intermédiaire d'électrodes placées
parfois dans le sexe des femmes et reliées à un magnéto.
On a souvent affirmé que le général Massu se l'était
appliquée à lui-même, «pour voir». Je ne peux l'affirmer.
Il m'a dit, je m'en souviens, qu'il ne fallait pas exagérer, que ce n'était
pas «terrible». D'autres, quoi qu'il en soit, étaient destructrices:
absorption forcée de plusieurs litres d'eau à l'aide d'un tuyau
de caoutchouc placé dans la bouche, ce qui pouvait entraîner la
mort, coups multiples, ongles arrachés, immersion dans une baignoire
jusqu'à étouffement, pendaison par les poignets durant des heures,
les pointes des pieds frôlant le sol. Celle-ci fut appliquée aussi
à des femmes. On n'écrit pas cela aisément. Il y en eut
d'autres, plus affreuses.
Le cou tranché, le sexe dans la plaie
L'action de nombreux terroristes ou combattants du FLN ne l'était
pas moins. Entrons donc dans le débat, un débat auquel j'ai participé,
sur le terrain, très souvent. Situons d'abord les acteurs. Les nationalistes
algériens, d'abord. Le 1er novembre 1954, leur insurrection, qui ne manquait
pas de motifs (inégalité des droits entres Européens et
«musulmans», élections généralement truquées, promesses
non tenues de libertés nouvelles, répression sauvage du 8 mai
1945, etc.), avait consisté en l'attaque de quelques gendarmeries ou
sentinelles de garde à l'entrée des casernes, la pose de bombes
de faible puissance et, déjà, l'exécution dans les Aurès
(Est algérien), d'un civil, un instituteur, Guy Monnerot, dont le seul
tort était d'avoir pris place dans un car auquel quelques fellagas (les
rebelles armés) tendirent une embuscade. A mesure que les années
passèrent, leur action devint plus sauvage. On parlait dans l'armée
du «sourire kabyle»: égorgement de pieds-noirs ou d'Algériens
supposés favorables à la France dont on avait tranché le
cou et fourré le sexe dans la plaie. Il y eut ainsi, en mai 1957, l'horrible
massacre de Melouza, où les hommes du FLN tuèrent à coups
de pioches, de balles bien sûr, d'armes blanches, les habitants d'une
région, au sud de Bougie, qui étaient nationalistes aussi, mais
dissidents. Il y eut, encore, pendant la bataille d'Alger, de nombreux attentats,
dans les bars, à des arrêts d'autobus, qui tuèrent bien
des innocents.
Le FLN a continué. Jusqu'au bout
L'ethnologue Germaine Tillion avait, à cette époque,
obtenu de Yacef Saadi, qui dirigeait le terrorisme dans la ville, une sorte
de trêve: qu'il en finisse avec les bombes; le pouvoir français,
en échange, en finirait avec les exécutions capitales. Celles-ci
étaient fréquentes. En fut victime, notamment, Fernand Yvton,
membre du Parti communiste algérien, qui avait préparé
une bombe en prenant soin qu'elle n'éclate, dans les installations d'Electricité
et Gaz d'Algérie, qu'après le départ du personnel. Cette
trêve fut rompue par la partie française (Maurice Bourgès-Maunoury
dirigeait le gouvernement). Le pire continua. Le pire, c'était le cycle
infernal terrorisme-répression (qu'il ne faut pas confondre, bien entendu,
avec un génocide).
Dans un tel cycle, si déshonorant, la question n'est pas: qui a commencé
le premier?, mais: qui s'arrêtera le premier? Personne ou presque. Le
FLN a continué. Jusqu'au bout. Après l'indépendance aussi,
en massacrant de manière horrible les harkis, des Arabes et des Kabyles
qui, pour toutes sortes de raisons, avaient choisi le parti de la France. Puisque
l'on parle aujourd'hui de devoir de mémoire, il importe de se souvenir
de cela aussi.
Deuxième acteur, l'armée
française. Quand commence la guerre d'Algérie, elle est meurtrie.
Nombre de ses cadres ne peuvent se glorifier de leur attitude entre 1940 et
1945. Les plus jeunes, eux, ou ceux de la France libre et de la Résistance,
ont été entraînés ensuite dans la guerre d'Indochine,
où ils avaient le sentiment d'être lâchés, au loin,
par leur pays. Une sale guerre. Pire encore, je le crois, que celle d'Algérie:
j'ai appartenu à l'infanterie coloniale, j'ai recueilli assez de témoignages.
La fin de cette guerre-là s'appelle Dien Bien Phu. L'humiliation.
Une armée frustrée de victoires...
En 1956, beaucoup d'entre eux, comme Massu, participent à l'expédition
de Suez, lancée par le Français Guy Mollet, dirigeant de la SFIO
(le nom, alors, du parti socialiste), président du Conseil, en accord
avec le Premier ministre britannique Anthony Eden et les Israéliens.
Les Français, là, commencent par gagner. Mais les Etats-Unis et
l'URSS font les gros yeux. Français et Anglais sont contraints de cesser
le combat contre les troupes de Nasser, qu'il s'agissait d'abattre. Voilà
les cadres de notre armée frustrés d'une victoire. Ils ne s'en
remettront jamais tout à fait. Ils méprisent le pouvoir politique
qui les envoie se faire tuer sans savoir exactement ce qu'il veut, et dont les
têtes changent souvent. Il n'ont pas vraiment tort, même si leur
sens politique à eux, les jeunes officiers, est d'un simplisme déconcertant.
Ils croient lutter en Algérie contre la subversion communiste; ils disent
«les Viets» en parlant des fellagas; ils tracent, raisonnant en termes de stratégie,
une flèche rouge qui, partant de la Russie, atteint l'Atlantique par
le Moyen-Orient et le Maghreb en contournant l'Europe par le sud.
... et qui détient tous les pouvoirs de police
Le pouvoir politique, pendant la plus grande partie de cette guerre, a été
totalement impuissant. Exemple: en 1957, j'ai rencontré à Alger
un notable de Tizi Ouzou, capitale de la Kabylie. La cinquantaine, époux
d'une Française, possédant là un commerce et la pompe à
essence - ce qui n'était pas rien. Un homme très modéré,
sage. Quelques heures plus tard, il est arrêté. Par qui? Mystère.
Je l'apprends, je me sens impliqué dans cette affaire. J'ai quelques
relations au cabinet de Robert Lecourt, ministre de la Justice. Je téléphone
donc à Paris. Alger se moque d'eux: de quoi se mêlent ces Parisiens?
On ne trouvera la trace de ce monsieur - appelons-le Mustapha X - que bien plus
tard. Entre-temps, il aura été, comme de règle, torturé.
Alors, la torture? Entrons dans le débat. Lorsque des militaires ont
entre leurs mains un homme dont ils pensent, avec une certitude presque absolue,
qu'il connaît le lieu où sont entreposées des bombes, on
peut comprendre - non approuver - que «pour le faire parler» ils emploient des
moyens, disons, anormaux, dans l'espoir de sauver des innocents. Lorsque les
soldats ont trouvé des camarades sauvagement mutilés, on peut
comprendre qu'emportés par la colère ils se livrent à des
violences sur les Arabes jugés complices du crime. Il n'y a pas de guerre
propre.
Mais le premier cas, souvent cité
comme justification aujourd'hui encore, s'est peu produit. Il était très
rare d'avoir entre les mains un dépositaire de bombes, ou un homme qui
«savait». Sous la torture, en outre, les gens avouaient n'importe quoi pour
échapper, ne serait-ce qu'un instant, à l'insupportable douleur.
Mustapha X, dont je parlais, m'a dit après sa libération: «S'ils
avaient voulu, je leur aurais dit que j'avais chez moi un sous-marin.» Les Algériens
du bled, volontiers procéduriers, et souvent en litige pour la propriété
d'une chaise, d'un mouton ou d'un bout de terrain, ont ainsi dénoncé
leurs adversaires, ou l'ennemi traditionnel de la famille.
Un grand nombre de ces tortures n'avaient d'ailleurs pas pour but la recherche
du renseignement immédiat. On torturait par routine - ou par sadisme,
sale maladie qui s'attrape vite - des suspects à peine suspects, avant
tout interrogatoire. Où on les plaçait dans des postures humiliantes,
les femmes surtout, des postures qui n'étaient absolument pas nécessaires
pour obtenir de quelconques aveux, la souffrance physique y suffisant amplement.
J'ai parfois cité à mes interlocuteurs d'alors ce qu'avait écrit
le pape Pie XII, pour qui la torture lèse un droit naturel même
lorsque l'accusé est réellement coupable. J'ajoutais qu'à
plus forte raison elle était inadmissible s'agissant d'un simple témoin
ou d'un suspect. Tous les prêtres, sur le terrain et en France métropolitaine,
ne partageaient pas, il est vrai, ce sentiment, mais un bon nombre, quand même,
approuvaient Mgr Duval, l'archevêque d'Alger, plutôt conservateur,
qui ne cessa de dénoncer, clairement, ces pratiques. A ces citations
de Pie XII, mes interlocuteurs militaires me répondaient, eux, par l'argument
de l'efficacité.
L'efficacité policière immédiate fut relative, je viens
de le dire. Le résultat politique fut lamentable. Par l'effet du mystérieux
«téléphone arabe», toutes les fautes de l'armée - et, moins
souvent, de la police, mieux formée à ce type d'activités
- étaient connues dans toute l'Algérie et provoquaient une réaction
de solidarité avec les victimes. Les médiocres victoires sur le
terrain entraînèrent une grave défaite politique.
Naïfs que nous étions...
Restait, pour les journalistes, une question: ce que nous savions,
devions-nous le dire? Pour en avoir dit, un peu, moins que ce que je savais,
j'ai été condamné à mort par l'OAS; on a rapporté
à la direction de mon journal des propos attribués au général
Massu, selon lesquels, si je remettais les pieds en Algérie, il m'en
«ferait voir» (vraie ou fausse, cette rumeur eut pour résultat que l'on
m'interdit d'y retourner, par prudence, pendant plusieurs mois); j'ai reçu
bien des menaces, souvent anonymes. Mais quoi? Il fallait le dire. Parce que
l'essentiel était en jeu: l'âme de la France, les droits de la
personne. Parce que, pour ma génération, de tels actes avaient
été jusque-là, naïfs que nous étions, l'exclusivité
des SS et de la Gestapo. Parce que le dire, en un temps où les médias
étaient, pourtant, moins puissants qu'aujourd'hui, était l'un
des moyens d'empêcher que cette gangrène - qui a traumatisé
toute une génération d'appelés silencieux sur ce drame
- ne s'étende davantage.