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« Si la France reconnaissait et condamnait ces pratiques, je prendrais cela pour une avancée » Entretien avec le général Jacques Massu, vainqueur de la bataille d'Alger. Propos recueillis par Florence Beaugé, Le Monde, 22 novembre 2000 Le Monde : « Quand le dossier de la torture en Algérie est brusquement réapparu à la "une" de l'actualité, en juin, vous n'aviez pas caché au Monde que vous ressentiez une certaine amertume à l'égard du pouvoir politique de l'époque. Considérez-vous que Max Lejeune, alors secrétaire d'Etat aux forces armées, Robert Lacoste, ministre-résident en Algérie, et Maurice Bourgès-Maunoury, successivement ministre de l'intérieur puis président du conseil à la suite de Guy Mollet, sont les véritables responsables de la torture ? Le général Jacques Massu : Je n'ai pas envie de donner des noms et de "charger" ces personnes-là. Ce ne serait pas élégant de ma part. De plus, je pense que les civils faisaient ce qu'ils pouvaient à cette époque et que ce n'était pas facile pour eux. Cette guerre était très complexe : elle avait des aspects à la fois politiques, policiers, sociaux et économiques. Mais j'aimerais qu'on évite de mettre l'armée française en accusation. On lui a imposé une mission désagréable le rétablissement de l'ordre , elle l'a effectuée du mieux qu'elle a pu. Quant à définir la responsabilité du pouvoir politique, je ne vois pas comment ce serait possible. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'ils venaient régulièrement à Alger, à la 10e division parachutiste, et qu'ils allaient visiter les régiments et contrôler le travail de renseignement. Ils venaient même quand je n'étais pas là. Il y en avait toujours un dans le secteur, ce qui se comprend, car nous menions une action extrêmement importante à ce moment-là à Alger. Mais aucun d'entre eux ne m'a jamais dit quoi que ce soit à ce sujet, pas même : "Allez-y plus doucement !" Je pense qu'ils avaient tous très peur de ce qui se passait à Alger, des assassinats, des bombes (Lacoste en particulier) et qu'ils voulaient que ça cesse à tout prix.
Le général Jacques
Massu : Ce que je voulais dire, et que je pense toujours, c'est que la mission
qu'on m'a imposée en Algérie m'a désolé. Je me suis
retrouvé chargé de pouvoirs de police dans le département
d'Alger, une situation que je n'avais ni provoquée ni souhaitée,
et qu'il fallait pourtant assumer, avec des problèmes à résoudre.
J'ai regretté d'être mis dans l'obligation d'avoir à mener
cette action policière, mais il était nécessaire que nous
nous substituions à la police, qui n'avait pas suffisamment d'effectifs
à Alger.
Le général Jacques Massu : Mais j'ai dit et reconnu que la torture avait été généralisée en Algérie ! Elle a ensuite été institutionnalisée avec la création du CCI (centre de coordination interarmées) et des DOP (dispositifs opérationnels de protection), et institutionnaliser la torture, je pense que c'est pire que tout ! Mais je n'y suis pour rien. Ce n'est pas moi qui ai donné l'ordre de créer le CCI et les DOP et qui les ai mis sur pied. J'ai cherché à savoir à l'époque qui avait fait cela : le commandement civil ou militaire ? L'état-major de l'armée de terre à Paris ? Aujourd'hui encore, je m'interroge. Le Monde : Vous avez dit aussi qu'"on aurait pu procéder autrement" qu'avec la torture en Algérie Le général Jacques Massu : On aurait dû faire autrement, c'est surtout cela ce que je pense. Mais quoi, comment ? Je ne le sais pas. Il aurait fallu chercher, tenter de trouver. On n'a malheureusement pas réussi, ni Salan, ni Allard, ni moi, ni personne.
Le général Jacques Massu : Oui, Aussaresses a raison sur ce point. Le problème, c'est qu'on a rarement le temps, il faut exploiter les renseignements à chaud. En ce qui concerne les actes d'Aussaresses en Algérie, qui étaient, je pense, affaire de conscience personnelle, le fait qu'il les reconnaisse le rend encore plus estimable à mes yeux.
Le général Jacques Massu : Je pense que ce serait une bonne chose. Moralement, la torture est quelque chose de moche, je prendrais donc cela pour une avancée. Et si cela pouvait avoir d'heureuses conséquences, je trouverais cela très bien.
Le général Jacques Massu : Beaucoup de bonnes choses sont au départ naïves, mais cela vaut le coup de les essayer. Et si on réussit, tant mieux. Pour ma part, j'admets que je connais trop la nature humaine et que je n'y crois pas trop.
Le général Jacques Massu : Je connaissais Bollardière depuis longtemps. Nous étions de la même promotion à Saint-Cyr. C'était quelqu'un de très estimable mais de très original, et je n'ai pas bien compris qu'il ait demandé à être relevé de ses fonctions à cause de la pratique de la torture. Pourquoi ne l'avait-il pas fait plus tôt, quand il commandait tous les parachutistes en Indochine ? Bien sûr, on torturait moins à ce moment-là, mais enfin, quand on est contre la torture, on l'est par principe !
Le général Jacques Massu : Je ne sais pas exactement, je me souviens de cette affaire, mais pas en détail. Je n'étais pas à côté de Maurice Audin au moment de sa disparition. Je n'ai pas de souvenirs précis. Si j'avais encore en mémoire les circonstances de sa disparition, je vous les dirais probablement, mais je ne les ai pas. Le Monde : Un dernier mot, concernant cette fois votre famille. Peu de gens savent que sur vos trois enfants, deux sont algériens. Le général Jacques Massu : Avant mon départ d'Algérie, j'ai en effet recueilli deux enfants. D'abord Malika, en 1958, qui avait quinze ans. Sa mère nous avait suppliés, ma femme et moi, de la prendre avec nous, pensant que sa fille serait plus en sécurité. Elle n'avait pas tort puisque son mari, le père de Malika, a été tué par des fellaghas, juste après l'indépendance de l'Algérie. Un peu plus tard, nous avons pris avec nous Rodolphe, qui avait six ans à l'époque et qui vivait tout seul. Il avait été pris en charge pendant deux ans par un régiment stationné dans l'Ouarsenis. Quand l'appelé qui s'occupait de lui a regagné la France, l'assistante sociale a amené cet enfant à ma femme, qui m'a dit : "Vous n'avez pas de fils. En voulez-vous un ?" J'ai dit oui. Nous avons pu, plus tard, procéder à l'adoption de Rodolphe, car, apparemment, il n'avait plus ses parents. Pour moi, lui et sa soeur Malika sont la preuve que l'intégration celle pour laquelle je me suis toujours battu était possible et que ce n'était pas une chimère. C'est dans cet esprit que je les avais pris en charge tous les deux. »
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www.algeria-watch.org
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